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Comment l'évolution des conditions de naissance est en train de modifier l'humain

«Nous avons perturbé les conditions de naissance et c’est en train de modifier l’être humain», avertit Michel Odent1. Conscient des progrès remarquables réalisés par la médecine moderne, dont il a été l’un des premiers à faire usage, ce médecin né en 1930 est aussi très lucide sur les risques à long terme posés par la généralisation de pratiques qui auraient pu être limitées aux cas d’urgence : quel est l’avenir d’une civilisation née sous ocytocine synthétique, privée d’un abondant flot d’hormones de l’amour à un moment critique de la vie humaine, ayant perdu le contact avec le terrain bactériologique aussi familier que riche à qui elle devait son immunité ?

Aucune phase de la vie moderne n’a été autant bouleversée que la naissance», expliquait Michel Odent aux avant-dernières Journées des Doulas, le 7 juin 2014. Vous aviez l’impression que la vie des hommes avait été terriblement modifiée par l’arrivée de l’éclairage artificiel, le développement de moyens de transports rapides, ou Internet ? D’après Michel Odent, les mutations profondes des façons de naître sont en train de modifier l’humain de façon plus puissante encore. «Aucune période de la vie n’a été autant perturbée», affirme l’ancien chef de service de la maternité de l’hôpital de Pithiviers.
En effet, jusqu’à une période très récente, la femme était obligée, pour accoucher, de libérer un cocktail d’hormones parmi lesquelles l’ocytocine, l’hormone de l’amour, occupait une place de choix. Aujourd’hui, ça n’est plus indispensable : l’ocytocine synthétique (utilisée pour déclencher ou accélérer l’accouchement et la libération du placenta) est en train de remplacer l’ocytocine naturelle partout dans le monde, et pas seulement dans les pays dits riches. «Le nombre de femmes libérant ce “cocktail de l’amour”, par lequel toutes les générations d’humains sont nées depuis l’aube des temps, est en train de devenir insignifiant», soutient Michel Odent.
Or l’ocytocine ne sert pas qu’à l’accouchement. Cette hormone de l’amour joue un rôle clé dans l’allaitement, la sexualité, la sociabilité, la capacité d’aimer (les autres comme soi-même), le processus de l’agressivité, voire l’autisme, l’anorexie mentale et la boulimie2, précise-t-il. L’ocytocine interagit aussi avec l’ensemble des hormones humaines. Son affaiblissement ne peut donc qu’avoir des répercussions sur la santé humaine, tant physique que psychique. En 2010, l’Association for Psychological Science a réalisé une synthèse de 72 études des traits de personnalité des étudiants américains de 1979 à 2009. Résultat, l’empathie des étudiants avait diminué de 40 %.

Modifier les conditions de naissance, qu’est-ce que cela change ?
Dans La Naissance à l’âge des plastiques3, Michel Odent se demande pourquoi de plus en plus de femmes ont besoin de substances qui remplacent l’ocytocine naturelle. Est-ce parce que leur système de l’ocytocine est perturbé ? Leur capacité à libérer cette hormone s’est-elle affaiblie au fil des générations ? «Nous avons du mal à expliquer pourquoi les taux d’interventions obstétricales sont en constante augmentation partout dans le monde», explique le médecin. La capacité à accoucher estelle en train de se perdre ? Y a-t-il un lien avec la fréquence accrue des dysfonctions sexuelles ? Et avec le faible taux d’allaitement maternel des pays occidentaux, qui n’augmente pas malgré d’intenses et coûteuses campagnes de santé publique ? C’est fort possible, puisque l’épigénétique, une science qui analyse comment les gènes s’expriment selon l’environnement, montre que quand une fonction est moins utilisée, elle s’affaiblit de génération en génération.
Ces questions cruciales prennent tout leur sens quand on réalise que l’ocytocine (naturelle ou synthétique) traverse le placenta dans les deux sens - ce qu’a prouvé une équipe de chercheurs de l’Arkansas, aux États-Unis4, et que les récepteurs à l’ocytocine peuvent être désensibilisés, comme l’a montré une autre étude5 : «à une échelle quasi mondiale, nous interférons de façon systématique avec le développement du système de l’ocytocine des êtres humains pendant une phase critique de l’interaction entre gènes et environnement6», prévient Michel Odent. Mais ce n’est pas tout.

Une immunité affaiblie
Jusqu’à une époque très récente, la plupart des bébés naissaient par voie basse, dans un lieu familier, bactériologiquement riche en germes amicaux transmis par la mère. Les corps des nouveau-nés étaient ainsi colonisés par des millions de microbes familiers de la mère, donc familiers du bébé puisqu’ils étaient déjà présents dans le placenta. La science s’intéresse de plus en plus à la façon dont ces centaines de billions de microorganismes influencent la santé et les comportements humains7. Aujourd’hui, de très nombreux bébés sont exposés aux antibiotiques dès la naissance, et même avant (pour diverses raisons allant d’une rupture prématurée des membranes utérines à la présence de streptocoques B, la réalisation d’une césarienne, etc.), ce qui appauvrit très fortement leur système microbien, et par là, leur immunité. Notre flore intestinale représente 80 % de notre système immunitaire et la flore intestinale maternelle, appauvrie ou pas, se transmet aux générations suivantes. Évidemment, les enfants qui naissent par césarienne en salle d’opération sont encore plus privés de cette richesse microbienne.
Quand, immédiatement après la naissance, le système immunitaire du bébé n’est plus stimulé par le milieu de sa mère, de nouveaux risques apparaissent : dérégulation du système immunitaire, modification de la fréquence relative de certaines maladies, etc. Il est maintenant attesté, par exemple, que la flore intestinale des obèses manque de diversité8.

Vers une humanité différente ?
Élargissons encore le champ. De plus en plus de disciplines émergentes analysent la période autour de la naissance comme une période critique : critique pour l’attachement entre le bébé et sa mère, critique pour l’épigénétique, critique pour la bactériologie du corps humain. Les études recensées dans la Primal Health Research Database9 montrent que les événements qui surviennent au moment de la naissance ont des effets à long terme, non seulement pour le bébé, mais aussi au niveau transgénérationnel. Il ne s’agit donc pas de compétences ou de modifications qui pourraient ne toucher qu’une génération ou deux.
Il est véritablement question de mutation profonde. L’humanité pourrait-elle survivre avec un système immunitaire de plus en plus faible et des hormones de l’amour réduites à peau de chagrin ? C’est la question que pose Michel Odent, d’autant que d’autres phénomènes entrent en jeu. La taille de l’encéphale humain a augmenté jusqu’au goulot d’étranglement imposé (au sens propre) par la taille du bassin maternel. Si les bébés naissent principalement par césarienne, cette contrainte disparaîtrait et il n’est pas insensé de penser que l’encéphale des humains pourrait augmenter. Quels en seraient les effets ?
«Penser en termes de civilisation implique que ceux qui explorent les données épidémiologiques doivent oublier leur famille et leurs amis. Nous ne devons pas nous inquiéter pour un bébé né par césarienne, analyse Michel Odent10. Le milieu culturel peut compenser bien des privations. Les questions doivent être posées en termes de civilisation. Qu’adviendra-t-il dans un ou deux siècles si la césarienne est devenue la façon habituelle de naître ?» ◆

1 Médecin, ancien chef des services de chirurgie et de maternité de l’hôpital de Pithiviers, fondateur du Primal Health Research Centre (centre de recherche en santé primale) et auteur de 12 livres traduits en 22 langues. /

2 Demitrack M.A., Lesem M.D., Listwak S.J., «CSF ocytocin in anorexia nervosa and bulimia nervosa : clinical and pathophysiologic considerations», American Journal of Psychiatry, 1990. /

3 Éditions du Hêtre (2013). /

4 Malek A. Blann E. Mattison D.R., «Human placenta transport of oxytocin», Journal of Maternal-Fetal Medicine, septembre-octobre 1996. /

5 Robinson C., Schumann R., Zhang P., Young R., «Ocytocin-induced desensitization of the ocytocin receptor American», Journal of Obstetrics & Gynecology, 2003. /

6 Op. cit. /

7 Voir, par exemple, le documentaire Le ventre, notre deuxième cerveau, réalisé par Cécile Denjean, avec la participation des équipes de l’IMAD du CHU de Nantes, disponible en replay sur Arte et sur Dailymotion. Voir aussi l’émission de radio La tête au carré du 27 octobre 2014 sur France Inter : http://www.franceinter. fr/emission-la-tete-au-carre-le-ventrenotre- deuxieme-cerveau /

8 Emmanuelle Le Chatelier et al., «Richness of human gut microbiome correlates with metabolic markers», Nature, 29 août 2013 et Aurélie Cotillard et al., «Dietary intervention impact on gut microbial gene richness», Nature, 29 août 2013. /

9 http://www.primalhealthresearch.com /

10 Césariennes : questions, effets, enjeux, Alerte face à la banalisation, Éditions Le Souffle d’Or (2005). Cet article s’appuie sur l’intervention de Michel Odent aux Journées des Doulas le 7 juin 2014. 

Pour aller plus loin : La Naissance et l’évolution d’Homo sapiens, Michel Odent, Éditions Myriadis (2014). La Naissance à l’âge des plastiques, Michel Odent, Éditions du Hêtre (2013).

[PDF - Comment l'évolution des conditions de naissance est en train de modifier l'humain]

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