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TÉMOIGNAGE : Mon chemin vers une naissance libre(1)

Mes deux premières grossesses ont été très médicalisées. Bon nombre de personnes sont intervenues sur mon corps et sur celui de mes enfants, ce que j’ai ressenti comme une grande violence. Nos corps ont été contraints, soumis, immobilisés, empêchés, sanglés, écartelés, brutalisés, drogués, nos chairs perforées, découpées ; position lithotomique2, harnachement des tuyaux de perfusion, des sangles du monitoring, expression abdominale, épisiotomie… Tant d’objets invasifs, aiguilles, pour percer, recoudre, tuyaux pour injecter, vider, cathéter, sonde, urinaire ou gastrique… Tant de fluides forcés en nous, ocytocine de synthèse, analgésiques de la péridurale, collyres, vitamines… Aucun de ces vocables n’est excessif pour décrire la violence subie. Cette violence physique est d’autant plus grande qu’elle se double de celle du silence ; silence de la négation, du déni car tout cela est la norme et la norme est précisément ce qui ne se voit pas, fut-ce absurde.
De tout cela, je me souviens très bien, de toute cette brutalité, j’ai des images vivaces en ma mémoire, même quatorze ans après. De cet assaut furieux, j’ai porté longtemps, et porte sans doute encore, les douloureuses séquelles physiques et psychiques.

Fuir les lieux de violence institutionnalisée
Pour ma troisième grossesse, j’ai d’abord pensé simplement ne pas me rendre à l’hôpital, je ne savais pas à l’époque que ce n’était pas un choix absolument déraisonnable, j’étais mue par la peur et la colère. Mais j’ai, par chance, découvert sur Internet l’existence des sages-femmes pratiquant des accouchements à domicile et ai très vite fait le choix d’une naissance accompagnée par l’une d’entre elles. J’étais convaincue qu’ainsi, je serais à l’abri de l’interventionnisme caractéristique des plateaux techniques, comme on les désigne si éloquemment, et qu’en dehors de ceux-ci, je serais enfin maîtresse de mon corps, un corps qui demeurerait intègre, immaculé, inviolé, soustrait aux velléités invasionnistes de la technique obstétricale, libre de vivre cette naissance selon «mon protocole», selon mes contraintes, en l’occurrence celles de mon ressenti et de mon instinct, celles de mon anatomie, de mes préférences posturales, des possibilités offertes par la configuration matérielle de mon foyer, entourée de mes objets et de visages familiers.
C’est ainsi que mon troisième enfant est né à la maison. Un accouchement facile, rapide, fort. Cette naissance m’a régénérée, restaurée, réparée ; la cicatrice à ma vulve, par deux fois découpée, a cessé de tirailler mes chairs et gêner mes orgasmes, je me suis sentie incroyablement forte et capable, forte comme la vie et capable d’escalader des montagnes, je me suis sentie digne de mes enfants, comme si j’avais enfin accédé au statut vénérable de mère dont j’étais, enfin, légitimement pourvue. Cette expérience a été le point d’accélération d’une réflexion sur l’autonomie entamée quelques années plus tôt. Pour tout cela, je ressens une gratitude infinie.

Les vertus de l’oubli
Cependant, en dépit de son grand effet, sur mon corps, mon estime de soi, il me restait peu de souvenirs de cet accouchement ; quelques impressions de clarté ou d’obscurité, des sons ou plutôt des murmures, beaucoup de sensations internes, proprioceptives disent les physiologistes, pour lesquelles je ne connais pas de mot. En dehors de ce ressenti très intime, très ramassé, très centré sur ces sensations intérieures, j’ai perçu assez peu de choses venant de l’extérieur. Je n’avais rien à en dire, rien à raconter, ou si peu ; l’abondance d’endorphines naturellement à la fois anesthésiantes et euphorisantes explique sans doute ces impressions de flou, ces confusions de ma mémoire.
Je me suis alors passionnée pour les récits de naissance des autres (dont les descriptions détaillées m’ont du reste toujours impressionnée), comme si je pouvais y retrouver mon expérience, bien déroulée logiquement et chronologiquement, puisque toute notion de succession et de causalité avait fui mes souvenirs, comme si cela pouvait m’aider à reconstruire une représentation complète, bien ordonnée dans l’espace et le temps, de mon accouchement. Enfin, l’un de ces témoignages a agi tel un catalyseur ; quelques images ont affleuré ma conscience, des ressentis souterrains incompréhensibles se sont mués en évidences absolues. Je me suis souvenu des croissants qui me donnaient la nausée, du massage du dos dont je ne voulais pas, des incursions intempestives, fœtoscope en main, de la sage-femme dans la chambre où je m’étais isolée, pour «écouter le cœur du bébé», des quelques positions inconfortables qu’elle m’a fait adopter, des indications de poussée que j’ai reçues. J’ai compris pourquoi mes souvenirs les plus clairs étaient ceux-là. Car lorsque je me retrouvais seule, j’étais comme débranchée ; les seules occasions de me reconnecter au monde extérieur, dans une modalité rationnelle, étaient précisément ces interférences.
C’est ainsi, à la lecture d’un récit qui se présentait comme un miroir de toutes les interventions que j’avais moi-même subies, qu’est née cette évidence que, aussi discrète, aussi silencieuse, aussi respectueuse des besoins de la femme et du couple la sage-femme soit-elle (et ma sage-femme était de ces plus silencieuses, respectueuses et discrètes), par sa seule présence, intentionnelle, elle intervient, elle assiste. J’ai aussi compris comment j’avais occulté un ressenti désagréable face à un interventionnisme difficile à identifier en tant que tel, simplement en effaçant de ma mémoire consciente les événements s’y rapportant, et pourquoi un sentiment de malaise indéfini m’envahissait lorsque je devais répondre positivement à la question «alors, comment ça s’est passé ?»

Non assisté ; vraiment ?
Je reste convaincue que ma sage-femme était l’une des moins interventionnistes qui fussent à l’époque en France et pourtant... L’idée même de la présence d’une sage-femme et pas seulement le fait de sa présence modifient profondément l’allure et le vécu d’un accouchement. Lorsque je parle de présence ici, je parle aussi bien de la présence actuelle que de la présence «à venir» c’est-à-dire l’arrivée prochaine de la sage-femme que l’on vient de prévenir de l’imminence de l’enfantement, comme élément perturbant (que cette perturbation ait des conséquences néfastes ou pas du reste). J’ai lu quelques récits d’accouchement qualifié de non assisté a posteriori, où la présence de la sage-femme était programmée mais où cette dernière arrivait après l’expulsion. Même si «dans les termes», il s’agit d’un accouchement non assisté, j’ai la sensation qu’il y a eu précisément usurpation de terme. Les démarches – avec ou sans sage-femme/médecin/ autre «expert» – et les configurations psychoaffectives auxquelles elles aboutissent respectivement sont opposées. La présence d’une sage-femme entrave l’ouverture d’un espace inédit de possibilités créatrices, de libertés. Pour moi, l’expression «sage-femme non interventionniste» est devenu un oxymoron.
C’est là que je me situe actuellement, dans cette prise de conscience de ce qui correspond exactement à l’idée que je me fais d’un positionnement dans l’autonomie. Selon mon besoin d’autonomie, la présence d’une sage-femme à domicile, c’est déjà trop ; on est déjà dans l’intervention, on est déjà dans le risque de court-circuiter, d’orienter le mouvement, dans le risque d’induire des comportements «im-propres» et incongrus, de détourner une singularité de ses ressentis, de sa vibration intérieure. Même quelque chose d’aspect aussi peu directif qu’une suggestion peut amener à se couper de ses sensations et de sa conscience pour se connecter à une autre conscience, extérieure et étrangère, qui fonctionnera comme une «annexe» prenant le relais, mais selon sa propre perception des événements ; la perception de la sage-femme, qui n’est pas connaissance exacte et intime du ressenti de la parturiente, mais qui est «une autre histoire», un autre complexe de peurs et de certitudes, un autre filtre de la réalité, une autre grille de valeurs.

Une autonomie malmenée
On peut bien sûr penser avoir été totalement libre de danser sa propre danse en dépit de cette «surveillance» médicale (cette veille, cette attention qui se superpose, s’exacerbe, qui surplombe). Je ne pense pas l’avoir été. Aujourd’hui, j’ai compris qu’une naissance libre ne pouvait avoir lieu chez moi dans les conditions de la présence d’une sagefemme. Qu’entends-je par «naissance libre» puisque la détermination de l’instant à partir duquel nous ne sommes plus libres est propre à chacun ? C’est un processus physiologique, spontané, un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur non perturbé par une intervention intentionnelle extérieure (je dis bien «intentionnelle» car des perturbateurs accidentels peuvent advenir). Bien sûr, l’autonomie n’est pas un genre d’autarcie ou d’indépendance radicale. En amont de cette expérience, il y a toute l’histoire de nos rencontres, tout le poids de notre vécu et des émotions, des ressentis et des réflexions qui le constituent, nos certitudes, nos doutes, nos «programmes», nos tentatives de nous soustraire à des programmes destructeurs. Il est difficile de ne pas être «induite» dans son vécu de l’accouchement par tout ce qui précède cet accouchement. Car nous sommes nos interactions avec l’extérieur.
Parfois, l’histoire de nos interactions passées nous a rendu incapables d’écouter notre guide intérieur et a créé le besoin de toujours nous en remettre à autrui pour décider de ce qu’il faut faire. C’est ainsi qu’au lieu d’entendre les indications quasi infaillibles que sont nos sensations internes, nous nous retrouvons à accepter, par exemple, des positions d’expulsion inadéquates suggérées par ceux qui nous assistent, ou encore à absorber leur angoisse ou inquiétude, même savamment dissimulées, lorsque le travail stagne «trop» longtemps ou lorsque l’expulsion du placenta se fait attendre (notre vécu d’une durée est si différente de celui d’une autre personne).
Malheureusement, nous avons été conditionnés à démissionner de la gouvernance de notre propre corps face à l’«expert». La seule présence d’une sagefemme (même passive) représente donc un risque possible de démission ou d’«oubli de soi», est une situation potentiellement aliénante, de renoncement à son principe intérieur. C’est pour cette raison et étant consciente de ma propension conditionnée à ployer sous le rouleau compresseur de l’autorité experte, que, pour un prochain «heureux événement», il n’y aura pas de «professionnel» prévu à mes côtés le jour de l’accouchement et probablement pas non plus tout au long de la grossesse.

Pourquoi un tel besoin d’autonomie, pourrait-on se demander ; est-ce à mettre en rapport avec un besoin de performance ? Qu’est-ce qui est réellement en jeu ici ? Pour moi, c’est principalement (mais pas seulement) un fort besoin vital et naturel de me sentir capable, forte, vivante, vibrante, tous sentiments et sensations essentiels à l’élaboration de la confiance en soi et en sa capacité à être mère. ◆

 

1 Ce témoignage n’est en aucun cas un plaidoyer contre les sages-femmes. Celles-ci n’y sont pas critiquées dans l’exercice de leur métier, elles n’y sont pas accusées d’être comme ci ou comme cela. Les sages-femmes sont, tout simplement, et pour le plus grand bien de milliers de femmes. C’est une réflexion personnelle sur le fait même de la présence d’un professionnel de la santé dont le métier est de surveiller, prévenir, avant même de soigner, et sur tout ce que ces attitudes impliquent, qui mène l’auteure vers un chemin singulier. Il ne s’agit nullement de convaincre les femmes qu’elles devraient se passer des sages-femmes et des médecins.

2 Position allongée sur le dos dite aussi gynécologique ou décub

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