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Éloge de l’ennui

« Maman, Papa, je m’ennuie ! ». Qui n’a jamais entendu cette phrase ? Certains parents, même, la redoutent. Au point d’accumuler les jeux et les activités pour leurs enfants afin de leur éviter ce terrible ennui. L’ennui fait pourtant partie de la vie et il est important d’apprendre à vivre avec, d’autant qu’il peut être très positif car moteur de créativité.

De quoi parle-t-on quand on parle d’ennui ? On peut en effet évoquer plusieurs choses. Selon le philosophe norvégien Lars Fr. H. Svendsen, il existe deux sortes d’ennui1 : « l’ennui situationnel » et « l’ennui existentiel ». Le premier désigne l’ennui déclenché par une situation bien précise, comme celui ressenti lorsque l’on attend pour un rendez-vous. Le second évoque la difficulté d’être au monde, ce que le poète portugais Fernando Pessoa définissait comme « la lassitude du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d’avoir déjà vécu2 ». Ce sentiment de vide dû à l’ennui existentiel est généralement associé à la peur de la mort. S’ennuyer, c’est être face à soi-même, à sa vacuité, c’est « la sensation physique du chaos, […] la sensation que le chaos est tout3 ». L’ennui est d’autant plus pénible à vivre qu’il semble infini. Pour éviter ce sentiment, on meuble donc notre vie par le divertissement, par le travail, par les relations. Le philosophe Alain dit ainsi que « mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre4 ». L’ennui est pourtant inévitable, et mieux vaut apprendre à vivre avec tôt. Connaître l’ennui et savoir l’apprivoiser permet d’être moins démuni lorsque celui-ci surgit.

Arrêtons de chasser l’ennui à tout prix

On pense à l’ennui comme à un fléau parce que c’est un sentiment désagréable, mais l’activité permanente est tout aussi problématique. Il faut être capable de s’arrêter, et surtout être capable de faire face à l’ennui (donc de faire face à sa propre condition, au vide, à la solitude, à la mort). Certains adultes ne peuvent passer une soirée seuls. « […] pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise [...] 5» écrivait le philosophe Arthur Schopenhauer. D’autres ne peuvent rester sans rien faire et cumulent les activités ou travaillent sans cesse. Faisant d’ailleurs souvent culpabiliser ceux qui en font beaucoup moins et apprécient de « buller ». Car notre société s’est construite sur cette peur de l’ennui : nous devons être actifs ; quand nous ne travaillons pas, nous nous divertissons ; quand nous ne nous divertissons pas, nous travaillons. Dans tous les cas, nous ne devons pas avoir de temps morts. Nous oublions ainsi la peur du vide qui nous habite, et nous gardons notre esprit occupé, l’empêchant de se poser certaines questions et de voir la futilité des choses ; de se demander ce que l’on veut vraiment. Parce que c’est lorsque l’on s’ennuie qu’on peut entamer des réflexions profondes, probablement plus librement que lorsque l’on décide, à un moment précis, de réfléchir à un sujet donné. La réflexion n’est pas la même, on laisse son esprit vagabonder, on le suit jusqu’à ce qu’une trame se dessine et attire l’attention. Pensez par exemple à ce que fait votre esprit quand vous accomplissez une tâche répétitive et ennuyeuse. Des pensées éparses vous traversent, l’une d’entre elles s’impose, d’autres la rejoignent et l’enrichissent, et à la fin de votre travail vous avez enfin trouvé comment vous alliez vous y prendre pour organiser des ateliers parents-enfants dans votre commune, le nom de l’association que vous souhaitez créer, le lieu de vos futures vacances ou ce que vous allez préparer pour le dîner. En d’autres termes, l’ennui est source de créativité.

Laisser son enfant s’ennuyer

Et c’est également vrai pour nos enfants. Plus notre enfant apprendra à vivre avec ces moments de vide, plus il saura les accepter et surtout les remplir par quelque chose de constructif, ce qui est préférable à une activité par défaut qui a pour unique but le « remplissage ». Il n’est pas toujours simple de discerner l’ennui chez un enfant. On peut penser que notre tout-petit s’ennuie quand il fait une pause dans son jeu. Or, il s’accorde simplement un moment pour rêver ou réfléchir. Ce n’est pas parce qu’il cesse son activité qu’il ne fait rien. On peut aussi s’inquiéter dès que notre enfant « ne sait pas quoi faire », mais c’est très souvent un problème qui se règle de lui-même en quelques minutes si on lui laisse l’occasion de chercher une occupation.

Cependant, il arrive que nos enfants s’ennuient vraiment. Un long trajet, une visite à l’extérieur, ou tout simplement une humeur plus morose que d’habitude, et l’ennui leur tombe dessus. Que faire alors, pour les aider ? Rien, tout au plus les rassurer en leur disant qu’ils vont bien trouver une occupation. Laissons-les trouver une activité par eux-mêmes. Parce que même si l’on essaie d’élever son enfant dans la liberté, il n’est pas totalement maître de son emploi du temps : nous programmons des sorties pour lui, nous imposons (souvent) les horaires des repas, nous lui proposons des activités, etc. C’est particulièrement vrai pour les enfants scolarisés. Il est donc important qu’ils se retrouvent avec des moments libres où ils ont la possibilité de s’ennuyer. C’est ainsi qu’ils pourront faire ce qu’ils ont vraiment envie de faire, tout en ayant conscience qu’ils aiment le faire (nous faisons beaucoup de choses en pensant les aimer alors que nous les faisons uniquement par contrainte). C’est grâce à l’ennui qu’ils auront une nouvelle idée de jeu, qu’ils inventeront une histoire, feront un dessin complexe, observeront la course des fourmis ou la balade d’un escargot.

Se connaître et se réaliser

Arthur Schopenhauer écrivait6 qu’« on ne peut être vraiment soi-même qu’aussi longtemps qu’on est seul », et donc qu’« on n’est libre qu’étant seul ». On peut en retenir que l’absence de l’influence d’autrui nous permet d’être ce que nous sommes entièrement. Ainsi, lorsque, parce qu’il s’ennuie, un enfant décide d’entamer un jeu, il agit sans le contrôle de l’adulte. Il réfléchit donc lui-même à ce qu’il souhaite faire et le met en œuvre seul, en autonomie. Laisser à son enfant des plages « vides », c’est lui donner l’occasion de s’organiser seul, ce qui n’est pas négligeable quand on sait que la plupart des enfants ont presque chaque heure de leur journée planifiée par des adultes. C’est, aussi, lui donner du temps pour penser. Notre esprit est traversé par des pensées sans arrêt, mais cela ne signifie pas qu’il est disponible pour certaines réflexions. Quand l’enfant n’a rien de précis à faire, son esprit se libère, permettant l’émergence d’une idée de jeu, l’approfondissement d’une réflexion, la création d’une histoire… L’ennui permet aussi l’ouverture du regard : c’est parce qu’il s’ennuie que l’enfant remarquera tout d’un coup un détail qu’il n’avait jamais vu dans les illustrations du livre qu’il feuillette ou qu’il sera happé dans la contemplation d’un scarabée qui passait par là. Grâce à ces moments, notre enfant découvre ce qu’il aime faire et quels sont ses intérêts. Ne cherchons donc pas à remplir le temps de notre enfant à sa place, il le fera très bien tout seul. Même si cela peut lui prendre du temps s’il a l’habitude que les adultes décident toujours tout pour lui.

Il faut cependant ne pas perdre de vue l’idée que l’ennui peut envahir l’existence de certains enfants et que cela n’est en rien positif. Que l’enfant s’ennuie de temps en temps, c’est tout à fait normal. Qu’il s’ennuie tout le temps l’est beaucoup moins, et il faut dans ce cas se demander quelle est la cause de cet état et tenter d’y remédier, au risque de voir son enfant perdre sa joie de vivre et son intérêt pour les choses. ◆

Camille Masset Stiegler

*article extrait du numéro 65 de juillet/août 2017

 1 Petite philosophie de l’ennui, Lars Fr. H. Svendsen, Éditions Fayard (2003). /

2 Le Livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, Éditions Christian Bourgois (1999). /

3 Ibid. /

4 Propos sur le bonheur, Alain, Éditions Gallimard (1985). /

5 Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Arthur Schopenhauer, Éditions PUF (2012) /

6 Ibid.

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