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Dix ans d'écoparentalité

Il n’est pas aisé d’évaluer l’évolution, en France depuis dix ans, des pratiques de ce que nous appellerons l’écoparentalité. Les statistiques concernant le sommeil partagé ou le portage physiologique sont quasi inexistantes ou peu fi ables. L’allaitement et l’accouchement, considérés comme affaires de santé publique, sont en revanche davantage évalués. Mais les chiffres les concernant ne sont guère enthousiasmants. En revanche, l’information n’a jamais été aussi accessible et abondante ; sites Internet, associations, magazines, livres, sur les différents aspects de l’écoparentalité pullulent. Il en est de même des articles de puériculture des « parents nature » qui se sont diversifiés, sophistiqués et démocratisés jusqu’à être présents dans la grande distribution. Quant aux militants de l’éducation non-violente, on les invite de plus en plus à s’exprimer, à la télévision, la radio ou dans la presse. Tout cela contribue à nourrir la réflexion mais le résultat peut sembler mince au regard des efforts déployés. Nous vous proposons une petite rétrospective. 

© Chloe Trayhurn - Facebook : artbychloetrayhurnNous ne saurons sans doute jamais rien de précis concernant le sommeil partagé. Cette pratique étant encore très mal vue, les parents, sans doute plus nombreux qu’on le croit, sont réticents à admettre dormir avec leur enfant. Si donc il existe quelques chiffres, ils sont probablement inexacts. Le sommeil solitaire est une norme culturelle, largement valorisée par les experts de la petite enfance, qui font une fixation sur l’autonomie des enfants, et soutenue par les professionnels de santé qui semblent ignorer les avantages du sommeil partagé et les conditions qui le rendent sûr.

Le portage, en revanche, est une pratique plus visible. Depuis les SnugliTM vendus par La Leche League dès la fin des années 1970, les dispositifs de portage se sont diversifiés, en particulier ces dix dernières années ; bandeaux, écharpes, pagnes, rebozo, mei taï, préformés, etc. On trouve de plus en plus de marques de système de portage différentes sur le marché de la puériculture et de plus en plus de distributeurs de ce genre d’articles. De plus, il n’est pas rare de voir déambuler, dans les grandes villes notamment, une maman ou un papa avec un bébé sur le dos.

L’allaitement à la française

En 2013, 66 % des bébés sont allaités à la naissance. La pratique de l’allaitement a beaucoup progressé depuis les années 1990 où à peine 50 % des enfants étaient allaités à la naissance. Toutefois, le taux d’allaitement stagne depuis 2010 à un niveau inférieur à celui de nombreux pays voisins. On peut s’interroger sur les raisons de ce plateau. Les femmes semblent pourtant de mieux en mieux informées, notamment sur les bénéfices de l’allaitement pour elles et pour le bébé. Elles semblent également mieux soutenues. Dans le sillage de l’association de soutien historique qu’est La Leche League, les réseaux de soutien à l’allaitement se sont multipliés ; consultantes en lactation, doulas, associations de maternage, communautés et groupes de discussion sur Internet… Peut-être la demande de soutien a-t-elle crû plus vite que l’offre. Ou peut-être les freins culturels sont-ils trop forts. On l’a constaté à plusieurs reprises : la moindre publication à large audience qui évoque l’allaitement déchaîne les passions féministes. Cela a été le cas avec le livre Le Conflit. La femme et la mère1 de Élisabeth Badinter en 2010, qui dénonçait la « dictature de l’allaitement et du naturalisme » ou récemment, en janvier 2016, avec un article du Monde2 qui rapportait les résultats d’une étude internationale selon laquelle la généralisation de l’allaitement pourrait sauver plus de huit cent mille enfants par an… La tradition féministe française demeure encore très réservée, et c’est un euphémisme !, vis-à-vis des pratiques du maternage proximal.

Grossesse et naissance

Depuis ce qui est, à ma connaissance, la plus ancienne critique du système obstétrical français, à savoir le Petit manuel de guérilla à l’usage des femmes enceintes3 de Françoise-Edmonde Morin publié en 1985, si peu de choses ont changé. Les taux de césarienne et de péridurale ont été, depuis les années 1980, multipliés respectivement, par deux, avec une stagnation aux environs de 20 % des naissances depuis dix ans, et par cinquante cinq, avec une inexorable évolution qui semble vouloir s’approcher des 100 % ! Quant aux taux d’épisiotomie, ils ont à peine bougé. De plus, les femmes enceintes ont de moins en moins de choix. Les petites structures ferment leurs portes les unes après les autres au profit de grands centres hospitaliers qui pratiquent plusieurs milliers d’accouchement par an. La majorité des doulas continuent d’être exclues de la plupart des salles de naissance, contre la demande même des parents. Les projets de naissance, illusions de liberté concédées aux parents, sont rarement respectés. Le nombre de sages-femmes pratiquant les accouchements à domicile diminue d’année en année, en raison d’une chasse aux sorcières à laquelle se livrent assureurs et consœurs. Le plus troublant est que, d’après plusieurs enquêtes de satisfaction réalisées cette dernière décennie, la grande majorité des femmes se déclarent satisfaites de leur suivi de grossesse et de leur accouchement. Cependant, le développement du militantisme pour de meilleures conditions de naissance nous pousse à considérer ces enquêtes avec la plus grande circonspection. Il semble en effet qu’il y ait un décalage entre le déroulement objectif de l’accouchement, le vécu des femmes et ce qu’elles en disent. En effet, comment reconnaître la violence quand elle est banalisée ? Comment exprimer un vécu douloureux quand la société nous exhorte à la félicité de la maternité ?

D’une critique de l’aliénation des parturientes en salles de naissance à l’élaboration du concept juridique de violence obstétricale (Marie-Line Perarnaud4, Marie-Hélène Lahaye5), en passant par la notion d’hypermédicalisation ou celle de brutalisation (Marc Girard6), les discours sur les abus du système obstétrical s’affinent, montrant que la naissance est un enjeu des droits humains, autant qu’une question de santé publique.

Les discours de la non-violence7

Pour lutter contre une forme de violence donnée, il est indispensable de la « penser », c’est-à-dire d’en faire un objet de pensée ou, pour emprunter une formule de la philosophe féministe Geneviève Fraisse, de « construire un espace d’intelligibilité8 » afin de mettre au jour une réalité qui ne peut être constatée autrement. C’est le pouvoir des mots de faire exister des choses… Il en est ainsi de la violence éducative ordinaire comme de la violence obstétricale. Comme le note Olivier Maurel9, la VEO constitue un véritable trou noir dans les sciences humaines qui semblent par ailleurs avoir épuisé leurs analyses sur toutes les autres formes de violence. L’OVEO pallie cet éloquent silence en proposant depuis dix ans un travail de veille, d’investigation sur les causes et les formes de la VEO, et de réflexion sur une caractérisation juridique de celle-ci. Il n’est pas le seul puisque les groupes de lutte contre la VEO, comme Stop VEO, se sont multipliés. Certes, 70 % des Français seraient contre une loi contre les châtiments corporels. Toutefois, un nombre croissant d’études de neurosciences affectives montrent en quoi la VEO nuit au développement des individus, et partant, des sociétés, et de plus en plus de parents souhaitent élever leurs enfants sans violence, en témoigne l’abondante offre d’ateliers de parents et d’ouvrages éducatifs. Et last but not least, début juillet 2016, l’Assemblée nationale a adopté un amendement visant à compléter la définition de l'autorité parentale établie par l'article 371-1 du code civil dans le sens d’une abolition des violences corporelles10!

Bien que les résistances sociale, culturelle, institutionnelle soient fortes, il est indéniable que le vent tourne. En dix ans, notre « écosophie » éducative a gagné en maturité, et convainc de plus en plus de parents11.

Daliborka Milovanovic

 

1 Éditions Flammarion. /

2 http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/01/29/generaliser-l-allaitement-maternel-sauverait-plus-de-800-000-enfants-par-an-dans-le-monde_4855668_3244.html /

3 Éditions Seuil. /

4 Lire l’article « La violence obstétricale » dans le hors série n° 9 de Grandir Autrement. /

5 Lire l’article « Qu’est-ce que la violence obstétricale ? » du blog Marie accouche là : http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/2016/03/09/quest-ce-que-la-violence-obstetricale/

6 La Brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, auto-édité (2013). /

7 Voir aussi, pour plus de détails, l'article « La cause des enfants a-t-elle avancé ? » p. 21. /

8 Conférence « Émancipation et sexuation du monde », salon Primevère 2016. /

9 La Violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines, Éditions L’Instant Présent (2012). /

10 après avoir été voté en décembre 2016 (article 222 de la loi Égalité et Citoyenneté) cet amendement a été censuré par le Conseil constitutionnel en janvier 2017, pour des raisons de procédure.

11 Vous retrouverez toutes les sources de cet article sur notre site : http://www.grandirautrement.com/fr/sources.html

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