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L’âgisme

En passant récemment mon permis de conduire, j’ai été, pour la première fois depuis des années, confrontée à la fameuse violence éducative ordinaire. Supériorité affichée, ton froid et sans égards, remarque cassante à la moindre petite erreur, tout ceci, je l’ai reçu de plein fouet. Et d’un coup, j’ai pris conscience que, premièrement, j’avais eu droit à ce traitement car j’étais considérée comme «jeune», et deuxièmement, que c’était le quotidien de la plupart des enfants et adolescents. Ce qui m’a amenée à me questionner sur l’âgisme...


Il y a quelque chose qui frappe quand on tape « âgisme » dans un moteur de recherche. C’est la quasi invisibilité du concept d’âgisme envers les jeunes. Si l’âgisme désignait au départ une discrimination envers les personnes âgées, il désigne aujourd’hui toute forme de discrimination envers une personne en raison de son âge, quel qu’il soit. Pourtant, on parle très peu d’âgisme envers les mineurs et les jeunes adultes. Même lorsque la définition donnée dans un article intègre bien la discrimination envers les plus jeunes, le reste du texte se consacre aux plus âgés, se contentant généralement de mentionner rapidement les clichés dont peuvent être victimes les jeunes et la difficulté qu’ils rencontrent à faire leur entrée dans le monde du travail.

Il n’est donc pas étonnant que l’âgisme soit une notion inconnue pour la plupart des gens. On a tous plus ou moins conscience de certains stéréotypes dont sont victimes les jeunes. En revanche, on ne visualise pas ou rarement à quel point la jeunesse est dominée par les adultes. Ou plutôt, si, on le sait très bien, mais on trouve ça normal la plupart du temps. Les adultes décident car ils savent, ils ont la sagesse, l’expérience, les responsabilités,  l’argent, les possessions (« tu es ici chez moi, tu respectes mes règles »). Or, en y réfléchissant un peu, ce n’est pas normal.

Quand on essaye d’élever son enfant dans un environnement bienveillant, on remet en cause beaucoup de principes érigés pour renforcer et faire perdurer la domination adulte. Pourtant, on ne se rend pas compte à quel point cette domination est profondément ancrée en nous et à quel point elle est institutionnalisée. Pour mieux développer ces questions, cet article fera beaucoup référence à La Domination adulte1 d’Yves Bonnardel, livre qui bouscule profondément et invite à reconsidérer notre vision de l’enfance.

L’enfance: une institution

Qu’est-ce que l’enfance ? D’un point de vue légal, est enfant toute personne mineure. Les mineurs sont traités différemment en fonction de leur âge, que ce soit au niveau de leur responsabilité pénale, du droit au travail ou de leur pratique de la sexualité. Du point de vue de l’imaginaire, l’enfance est une période enchantée remplie d’innocence et d’insouciance. Pourtant, il manque quelques éléments au tableau. L’enfance, ce sont les diktats du monde adulte imposés aux enfants. C’est devoir se soumettre aux ordres, être calme, sacrifier sa liberté et ses élans pour entrer dès le plus jeune âge dans les exigences de la société. C’est, encore trop souvent, subir des violences physiques et morales. Mais même dans le cas d’une enfance dite heureuse, il ne vient que rarement à l’esprit que le fait même de réserver un traitement particulier aux enfants, leur imposer des règles spécifiques et leur demander une soumission sans faille à ces dernières est, en soi, une violence. Et c’est, bien sûr, une discrimination : pourquoi les enfants devraient-ils dépendre d’un régime particulier, au détriment des droits humains les plus fondamentaux ?

Le mineur est soumis à l’autorité de ses parents, et par leur biais, à l’État. Prenons l’exemple de l’école. La plupart des enfants y sont envoyés, et la plupart n’aiment pas y aller ou en tout cas préféreraient faire autre chose. Ils doivent se soumettre aux horaires, ne peuvent pas se déplacer comme ils le souhaitent sur place ni aller aux toilettes quand ils le veulent, et s’ils souhaitent partir, ça leur est interdit. Ils sont soumis aux décisions des adultes qui les encadrent et peuvent être punis s’ils contestent. Quand les enfants sont absentéistes, les parents de ces derniers pouvaient se voir, jusqu’à il y a peu, menacés de la suppression de leurs allocations familiales, ce qui était un abus puisque, pour les percevoir, il suffit de remplir les conditions de résidence et d’avoir au moins deux enfants à charge2. Imaginez maintenant des adultes dans la même situation et voyez si vous trouvez la situation normale. L’enfance est donc une institution avec un fonctionnement bien rôdé : une scolarité balisée, un développement surveillé, des parents qui se voient vite rappelés à l’ordre si les instances éducatives considèrent qu’ils « élèvent mal » leur enfant. Nous sommes loin de l’enfance couleur pastel véhiculée par l’imaginaire collectif.

Pour une véritable liberté des mineurs

Pourquoi ce traitement spécifique envers les mineurs ? D’abord parce qu’ils auraient besoin d’être protégés des autres mais aussi d’eux-mêmes. Les enfants et les adolescents n’auraient pas la sagesse et le discernement des adultes. Pourtant, dans de nombreux pays, des enfants sont obligés de se prendre en charge, de travailler et de s’occuper de leur fratrie. Mais c’est une vision difficilement acceptable en Occident où on considère que certaines choses ne sont pas « pour les enfants ». La politique, la sexualité, le travail, les gros mots, pour ne citer que cela, sont des terrains interdits. On part du principe que les plus jeunes ne peuvent pas comprendre, qu’ils ne sont pas assez matures. Comme si l’enfant était censé être niais. Cela est flagrant ne serait-ce qu’en analysant la façon de parler de beaucoup d’adultes quand ils s’adressent à des enfants : ton bêtifiant, langage « bébé », comme si l’enfant n’allait pas comprendre si on lui parlait comme à une personne « normale ». Car oui, faut-il le rappeler ? Les enfants, qu’ils aient 2 mois ou 17 ans, sont des personnes comme les autres. Pourtant, le statut de mineur laisse entendre le contraire, tout comme le comportement de la majorité des adultes et des diverses institutions. En imposant aux mineurs un traitement particulier, on en fait véritablement des enfants tels qu’ils le sont dans l’imaginaire collectif. En parlant d’une manière bêtifiante à un enfant, en ne le confrontant qu’à des contenus culturels niais, on en fera effectivement un enfant peu éclairé (ce qui n’empêche pas qu’il puisse un jour développer ses propres ressources par lui-même). Cet enfant deviendra probablement un adulte comme les autres et reproduira le schéma qu’il a lui-même subi.

Les enfants, comme tout un chacun, ont droit à la liberté. Cela implique qu’ils puissent être libres de leurs choix et de leurs activités et qu’ils aient le droit au même respect qu’un adulte. Cela implique également qu’ils ne soient pas mis à part sous prétexte qu’un sujet « ne les concerne pas » et qu’ils soient mêlés à la vie de la cité. En bref, les enfants devraient pouvoir vivre avec et comme les adultes s’ils le souhaitent. En poussant la réflexion plus loin, cela inclut de leur donner le droit de vote, de travailler, de choisir les personnes avec lesquelles ils vivent, de s’émanciper, de se former, etc. Cela ne signifie pas que les mineurs devraient voter, travailler, etc, mais qu’ils en auraient la possibilité si c’était leur souhait3.

Ce sont des idées difficiles à concevoir pour un Occidental mais c’est en travaillant à une libération des mineurs que l’on améliorera la société tout entière : une société où les humains sont, véritablement, libres et égaux en droits. Tant que les enfants subiront pendant au moins dix-huit années la domination des adultes, comment espérer qu’une fois majeurs ils n’adoptent pas le rôle des dominants à l’égard des plus jeunes (ce qui n’empêche pas que la plupart seront dominés, par la société, le travail, la politique) ? S’il est évident que les choses ne changeront pas en un jour, il est important de prendre conscience du problème, de travailler à apporter aux enfants respect et liberté, et de reconsidérer nos comportements envers eux.

Camille Masset Stiegler

1 La Domination adulte : l’oppression des mineurs, Yves Bonnardel, Éditions Myriadis (2015).

2 Il est bien précisé sur le site de la CAF qu’on a le droit aux prestations familiales si ces deux critères sont respectés et ce « quelle que soit votre situation familiale » (http://www.caf.fr/allocataires/droits-et-prestations/s-informer-sur-les-aides/petite-enfance/les-allocations-familiales-af?active=tab1).
Bien que l’article prévoyant la suppression des allocations ait été abrogé en 2013 (https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006073189&idArticle=LEGIARTI000022863603&dateTexte=&categorieLien=cid), cette mesure n’est pas oubliée puisqu’elle revient régulièrement sur le tapis en fonction des gouvernements.

3 À ce sujet, voir le livre S’évader de l’enfance, John Holt, Éditions l’Instant Présent (2014).

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