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La qualité EST la quantité

*extrait du hors série 10 : Education bienveillante

« Ce n’est pas la quantité mais la qualité qui compte », dit-on souvent. Par exemple, « il vaut mieux un seul ami fidèle et présent qu’une ribambelle de copains qui  disparaissent quand on en a besoin ». Ou encore, en matière de présence du parent auprès de l’enfant, « ce n’est pas la quantité qui compte mais la qualité ». C’est  probablement vrai dans de nombreux cas mais du point de vue de l’enfant, cette différence entre qualité et quantité n’a pas de sens. Pour l’enfant, la qualité est la quantité. »

Il est assez habituel de distinguer la quantité et la qualité comme deux valeurs opposées. Le point de  vue selon lequel la qualité a plus de valeur que la quantité prend le contrepied d’un point de vue, qui peut sembler naturel, selon lequel « plus (de nourriture, d’argent, de jouets, de vêtements, etc.), c’est mieux ». En effet, les  humains ont, semble t-il de tout temps, « naturellement » cherché à amasser des richesses matérielles. L’abondance est signe de puissance et de maîtrise. Toutefois, les plus anciens sages dénoncent la vanité de l’accumulation des biens matériels, jugeant que la richesse rend malheureux. Comme remède à l’insatisfaction persistante de celui qui amoncelle désespérément les possessions, ils proposent de privilégier la qualité : savourer l’instant présent, s’émerveiller des « petits riens », jouer avec ses enfants, rire avec ses amis… Et ils n’ont sans doute pas tort. Mais on peut difficilement imaginer pouvoir vivre ces expériences de qualité sans prendre le temps de les laisser advenir. Cette distinction entre quantité et qualité n’a sans doute plus de sens quand il s’agit de choses qui nécessitent du temps.  

Des besoins biologiques intenses

Du Paléolithique moyen aux temps modernes, les mères ont toujours « travaillé ». Mais ce qui caractérise notre époque et nos sociétés dites occidentales, c’est ce que les mères font de leur progéniture quand elles partent travailler. Confier son enfant à d’autres personnes, de façon quasi systématique, huit heures par jour voire plus, cinq jours par semaine, est une situation inédite dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui encore, dans certaines parties du monde, les femmes emmènent leurs enfants avec elles quand elles se rendent au « travail ». Si les femmes ont globalement salué la mise en place des structures de garde comme un outil de libération vis-à-vis de la « malédiction de leur condition biologique », beaucoup se sont retrouvées tiraillées par un sentiment de culpabilité face à une situation ressentie comme contrenature. Il ne s’agit pas là de la culpabilité induite par la culpabilisation souvent inconsciente d’une société encore profondément empreinte de l’idéologie patriarcale qui  assigne aux femmes une place bien étriquée auprès des enfants. Il s’agit bien plutôt du sentiment de déchirement viscéral que ressentent la majorité des mères qui déposent leur bébé tous les matins à la crèche ou chez  l’assistante maternelle ou leur bambin à l’école maternelle. Pour les enfants en revanche, les bébés notamment,  bien plus qu’un bouleversement psychologique, la séparation constitue un bouleversement biologique d’envergure. Confié en garde, le bébé n’est plus nourri de la même manière, il entre en contact pendant une  partie considérable de la journée avec un environnement bactérien non familier, à une période d’immaturité immunitaire, il n’est probablement pas porté et bercé autant qu’il le serait par ses parents, etc. En réalité, c’est également un bouleversement biologique pour les mères, notamment quand elles allaitent leur enfant ; les rythmes de production du lait changent, les séparations plus longues peuvent induire un retour de couches plus précoce, le climat hormonal se modifie signalant qu’une autre grossesse est possible (mais est-elle souhaitable  ?).

Les corps de la mère et du bébé forment un écosystème cohérent, ils ont besoin l’un de l’autre, pas seulement quelques heures par jour car quelques heures ne suffisent pas au maintien des rythmes biologiques de la dyade mère-enfant ; ils ont besoin de beaucoup de temps ensemble… Que serait un allaitement sans une bonne quantité de temps à offrir à son enfant et à son propre corps ? Allaiter, ce n’est pas seulement nourrir ; c’est une fonction biologique bien plus globale.

L’allaitement constitue une part importante du dispositif immunitaire de l’enfant, pas seulement parce que le lait  contient des anticorps, mais aussi parce que le contact physique qu’il induit favorise un climat biochimique qui  améliore l’immunité. Ce contact physique permet de réguler bien d’autres constantes biologiques de l’enfant, en plus de répondre adéquatement à son besoin vital d’affection. La plupart des bébés ont besoin de téter souvent les premières semaines pour stimuler la lactation de leur mère et leur propre croissance. Que signifierait une recommandation du type « mieux vaut des tétées de qualité que des tétées en quantité » ? Tout simplement la ruine de la lactation de la mère et la fin de l’allaitement… En réalité, ce qui vaut pour l’allaitement vaut en général quand on élève des enfants. Les neurosciences et, avant elles, la théorie de l’attachement nous aident à mieux comprendre le besoin intense et vital de relations affectueuses stables et assidues des enfants.  

Une distinction artificielle et absurde

Les corps savent sans doute tout cela, mais pas les intellects qui cherchent des justifications aux idéologies qui les dominent. C’est ainsi qu’est né le mythe de la qualité de présence parentale comme supérieure à sa quantité. Nous nous sommes convaincus qu’il valait mieux passer peu de temps avec nos enfants, mais un temps de qualité, que beaucoup de temps, ce qui pourrait même prétendument être source de tensions et de conflits. Il fallait bien rassurer les mères… Mais les bébés et les enfants ne sont pas dupes, eux. Et surtout, le manque de relations affectueuses s’inscrit dans leur corps et dans leur psyché ; leur développement physique et psychique est étroitement corrélé à la quantité de soins reçus. De leur point de vue, la qualité de présence, c’est la quantité   de présence, précisément, ce qu’on pourrait appeler la disponibilité.

C’est dans la disponibilité que la qualité peut se développer. Comme l’affirme la journaliste Anne Sinclair 1, « il ne peut pas y avoir de qualité s’il n’y a pas quantité. Vous n’êtes pas immédiatement [et j’ajouterais, entièrement] disponible cinq minutes par jour ; c’est si vous êtes disponible pendant une heure que vous aurez cinq minutes de vraie qualité. » Les enfants n’ont bien sûr pas toujours besoin d’une disponibilité active ; ils ont juste besoin que leurs parents soient « à disposition » et ils ont besoin de temps pour exprimer à leurs parents qui ils sont. Ce  n’est pas en levant la tête vers le ciel nocturne cinq minutes dans une position inconfortable qu’on pourra apercevoir une étoile filante ; mais si on s’allonge confortablement et longuement sous la voûte céleste, on en apercevra plusieurs et nos yeux, peu à peu accoutumés à l’obscurité, commenceraient à distinguer des étoiles qu’ils n’auraient jamais pu appréhender en quelques instants furtifs d’observation.

De la même manière, on ne peut pas connaître ses enfants, et donc répondre adéquatement à leurs besoins, si on ne prend pas le temps de les admirer. Nous sommes malheureusement conditionnés à accepter un état de restriction quasi permanent, ce dès la naissance, dans un état de manque de relations humaines chaleureuses chronique. Or le bonheur et la plénitude sont irréalisables sans abondance de câlins, de mots d’amour, de présence, de disponibilité. Comment avons-nous pu nous laisser convaincre du contraire ? ◆

1 Télé Obs, 29 avril 1994

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