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Sans la musique la vie serait une erreur...


 *extrait du numéro 62 : Les enfants et la musique

« Sans la musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil », écrivait en 1888 le philosophe allemand Friedrich Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles. Il n’exprimait pas par cette formule un « simple » attachement personnel à la musique  Mais plutôt l’idée que, pour reprendre les termes d’Éric Blondel, « la musique ne  constitue pas un des agréments accessoires, utiles ou nécessaires de la vie, elle est, bien plus, le signe de la perfection de la vie, elle exprime la vie en soi, en tant que telle, dans sa perfection, dans son essence la plus intime1. »

Et il n’y a pas d’humanité sans musique.
Les premiers instruments de musique remontent au moins à 35 000 ans mais la pratique de la musique est sans doute beaucoup plus ancienne. Où que nous allions sur la planète, la musique est toujours présente. Les  époques, les communautés, les cultures, les civilisations, les valeurs, les sentiments, les idées, s’expriment par la musique qui est un langage universel. La musique nous enveloppe dès nos premiers mois de vie dans la matrice maternelle.
La musique a bien quelque chose d’essentiel qui définit notre humanité, qui exprime nos forces vives, notre  corps, nos émotions, notre amour de la vie, la vie tout simplement.

Images musicales de l’enfance

Quand je pense à mon enfance, j’entends de la musique. Chaque souvenir, ou presque, est accompagné d’un rythme ou d’une mélodie, ceux qui étaient effectivement joués lors de l’événement dont j’ai conservé la trace mentale, ou ceux qui « colorent », habillent d’une texture sonore, l’époque de ma vie dont l’événement mémorisé fait partie. Un peu comme si mes souvenirs étaient eux-mêmes traduits en musique. Mais, en fait, mon enfance a  réellement été emplie de musique. Mes parents n’étaient pas musiciens, même si mon père jouait du flûtiau quand, enfant, il gardait les moutons. En revanche, dès qu’ils le pouvaient, ils passaient un disque  vinyl ou une bande magnétique voire, mieux, ils faisaient venir des musiciens à la maison, souvent, notre jeune  voisin accordéoniste de talent. Quand je pense à mon enfance, je vois des lumières et j’entends les rires de mes parents et de leurs amis... et l’accordéon. Ma première émotion esthétique, je l’ai vécue en entendant une petite formation tsigane, essentiellement composée de cordes, que des amis de mes parents avaient fait venir pour fêter la naissance de leur petit-enfant ; j’avais à peine 10 ans et j’en ai pleuré de joie.

Depuis, la musique est devenue un des grands amours de ma vie. Elle n’était pas un simple ornement de mon existence ; elle en exprimait l’essence. Ma seconde émotion esthétique a été Maria Callas, à l’âge de 15 ans. Pour moi, rien n’est plus à même d’exprimer la force de la vie que l’opéra et c’est pour cette raison que j’ai fait mien cet aphorisme de Nietzsche, « Sans la musique, la vie serait une erreur… »

Tout un univers sonore...

J’ai certes un peu pratiqué le chant, le hautbois, le piano mais je ne suis pas devenue une grande musicienne. Cependant, il n’est pas nécessaire d’être musicien aguerri pour être mélomane. Les hommes de ma vie ont été, dans des styles différents, des amoureux de la musique aussi.
Comme moi, mes enfants ont grandi dans un environnement imprégné de musique. Celle-ci est très présente  dans notre quotidien, soit que nous l’écoutions, soit que nous la pratiquions (à un niveau modeste mais dans le bonheur du partage), soit que nous en parlions. Mais la transmission de mon amour pour la musique ne se fait pas de manière intentionnelle et dirigée, consciente et volontaire. Je n’ai pas de projet eu égard à la musique pour mes enfants. Je ne leur impose pas une « éducation » ou une pratique musicales. Je n’utilise pas de CD d’éveil musical.
Simplement, nous écoutons la musique qui nous plaît, celle que nous voulons découvrir. La transmission se fait par imprégnation, de façon quasi inconsciente. C’est tout un univers sonore dans lequel ils baignent depuis leurs premières perceptions. Je me contente d’être ce que je suis, et en étant ce que je suis, ipso facto, la musique est là. C’est un élément naturel, comme l’eau pour un poisson, c’est un fluide vital comme l’air pour les animaux terrestres, c’est une nourriture sensorielle et affective comme les caresses que l’on donne à un enfant. Nos enfants vivent la musique au quotidien, au cours des repas, durant les tâches ménagères, dans la voiture.
Nous avons notre musique de petit-déjeuner, notre musique d’automne, notre musique « pantoufle » (quand nous sommes épuisés et que nous voulons juste nous blottir dans un cocon musical rassurant), etc. Quand nous écoutons de la musique, nous pouvons le faire distraitement, en faisant autre chose. Certains mémorisent et comprennent mieux ce qu’ils lisent s’ils le font dans un environnement musical quand d’autres sont dérangés. Mais souvent, nous écoutons activement une œuvre que nous avons choisie à la médiathèque musicale ou   achetée. Il va sans dire que David Bowie ou Charles Aznavour ont autant d’intérêt pour nous que Bela Bartok ou Richard Wagner, le blues ou Steve Reich. Nous nous installons comme d’autres le feraient pour regarder un film, et nous sommes attentifs à ce que nous entendons, captivés par ce que nous écoutons comme nous le serions par les images du film. Nous en parlons aussi beaucoup, passionnément. Nous discutons de ce que nous avons ressenti à l’écoute de tel ou tel disque. Nous sommes dans une démarche active mais spontanée de découverte et d’apprentissage. Nous essayons d’analyser l’œuvre. Nous partageons des éléments historiques qui nous   permettent de mieux comprendre l’importance d’un musicien, d’un compositeur. Nous comparons plusieurs interprétations d’une même œuvre et élisons nos favoris… Quand nous la pratiquons, nous le faisons en famille. Nous chantons des chansons tous les soirs à nos plus petits avant le coucher, cela fait partie du rituel, après la lecture de quelques livres. Nous chantons dans la voiture, dans le train, dans des chorales et des ensembles vocaux. Une vie tout en musique…

Une vie sans musique

Au détour d’une discussion sur la musique, j’ai découvert le point de vue suivant : si les parents donnent une culture musicale à leurs enfants, c’est bien ; s’ils n’en donnent pas, c’est tout aussi bien. Une culture peut passer par la musique ou pas. L’éveil musical, c’est politiquement correct, mais ce n’est pas indispensable. La vie sans musique, ça existe, ce n’est ni mieux, ni moins bien. Cette considération m’a laissée profondément perplexe. D’un côté, je suis d’accord qu’il ne faut pas vouloir à tout prix « éveiller », « éduquer » son enfant à un genre de musique qu’on n’écoute pas soi-même. Toute éducation qui n’est pas « authentique », au sens de Jean-Pierre Lepri2, a quelque chose d’aliénant. En revanche, « la vie sans musique », je n’y crois pas un seul instant. On ne connaît pas de culture, de société sans musique, où la musique n’est pas présente d’une manière ou d’une autre, où elle n’a pas une fonction ou une autre, d’agrément, de cohésion sociale, d’expression artistique ou de valeurs. Qui ne connaît pas Michael Jackson ou Mozart ? Ce sont des pièces majeures de notre culture. La musique est parfois l’objet d’une intention éducative, d’une transmission volontaire et organisée. Mais la plupart du temps, elle est là, sans même que l’on en ait conscience. La musique est un fait social universel. Et chacun transmet forcément une certaine culture musicale, que ce soient des œuvres de musique dite savante ou des chansons populaires ou encore des berceuses. L’enfant est naturellement éveillé musicalement. C’est cette imprégnation culturelle qui constitue le premier éveil musical de l’enfant. La musique, c’est la vie, impossible d’y échapper ; à la télé, dans la publicité ou dans les films, dans la rue, les couloirs du métro, sous la douche ou en endormant son enfant. Pas seulement le concerto pour la main gauche de Maurice Ravel, mais aussi les chansons d’Édith Piaf, d’Oum Kalthoum ou de Beyoncé, la musique des Beatles ou de NTM, des airs dont on ne connaît ni le titre, ni l’interprète, entendus dans une publicité pour des pâtes alimentaires, lors d’une fête d’anniversaire, chez des amis, etc. Tout cela est de la musique. Il est triste que des gens puissent penser que, lorsqu’ils écoutent leurs disques ou leur station de radio préférés, ils ne transmettent rien à leurs enfants, ils ne les éveillent pas musicalement.

L’éveil musical n’est pas forcément un temps à part, dans un lieu à part, avec un « expert » qui transmet des  contenus à part de l’environnement naturel des enfants. Si l’on pouvait comprendre que la musique est une force vive qui exprime l’humanité de mille manières, on pourrait l’aborder d’une manière plus libre et l’on cesserait de penser qu’il y a une « bonne » musique réservée à une élite. La musique est pour tous, universelle et  intemporelle. ◆

1 https://leportique.revues.org/212

2 http://education-authentique.org/ et lire Éducation authentique, à paraître aux éditions Myriadis en février 2017.


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