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L’allaitement, un enjeu de santé publique

Au cours des deux dernières décennies du 20e siècle, alors que les instances internationales comme l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la Santé incitaient les gouvernements à promouvoir, soutenir et protéger l’allaitement maternel, et que beaucoup de pays industrialisés mettaient en place des programmes en ce sens, la France se distinguait par sa répugnance à parler de l’allaitement et de ses avantages pour la santé. C’était considéré non pas comme un sujet de santé publique, mais uniquement comme une affaire de choix individuel


© Amélie et Hanaë

Article issu du magazine

Numéro 71 - L'allaitement, un enjeu de société
5€ au lieu de 6,50€ à l'occasion de la SMAM


Au cours des deux dernières décennies du 20e siècle, alors que les instances internationales comme l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la Santé incitaient les gouvernements à promouvoir, soutenir et protéger l’allaitement maternel, et que beaucoup de pays industrialisés mettaient en place des programmes en ce sens, la France se distinguait par sa répugnance à parler de l’allaitement et de ses avantages pour la santé. C’était considéré non pas comme un sujet de santé publique, mais uniquement comme une affaire de choix individuel.

Les choses ont commencé à bouger au début des années 2000, avec le lancement en 2001 du premier PNNS (Programme national nutrition santé) qui prévoyait entre autres « des mesures spécifiques notamment en direction des femmes pour […] la promotion de l’allaitement maternel ». En 2005 paraissait la brochure « Allaitement maternel. Les bénéfices pour la santé de l’enfant et de sa mère1 ». Écrite par le comité de nutrition de la Société Française de Pédiatrie, elle reprenait pour la première fois l’intégralité des recommandations OMS : « L’allaitement maternel permet une croissance normale au moins jusqu’à l’âge de 6 mois. Il n’y a donc pas de raison d’introduire d’autres aliments avant cet âge, comme l’OMS le recommande, en insistant sur le fait que l’allaitement maternel peut être poursuivi jusqu’à l’âge de 2 ans ou même davantage, selon les souhaits de la mère, à condition d’être complété par la diversification alimentaire à partir de l’âge de 6 mois. » Les PNNS suivants détaillaient les mesures envisagées. Le deuxième (2006-2010) proposait par exemple de « favoriser, dans les plans de formation des professionnels de maternité, l’apprentissage des éléments pratiques pour la promotion et le soutien des femmes qui allaitent » et de « promouvoir systématiquement l’allaitement maternel lors de la visite du quatrième mois de grossesse ». Le PNNS 3 (2011-2015) parlait lui de « communiquer, informer et sensibiliser les mères sur les modes d’alimentation du nouveau-né, en intégrant un regard objectif sur l’allaitement maternel (en bénéfices comme en conditions à réunir) pour permettre un véritable choix éclairé » et se donnait même des objectifs chiffrés : augmenter de 15 % au moins, en cinq ans, le pourcentage d’enfants allaités à la naissance ; augmenter de 25 % au moins, en cinq ans, la part des enfants allaités à la naissance bénéficiant d’un allaitement exclusif ; allonger de deux semaines, en cinq ans, la durée médiane de l’allaitement.

On ne peut pas vraiment dire que ces objectifs aient été atteints : d’après l’Enquête nationale périnatale 2016, « la fréquence de l’allaitement maternel exclusif durant le séjour à la maternité a diminué de manière importante entre 2010 et 2016, de 60 % à 52 % ; de plus, l’allaitement maternel à la maternité, qu’il soit exclusif ou mixte, a légèrement diminué, de 68 % en 2010 à 66 % en 20162 »… Du coup, pas d’objectifs chiffrés dans les propositions du Haut Conseil de la santé publique pour le PNNS 4 (2017-2021 ; je sais, quid de l’année 2016, passée à la trappe ? Et on est en 2018… le PNNS est-il rétroactif ?!), mais des mesures qualitatives inspirées du rapport Turck3 qui, si elles étaient vraiment mises en pratique, changeraient significativement le paysage de l’allaitement en France. Quelques exemples ? « Les dispositions existant dans le code du travail méritent d’être clarifiées (lieu pour allaiter, horaires aménagés, …). Des mesures réglementaires complémentaires pourraient être envisagées pour rendre effective la possibilité d’allaiter après la reprise du travail, faire connaître et faire respecter la législation existante sur les droits des femmes qui allaitent (au travail, dans les lieux publics…). Labelliser et soutenir les entreprises actives dans le soutien aux femmes qui allaitent (prolongation du congé maternité, pièce et matériel de conservation pour tirer le lait, information diffusée…). » Et aussi : « mettre à disposition, dans les lieux publics (gares, centres administratifs, musées, …), des pièces réservées à l’allaitement et adaptées pour le tirage du lait ; distribuer des autocollants “allaitement bienvenu” pour des lieux commerciaux (cafés, restaurants, centres commerciaux…).4 »

Espérons que, cette fois-ci, la chose soit enfin prise au sérieux par nos autorités sanitaires et qu’une véritable politique de l’allaitement soit mise en place, afin que la France cesse d’être cette mauvaise élève régulièrement pointée du doigt par les instances internationales. Savez-vous par exemple qu’en 2015, la France avait été mal notée par le Comité sur les droits de l’enfant (CRC) ? Le CRC est le corps d’experts indépendants qui contrôle l’application de la Convention internationale des droits de l’enfant des Nations unies par les gouvernements qui l’ont ratifiée. Ceux-ci doivent soumettre des rapports réguliers et détaillés sur la situation nationale des droits des enfants au Comité pour examen. Le Comité examine chaque rapport et soulève des préoccupations ou fait des recommandations à l’État concerné. Après examen du dernier rapport français, le CRC s’est dit préoccupé par le faible taux d’allaitement exclusif et la mauvaise mise en application du Code de l'OMS, et a recommandé à la France de faire des efforts sur ces deux points5.

Quant à IBFAN (International Baby Food Action Network), dans son Rapport sur la situation de l’alimentation infantile en France paru en janvier 20166, il pointait d’autres « manquements » de la France en matière d’allaitement : faibles taux d’allaitement par rapport aux autres pays européens, pas de politique nationale de promotion de l’allaitement, très peu de maternités labellisées IHAB, congé maternité trop court, pauses allaitement non payées, etc.

Allaitement et santé de l’enfant et du futur adulte

© Stéphanie Nantel/Stephotographie

Innombrables sont les études montrant l’impact de l’allaitement (ou du non-allaitement) sur la santé du bébé, de l’enfant et de l’adulte qu’il deviendra. Dans le cadre de cet article, je n’en citerai que deux. Selon une étude faite sur plus de 40 000 enfants japonais suivis de la naissance à 8 ans7, plus les enfants avaient reçu du lait maternel pendant une longue période (au-delà de 6 mois), moins leur IMC (indice de masse corporelle) était élevé. Et cette tendance était plus importante chez les garçons que chez les filles et chez ceux nourris exclusivement au sein.

Une étude (randomisée, ce qui est exceptionnel en matière d’allaitement) faite sur plus de 17 000 enfants biélorusses8 a montré que ceux qui avaient bénéficié d’un allaitement exclusif les premiers mois et d’un allaitement plus long étaient beaucoup moins susceptibles d’avoir des troubles alimentaires quand ils étaient testés (ChEAT, Children’s Eating Attitude Test) à 11 ans et demi.

Allaitement et santé des femmes

Le lait maternel est un produit bien particulier puisqu’il est bénéfique non seulement à celui qui le reçoit (l’enfant), mais aussi à celle qui le produit (la mère). Là aussi, on pourrait citer un grand nombre d’études sur la réduction du risque en matière de cancer (notamment cancer du sein), de maladies cardiovasculaires, de diabète, d’ostéoporose, d’endométriose, d’arthrite rhumatoïde, de DMLA, et même de maladie d’Alzheimer. Contentons-nous là aussi de deux très récentes. D’après une étude prospective sur trente ans (1985 à 2015) faite sur plus de 1 200 femmes âgées au départ de 18 à 30 ans9, allaiter pendant moins de 6 mois réduirait de 25 % le risque de développer un diabète au cours de sa vie. Et plus longtemps on a allaité, plus le risque diminue : pour un allaitement dépassant les 6 mois, le risque pourrait diminuer jusqu’à 47 %. Les chercheurs ont « constaté un lien très fort entre la durée d’allaitement d’un enfant et une réduction du risque de développer un diabète de type 2 et, ce, après avoir pris en compte tous les facteurs prédisposant à cette maladie ».

En janvier dernier, une nouvelle étude est venue confirmer l’intérêt d’avoir allaité pour la santé cardiovasculaire des femmes. Réalisée sur plus de 3 000 femmes faisant partie de l’Enquête coréenne nationale sur la Santé et la Nutrition, ménopausées et non-fumeuses, elle a constaté qu’un plus grand nombre d’enfants allaités et une plus longue durée d’allaitement étaient associés à un risque d’hypertension plus faible10.

WBTi, le suivi de l’allaitement

En France, on a longtemps manqué de chiffres fiables sur l’allaitement. Seuls existaient ceux tirés des certificats de santé du huitième jour et ceux des enquêtes nationales périnatales successives (la dernière date de 2016). Récemment sont venus s’y ajouter ceux tirés des deux enquêtes Épifane et Elfe. La WBTi pourrait permettre un meilleur suivi de l’allaitement dans notre pays. Mais qu’est-ce que WBTi (World Breastfeeding Trends Initiative, en français Initiative mondiale de suivi des tendances de l’allaitement) ? C’est une démarche innovante, développée par IBFAN Asie depuis 2005, qui évalue l’état de la mise en œuvre de la Stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson et du jeune enfant de l’OMS au niveau national, et mesure les progrès réalisés. Elle est conçue pour aider les pays à évaluer les points forts et les faiblesses de leurs politiques et programmes destinés à protéger, promouvoir et soutenir les pratiques optimales d’alimentation du nourrisson et du jeune enfant. En Europe, le processus d’évaluation au moyen des outils WBTi a commencé en 2015. Six nouveaux pays, dont la France, ont rejoint la liste en octobre 2016. Espérons que ce nouvel outil sera utile à tous les acteurs de l’allaitement et servira un jour prochain à initier et évaluer une vraie politique de santé publique en matière d’allaitement.

Rapport WBTi France 2017 : https://wbtifrance.jimdo.com/accueil/le-rapport-wbti-france

 

Le coût du non-allaitement

Il est clair que si l’allaitement évite des maladies, que ce soit à court, à moyen ou à long terme, cela a des conséquences en matière de dépenses de santé. De fait, un certain nombre d’études ont chiffré les économies qu’engendrerait une augmentation de la prévalence et de la durée d’allaitement. En 2010, une étude, parue dans Pediatrics11, calculait que si 90 % des Américaines suivaient la recommandation d’allaiter exclusivement pendant six mois, les États-Unis économiseraient 13 milliards de dollars par an en frais de santé. Le calcul était basé sur la réduction amenée par l’allaitement dans les maladies de l’enfant suivantes : entérocolite ulcéronécrosante, otite moyenne, gastro-entérite, infections ORL, eczéma, mort subite du nourrisson, asthme, leucémie, diabète de type 1 et obésité infantile. Il ne prenait donc pas en compte tous les bénéfices à long terme sur la santé de l’adulte du fait d’avoir été allaité ou d’avoir allaité. Nul doute que si on le faisait, les économies seraient beaucoup plus importantes.

Dans une étude de 201712, le coût économique du non-allaitement en termes de morts prématurées (maternelles et pédiatriques) était estimé à 14,2 milliards pour les seuls États-Unis. En 2004, une étude australienne estimait le coût des hospitalisations induites par le non-allaitement ou le sevrage précoce à 1 à 2 millions de dollars australiens pour les maladies étudiées (pathologies gastro-intestinales et respiratoires, otites, eczéma, entérocolite ulcéronécrosante). Un montant vraisemblablement nettement inférieur à la réalité, dans la mesure où seules quelques maladies avaient été prises en compte, ainsi que les seuls coûts des hospitalisations. Les auteurs estimaient qu’au moins 60 à 120 millions de dollars australiens pourraient être économisés tous les ans si la durée de l’allaitement exclusif était significativement augmentée. Même chose dans d’autres pays : selon une étude de 201613, augmenter les taux d’allaitement pourrait faire économiser 223,6 millions de dollars en Chine et 6 millions au Brésil ; et 118 millions en Indonésie selon une autre étude14. On a bien sûr peu de choses sur le sujet en France. Signalons néanmoins une simulation faite en 2005 qui estimait que si la proportion d’enfants allaités était la même en France qu’en Norvège (99 % à la naissance, 42 % à 9 mois), 8 000 cas de diarrhées à rotavirus et 1 000 hospitalisations pourraient être évités chaque année15.

Alors qu’attendons-nous en France pour vraiment promouvoir l’allaitement, comme l’ont demandé tous les PNNS, et surtout faire en sorte que les femmes qui choisissent d’allaiter puissent le faire dans de bonnes conditions et pour la durée qu’elles souhaitent ?

Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau


1 http://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/allaitement.pdf
2
http://www.xn--epop-inserm-ebb.fr/enquete-nationale-perinatale-2016-premiers-resultats-952
3 http://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/Rapport_Plan_daction_allaitement_Pr_D_Turck.pdf
4
http://sf-nutrition.org/wp-content/uploads/2017/11/PNNS-2017-2021.pdf, pages 82 et suivantes.
5 www.refworld.org/cgi-bin/texis/vtx/rwmain?docid=56a087c74, pages 434-438.
6
http://tbinternet.ohchr.org/Treaties/CRC/Shared%20Documents/FRA/INT_CRC_NGO_FRA_22504_E.pdfs
7
Jwa SC, Fujiwara T, Kondo N, « Latent protective effects of breastfeeding on late childhood overweight and obesity : A nationwide prospective study », Obesity, 2014 ; 22(6) :1527-37.
8
Skugarevsky O et al, « Effects of promoting longer-term and exclusive breastfeeding on childhood eating attitudes : a cluster-randomized trial », Int J Epidemiol, 2014 ; 43(4) : 1263-71.
9 Gunderson EP et al, « Lactation Duration and Progression to Diabetes in Women Across the Childbearing Years : The 30-Year CARDIA Study », JAMA Intern Med, 2018, en ligne le 16 janvier.
10 Sangshin Park, Nam-Kyong Choi, « Breastfeeding and Maternal Hypertension », American Journal of Hypertension, 2018, en ligne le 30 janvier.
11 Bartick M, Reinhold A, « The burden of suboptimal breastfeeding in the United States : a pediatric cost analysis », Pediatrics, 2010 ; 125(5) : e1048-56.
12
Bartick MC et al, « Suboptimal breastfeeding in the United States : Maternal and pediatric health outcomes and costs », Maternal Child Nutrition, 2017 ; 13(1) : 12366.
13 Rollins NC et al, « Why invest, and what it will take to improve breastfeeding practices ? », The Lancet, 2016 ; 387 : 491-504.
14 Siregar AYM et al, « The annual cost of not breastfeeding in Indonesia : The economic burden of treating diarrhea and respiratory disease among children (< 24mo) due to not breastfeeding according to recommendation », International Breastfeeding Journal, 2018 ; 13 : 10.
15
Melliez H et al, « Mortalité, morbidité et coût des infections à rotavirus en France », Bulletin épidémiologique hebdomadaire, 2005 ; 35.

Le lien lacté

Article issu du Numéro 71 - L'allaitement, un enjeu de société


Si l’allaitement apporte au bébé tous les éléments nécessaires à son développement physique, il apporte aussi chaleur, réconfort et bien-être. Pour autant, il est communément admis que l’allaitement doit obéir à certaines règles : les tétées doivent être espacées d’au moins deux heures, le bébé ne doit pas s’endormir au sein ni « tétouiller ». En bref, le sein ne serait qu’un outil nourricier. Or, toute maman allaitante le sait, il est aussi un formidable moyen d’apporter du bien-être à l’enfant comme à la mère. Il participe à la création d’un lien fort et consolide la relation maman-enfant, et peut même « réparer » un accouchement difficile.

L’allaitement est naturel et instinctif, pour la mère comme pour le bébé. Un nouveau-né, s’il est posé sur le ventre de sa mère, rampera jusqu’au sein pour une première tétée. Une maman allaitante va, par réflexe, proposer le sein à son bébé qui pleure. En voyant le réconfort apporté à son petit par la tétée, elle se sentira à la fois soulagée pour son enfant, heureuse de lui apporter du réconfort et pleinement mère, capable de répondre aux besoins de son bébé tant nutritifs qu’affectifs, tout ça en un seul geste. La tétée apporte un profond bien-être à la fois à la mère et au bébé, pour les raisons évoquées mais aussi pour des raisons hormonales : quand le bébé tète, maman et bébé prennent un bain d’hormones, et en particulier de prolactine et d’ocytocine (toutes deux sécrétées lors de l’orgasme sexuel). « Je trouve ça tellement apaisant ! Et puis je ressens une immense fierté de me dire que ma fille grandit grâce à moi, à mon lait ! », confie Jeanne. La tétée, c’est aussi un câlin et plus particulièrement un câlin en peau à peau. Or, le peau à peau réduirait de 74 % la production d’hormones du stress chez le bébé, dont le corps maternel est « l’habitat naturel » selon l’expression de Nils Bergman1. Trop de stress inhibe les fonctions intestinales, digestives et la croissance. Or un bébé qui a mal est un bébé qui pleure beaucoup, ce qui amène la maman à être tendue, fatiguée et éventuellement moins disponible pour son petit. De plus, plusieurs études ont montré que les mères allaitantes ont plus d’empathie pour leur petit et réagissent plus vite à ses cris2.

Le bonheur du bébé allaité

Car si l’allaitement contribue au bien-être du bébé, il aide aussi à celui de la maman, favorisant ainsi le développement de leur relation dans un cadre serein. Si l’allaitement se passe bien, la mère peut se sentir puissante dans son rôle maternel : elle est tout pour son bébé, qui entouré par des bras tendres se love contre le sein nourricier. Pour une jeune maman, c’est extrêmement réconfortant de pouvoir apporter le sein comme réponse à de nombreux petits maux. Quand les magazines et manuels de puériculture donnent mille et une méthodes pour apaiser bébé, que ce soit pour certains bobos ou pour l’endormissement, les mamans allaitantes peuvent se contenter d’utiliser leur remède miracle : le sein ! Bien évidemment, on entend beaucoup que le sein ne doit pas être « une tétine » et qu’il ne doit pas servir à réconforter ou à endormir le bébé. Et il est bien dommage que certaines mamans suivent cette injonction, pensant ainsi être de bonnes mères. Car quoi de plus beau et de plus naturel que de voir son enfant trouver sereinement le sommeil en tétant ? Anne-Sophie parle très justement de ce bonheur si simple : « C’est tabou d’en parler, mais l’allaitement est une jouissance, c’est se sentir accomplie, être mère corps et âme. Se fondre avec son bébé à ce moment-là, c’est magique.»

Quand le lien ne se fait pas

Le lien mère-enfant est souvent une évidence, mais il arrive malheureusement qu’il ne se fasse pas ou difficilement. Comme l’explique Claude Didierjean-Jouveau3, l’allaitement peut aider à créer une relation positive entre la maman et son bébé. Que ce soit lié à une dépression (post-partum ou non) ou à des problèmes liés à l’histoire de la mère, l’allaitement aide, entre autres grâce aux hormones, la maman à développer de l’empathie pour son nouveau-né. Une étude montre ainsi que des mamans dépressives allaitantes ont moins d’émotions négatives et moins de comportements anormaux envers leur enfant que des mamans dépressives qui donnent le biberon4. Une autre étude sur les maltraitances infantiles montre que les enfants allaités ont moins de risques d’être maltraités, et que la gravité des sévices est liée à la durée de l’allaitement : plus il sera long, moins les sévices seront importants5. Une raison d’encourager les mères qui ont une histoire difficile à allaiter… Enfin, les programmes de promotion de l’allaitement ont vu les taux d’abandon chuter : par exemple, les abandons ont réduit de moitié en Russie à la suite de la mise en place de l’Initiative Hôpital Ami des Bébés6. Des chiffres surprenants qui parlent d’eux-mêmes… Il ne s’agit pas d’en conclure que les mamans qui « biberonnent » aiment moins leur bébé que les mamans allaitantes, loin de là ! Mais il paraît clair que l’allaitement facilite grandement la création du lien, y compris lors des situations difficiles.

« L’allaitement nous a sauvées »

Quand l’accouchement ne s’est pas passé comme on l’espérait, quand la maman traverse une période compliquée, l’allaitement peut véritablement faire office de pansement. Anne-Sophie a connu un accouchement par césarienne pour sa fille Malia : « L’allaitement nous a sauvées toutes les deux. Je me sentais abandonnée. Heureusement qu’il y avait Malia ». Jeanne a une petite fille de sept mois. Ayant subi une hystérectomie (ablation de l’utérus), elle ne pourra plus porter d’enfant. « Même si je n’ai plus mon utérus et mes ovaires, je suis encore mère et femme grâce à l’allaitement. Je ne pourrai plus avoir d’enfant mais je peux encore allaiter mon bébé ! Pour le moment, je ne peux pas porter ma fille et la tenir sur moi n’est possible que pour quelques instants. C’est difficile de m’occuper d’elle pour les soins du quotidien hormis pour l’allaitement que je pratique couchée. C’est donc un moyen pour moi de m’occuper d’elle et j’en profite pour faire le plein de câlins, de bisous, de caresses, de mots doux… Allaiter m’aide aussi dans le sens où j’appréhendais énormément cette intervention et cela m’a donné un objectif qui m’empêche de trop penser à mes douleurs physiques et psychologiques. Et puis ça me détend et j’en ai bien besoin ! »

Marie a eu un accouchement difficile. Elle se souvient de la première tétée de sa petite fille : « Mon accouchement a été compliqué et je ne me sentais vraiment pas bien avec l’équipe médicale. Et puis on l’a posée sur moi et j’ai tout oublié. Finalement ma puce a léchouillé un de mes seins, j’étais déjà extrêmement heureuse ! Et puis peu après, alors que nous étions seules elle a tété l’autre sein. J’étais aux anges. Et ça a grandement aidé à faire oublier cet accouchement. » Elle a ensuite eu des problèmes de santé. « J’avais beaucoup de mal à m’occuper de ma fille. Mais dès que je la mettais au sein, ça allait mieux. Elle était là, elle était bien alors tout irait bien. Honnêtement, je pense allaiter parfois plus pour moi, tellement cela m’a permis de réparer un accouchement difficile, des suites difficiles... et d’avoir tellement de beaux moments, de doux moments, ma fille serrée contre moi, un sourire aux lèvres, une goutte de lait au coin de la bouche. » Des mots qui montrent que l’allaitement est véritablement un échange qui apporte du bonheur au bébé comme à la maman.

Camille Masset-Stiegler


1 http://www.claude-didierjean-jouveau.fr/2017/01/15/de-succion-intra-uterine-a-lallaitement-continuum
2 Noirot E., « Orientation sociale et mode d’alimentation chez le bébé humain (résultats exploratoires) », Psychologie médicale, 1977 ; 9, 11 : 2127-2142 ; Pearson RM, « The impact of breastfeeding on mothers’ attentional sensitivity towards infant distress », Infant Behav Dev 2011 ; 34(1) : 200-5 ; Pilyoung et al., « Breastfeeding, brain activation to own infant cry, and maternal sensitivity », Journal of Child Psychology and Psychiatry 2011 ; 52(8) : 907–915.
3 http://www.claude-didierjean-jouveau.fr
4 Jones NA et al., « Patterns of brain electrical activity in infants of depressed mothers who breastfeed and bottle-feed. The mediating role of infant temperament », Biol Psych 2004 ; 67 : 103-24.
5 Strathearn L, « Is Breastfeeding Protective Against Child Abuse and Neglect ? The Biology of Nurturance Explored », 14th International Congress on Child Abuse and Neglect, Denver, July 10,2002.
6 http://www.claude-didierjean-jouveau.fr/2016/09/16/lallaitement-facilite-maternage

Materner un enfant malade : Gaïa, maternée envers et contre tout

article extrait du numéro 72 de septembre/octobre 2018

©Aurélie Lagneau

Article issu du Numéro 72 - Accompagner la scolarité de son enfant

Gaïa est une petite fille âgée de 3 ans. Elle est atteinte d'un syndrome génétique rare, appelé syndrome de McCune Albright, une maladie incurable aux symptômes aussi effrayants les uns que les autres. Malgré ses multiples opérations et hospitalisations, ses parents, Aurélie et Damien, ont fait leur maximum pour défendre le modèle de parentage auquel ils tenaient. Depuis l'annonce du diagnostic, blottis tous les trois dans leur bulle d'amour, ils tentent de passer au-dessus de l'angoisse et du pessimisme. Allaitement, cododo, couches lavables, bienveillance, écoute et réponses immédiates aux besoins de leur bébé, autant de pratiques qui ont facilité leur vie si chamboulée et qui ont surtout eu un impact positif sur la santé de Gaïa.
  • Grandir Autrement : Comment envisagiez-vous le maternage durant ta grossesse ?
    Aurélie :
    Neuf mois, cela nous a laissé le temps d'imaginer quel type de parentalité nous voulions pour notre futur enfant. Ma grossesse parfaite ne laissait pas imaginer une seconde la descente aux enfers que nous allions vivre un mois après la naissance de notre fille. Durant un mois donc, nous avons dorloté et mis nos désirs en pratique : cododo, allaitement exclusif, portage, couches lavables et produits faits maison et bio, papa et maman présents tous les deux vingt-quatre heures sur vingt-quatre... Une bulle zen d'amour à trois qui malheureusement n'a pas duré.

  • La maladie de Gaïa a donc été diagnostiquée lorsqu'elle avait 1 mois...
    Après avoir passé les six semaines les plus longues de notre vie à l'hôpital en service de réanimation, nous sommes ressortis avec une petite fille que nous avons failli perdre deux fois suite à des complications et un œdème généralisé. Ses glandes surrénales ont été enlevées et nous avons appris à gérer pour elle le traitement hormonal de substitution qu'elle devra prendre toute sa vie. Au départ, nous avons vécu une phase où nous subissions la situation, sans savoir ce dont souffrait Gaïa. Nous avons suivi contre notre gré les indications des infirmières, Gaïa restait dans son cocon de plastique, reliée à des câbles. Nous pouvions difficilement la prendre dans nos bras mais nous avions décidé de ne jamais la laisser seule. Avec mon mari, nous enchaînions des tours de garde de vingt-quatre heures à son chevet. Nous nous croisions quelques minutes le temps de nous transmettre les informations importantes de la dernière journée. Puis, lorsque nous avons appris que son pronostic vital était en jeu, qu'il fallait tenter le tout pour le tout en l'opérant, nous avons réalisé que c'était peut-être les dernières heures auprès de notre fille. Difficile d'imaginer être maman quelques semaines et d'un coup, ne plus l'être. Nous avons alors décidé d'arrêter d'être conciliants et de profiter au maximum de chaque instant. Gaïa restait donc dans nos bras toute la journée si l'envie nous en prenait, peu importe l'avis des infirmières.

  • Vous avez ainsi décidé de vous écouter davantage et de ne pas céder, c'est cela ?
    Lorsque nous avons appris que l'opération s'était bien passée et que Gaïa avait décidé de rester parmi nous, la vie a pris tout à coup une autre saveur. De nombreuses choses sont devenues insignifiantes et l'on a apprécié de minuscules détails que l'on n'aurait jamais pris le temps de noter. Nous sommes beaucoup plus dans l'empathie et l'écoute des émotions. En sortant de l'hôpital, Gaïa ne mangeait plus. Elle refusait de s'alimenter bien qu'elle sache le faire, conséquence apparemment fréquente d'hospitalisation de nourrissons qui sont mis trop souvent à jeun avant et après une anesthésie générale. Je produisais du lait en quantité, l'allaitement nous a sauvés. Quand j'ai appris qu'il était possible que des cellules souches produites par les glandes mammaires passent dans le lait, j'y ai vu l'unique occasion de lutter activement contre le syndrome de ma fille. Nous avons dû lutter contre les nutritionnistes et médecins qui souhaitaient que j'arrête l'allaitement au plus vite afin de lui donner une préparation infantile dont la couleur suspecte blanc Tipex ne nous laissait rien envisager de bon. En faisant bloc à deux, nous avons réussi à ne jamais lui donner ce produit, une petite victoire dont nous sommes fiers car la seule manière que Gaïa avait de guérir était d'avoir des cellules souches saines. Je n'avais pas quitté mon tire-lait électrique pendant le séjour à l'hôpital, trimbalant mon sac à dos rempli de téterelles et de biberons de lait congelés quotidiennement dans les transports. Je tirais mon lait dans le bus à l'abri des regards sous mon manteau pour gagner quelques minutes avant de rejoindre mes amours. Il était hors de question de baisser les bras.

  • Que représente l'allaitement pour vous ?
    Bien plus qu'un apport d'anticorps ou qu'une source d'alimentation équilibrée, ce lait portait une petite lueur d'espoir. J'ai décidé de continuer à tirer mon lait, jour et nuit, jusqu'à ce que la source se tarisse, sans durée en tête, laissant mon corps décider quand serait la fin de cet allaitement par procuration. Gaïa est nourrie par une pompe, reliée directement à son estomac grâce à un petit bouton qui s'ouvre sur son ventre.

  • Avec l'allaitement, y a-t-il eu d'autres pratiques du maternage proximal que vous avez pu mettre en œuvre comme vous le souhaitiez ?
    Nous avions prévu de dormir avec notre fille tout près de nous, mais ce choix s'est vite transformé en nécessité. La nuit, un biberon de mon lait passait tout doucement afin de compléter les apports que Gaïa n'avait pas eu dans la journée. Gaïa était donc agitée la nuit. Nous devions gérer la pompe qui se bouchait, sonnait, etc. Nous dormions par tranche de vingt minutes. Chaque seconde comptait, et nous n'avions pas l'énergie de nous mettre debout pour gérer les crises. Nous avons installé un lit une place taille adulte à côté de notre lit deux places, le tout contre un mur, et Gaïa pouvait rester dormir à portée de bras. Depuis, nous avons mis en place un système de garde une nuit sur deux. Chacun notre tour, nous allons dormir dans une autre chambre, pendant que l'autre veille au chevet de Gaïa. Nous avons sacrifié nos nuits à deux pour pouvoir gérer la journée plus facilement. Malgré tout, après plus de deux ans et demi à pouvoir dormir une nuit sur deux, notre corps n'y comprend plus rien et nous sommes en alerte même quand nous avons la possibilité de dormir, ce qui est extrêmement frustrant.

©Aurélie Lagneau
  • Dans votre maison ou à l'hôpital, vous avez tout fait pour que votre petite fille soit dans une ambiance la plus rassurante possible...
    Il est arrivé à quelques reprises de ne pas pouvoir passer la nuit avec Gaïa à l'hôpital, notamment en sortie de bloc opératoire en service de réanimation. Nous avons usé de subterfuges pour rendre ses nuits seule un peu plus douces. Nous laissions un enregistrement de nos voix en boucle, chantant ses chansons préférées. À chaque séjour à l'hôpital, je modifie l'environnement de la chambre en calfeutrant les lumières agressives, en accrochant des langes sur les barreaux du lit, en apportant ses draps, couette, couvertures polaires pour qu'elle se sente dans un environnement familier.

  • Vous avez des stratagèmes pour apaiser Gaïa ?
    On arrive avec des sacs énormes, même pour deux jours d'hospitalisation, un vrai déménagement ! Pour masquer les bruits anxiogènes, nous diffusons du « white noise ». Un bruit assourdissant qui peut paraître fatiguant à la longue mais qui couvre les sonnettes, portes qui claquent, les infirmières qui parlent trop fort... tout est étudié pour qu'elle ait un confort maximal malgré les situations stressantes. Dans la panique on peut trouver des tas de stratagèmes pour apaiser son enfant !

  • Vos souhaits en matière de parentalité se sont révélés être d'une grande nécessité face à la maladie. Y a-t-il quelque chose que tu n'aies pas pu vivre en matière d'écoparentalité ?
    J'ai fait mon deuil d'être une maman parfaite le jour où nous avons arrêté d'utiliser des couches lavables car nous évitions les contacts avec d'éventuels perturbateurs endocriniens. Notre emploi du temps ingérable ne nous permettait pas d'accorder du temps au lavage des couches et j'avais décidé que malgré tout, j'allais trouver ces moments quotidiennement. Puis notre machine à laver est tombée en panne. J'ai vu ça comme un signe. Je ne pouvais pas me permettre de laver l'intégralité des couches à la main. Une fois la machine à laver réparée nous avons continué d'utiliser des couches jetables, j'avoue avoir une pointe de culpabilité aujourd'hui de les utiliser.

  • Tu disais que vous êtes de plus en plus à l'écoute de vos émotions, dans l'empathie, que vous prêtiez plus attention à certains détails...
    Malgré les embûches qui se sont mises sur notre parcours, nous avons décidé d'avoir une approche positive de la situation. Notre quotidien en huis clos, isolés, est difficile moralement mais aussi physiquement. Après avoir quitté nos travails, notre appartement, nous nous sommes réfugiés sans le sou dans notre maison de campagne en travaux. Nous avions décidé d'acheter une vieille longère à rénover juste avant que je sois enceinte. C'était notre maison des week-ends en amoureux. Nous rêvions d'une vie meilleure, de tout plaquer, quitter Paris un jour, mais pas tout de suite. L'arrivée de Gaïa a tout chamboulé, nous forçant à vivre là où nous voulions, maintenant. Le changement de vie était lancé grâce à elle. On dit qu'il faut des épreuves pour grandir, que c'est avec le temps qu'on se rend compte que ce sont les difficultés de la vie qui nous font avancer. Que c'est la sagesse qui aide à rendre heureux et à se contenter de ce qu'on a. Grâce à Gaïa, et malgré notre jeune âge, nous avons le sentiment d'avoir beaucoup vécu, nous avons décidé d'être heureux avant les autres. ©Aurélie Lagneau
    Les parents de Gaïa ont décidé d’être actifs dans la recherche d’un remède pour guérir la dysplasie fibreuse. Ils ont créé l’association Vaincre la Dysplasie Fibreuse des os et le Syndrome de McCune Albright, abrégé en MAS-FD, pour sensibiliser le grand public et financer de nouvelles études. (Les dons bénéficient de réduction fiscale.) www.masfd.orgParallèlement, l'association « Help Gaïa » vient en aide directement à leur famille pour financer une jeune fille au pair, des voyages médicaux aux États-Unis et subvenir à leurs besoins, du fait qu’ils sont dorénavant sans emploi. www.helpgaia.org

Emmanuelle Cabot


Le piège des récompenses

article extrait du numéro 67 de novembre/décembre 2017

Article issu du numéro 67 - Les enfants de l'ère numérique

Lorsque l’on cherche à faire avancer un âne, on utilise la méthode de la carotte et du bâton. C’est une manière d’exercer un contrôle sur lui, de l’amener à faire ce que l’on désire. On ne se demande pas si c’est ce dont il a envie, on exerce simplement un contrôle extérieur. Bien des méthodes éducatives reprennent ce principe, celui de la carotte et du bâton, remplacés face à nos enfants par des récompenses et des punitions. Cela peut éventuellement fonctionner à court terme, mais il est intéressant de s’interroger également sur les effets à long terme d’une telle méthode.


Marshall Rosenberg, quand il parle de punition1, écrit que, d’après son expérience, ce qui convainc les parents de l’inutilité de cette méthode est de se poser les deux questions suivantes : « En quoi voudrais-je que mon enfant change de comportement ? » et « Quelle motivation voudrais-je qu’il ait pour faire ce que je lui demande ? ». C’est en général la réponse à cette deuxième question qui encourage le parent à trouver une autre méthode. On pourrait appliquer ces mêmes questions au cas de la récompense. En effet, lorsque nous offrons une pièce à notre enfant pour vider le lave-vaisselle, désirons-nous vraiment qu’il vide le lave-vaisselle pour gagner cette pièce, ou voudrions-nous en fait qu’il vide le lave-vaisselle parce qu’il trouve normal de contribuer à la vie familiale ?

Le message derrière la récompense

En réalité, si nous parlons de récompense à l’enfant, c’est que nous pensons qu’il a besoin d’une motivation extérieure pour avoir envie d’agir. C’est évident. Seulement voilà : c’est évident pour lui aussi. Donc, en lui faisant miroiter la future récompense, nous lui passons implicitement mais clairement le message suivant : « Je ne crois pas une minute que tu feras ce que je te demande si je ne te soudoie pas… » Voilà un message fort, qui ne contribuera probablement pas à son estime de lui-même… Un enfant grandit et progresse quand on croit en lui, notre récompense est donc en fait contre-productive. Nous ne cherchons en aucun cas à développer chez l’enfant une motivation intrinsèque, mais bien à rétribuer le résultat de ce que nous lui imposons. Que se passerat- il lorsque la récompense aura perdu son attrait ? Faudra-t-il la faire grandir ? Probablement… Et si nous ne sommes plus là pour la donner, notre enfant aura-t-il envie de continuer ? Certainement pas ! D’abord parce qu’il « sait », grâce à nous, qu’il n’en est pas capable, ensuite parce qu’il n’y verrait plus d’intérêt : qu’y gagnerait-il ?

Quand la récompense prend le pas sur l’envie

En réalité, plus nous offrons de motivation extérieure à l’enfant, plus sa motivation intérieure baisse. Ou,pour reprendre les mots de Céline Alvarez2 : « La motivation exogène va venir court-circuiter la motivation endogène. » C’est l’effet de sur-justication (overjustification) mis en évidence par Mark Lepper, psychologue à Stanford. L’une de ses premières études3 consistait en effet à demander à deux groupes d’enfants de maternelle de dessiner. À l’un des groupes, il était promis des médailles pour leurs dessins, à l’autre non. Lorsque l’équipe revient observer les enfants, quelques semaines plus tard, les enfants du groupe qui s’était vu offrir les médailles dessinent beaucoup moins : ils n’en voient plus l’intérêt lorsqu’ils ne sont plus récompensés… De plus, la qualité de leurs dessins décroît également. En substance, le raisonnement inconscient de l’enfant (ou de l’adulte) est : « Si l’on me récompense pour cet acte, c’est que je n’ai pas de raison d’aimer le faire si je ne suis pas récompensé, donc je ne l’aime pas. »
L’enfant perd alors son plaisir. On pourrait penser, dans ces conditions, que le système de récompense marche mieux pour une activité qui ne plaît initialement pas à l’enfant. Nul risque alors de déplacer sa motivation, inexistante dès le départ. Et pourtant… Les expériences menées en ce sens prouvent que cela n’est pas non plus une solution. En réalité, l’absence de motivation externe encourage toujours à mieux rechercher une motivation interne, même lorsque celle-ci n’est pas évidente au premier abord. Si nous comprenons ce principe, nous comprenons que nous ne devons pas payer nos enfants pour leurs notes (que ce soit en argent ou en cadeau) ! Non seulement parce que nous ne pourrons vraisemblablement pas tenir la longueur - car la récompense doit augmenter pour garder son attrait ; mais surtout parce que nous leur enseignerions que la seule raison pour eux d’obtenir de bonnes notes est de gagner la récompense. L’apprentissage en lui-même perd son sens, et surtout son intérêt…

Quelles alternatives ?

Encore une fois, la clé réside dans la motivation intrinsèque. C’est celle-ci qu’il s’agit d’encourager. Et pour cela, essayons de mieux comprendre ce qui peut motiver nos enfants. Selon Adler, psychologue autrichien dont les principes sont à la base de la discipline positive4, « Tout être humain a deux besoins essentiels : le besoin d’appartenance et le besoin d’importance. »
Reprenons alors le cas du lave-vaisselle. Il est important, tout d’abord, de répondre au besoin d’appartenance de l’enfant : il fait partie de la famille, son point de vue est respecté. L’idéal est que la répartition des contributions de chacun à la vie de famille (et non des tâches, notez bien le changement de vocabulaire) soit faite au préalable, ensemble. Alors, chaque fois que l’enfant contribuera, par exemple en vidant le lave-vaisselle, il saura qu’il remplit une partie de son rôle dans la famille, famille dans laquelle il a sa place, et son importance.
Parlons à présent des notes en classe. Au départ, l’enfant a envie d’apprendre. Cette envie se perd lorsque le travail scolaire ne lui appartient plus : il n’étudie pas pour lui, mais pour ses parents, ou pour ses professeurs. Rendons-lui sa responsabilité, faisons- lui confiance. Offrons à nos enfants le temps de l’apprentissage en l’encourageant de manière positive, en l’accompagnant jusqu’à la réussite, pour lui. En nous focalisant sur cette dernière, et pas sur les échecs. Puis, lorsqu’il réussit, résistons à l’envie de lui dire que nous sommes fiers de lui - après tout, ce n’est pas notre réussite ! -, demandons-lui plutôt s’il est fier de lui-même, et réjouissons-nous avec lui. Il se sentira capable, et écouté, donc important. Il s’appropriera alors son succès, et aura probablement à coeur de continuer sur sa lancée. Nous l’aurons alors aidé à développer sa motivation intrinsèque, bien plus que s’il avait réussi pour nous complaire…
Le problème vient probablement du fait que nos enfants n’ont pas l’habitude qu’on leur fasse confiance. Lors d’une réflexion, dans un cours que je ne donne qu’à deux élèves, sur la méthode à mettre en place pour éviter qu’ils n’interrompent le cours pour dériver sur du hors-sujet, l’un d’eux me propose de faire comme sa maîtresse principale : noter sur un papier la source de chaque interruption, et donner à la fin du cours un bonbon à celui qui s’est le mieux comporté… Je lui explique : « En fait, je voudrais que tu n’interrompes pas le cours, pas parce que tu veux gagner un bonbon, mais bien parce que tu es convaincu que c’est mieux pour nous tous, toi y compris, qu’il y ait moins d’interruptions… » Surprise chez le garçon. Il est rare qu’on en appelle à son sens d’appartenance au groupe, à un fonctionnement plus horizontal que vertical. Cela donne donc lieu à une petite conversation, suite à laquelle nous décidons que chacun aura un papier à son côté pour noter les thèmes hors-sujet qui lui viennent, et que le cours durera cinq minutes de moins, pour que chacun puisse partager ce qu’il a noté. Depuis, les cours sont bien plus faciles, et le garçon y voit bien son propre intérêt !

Changement de méthode

Que faire si l’on était adepte des récompenses jusqu’ici ? Ne pas s’inquiéter, il n’est jamais trop tard. Être honnête avec ses enfants. Leur expliquer que l’on s’est rendu compte qu’on aimerait les voir développer d’autres raisons de faire ce qu’ils font, que l’on peut d’ailleurs y réfléchir avec eux s’ils le veulent, et que l’on a toute confiance qu’ils en seront capables !
De mon côté, j’ai toute confiance que vous en serez capables…

Coralie Garnier - Les 6 doigts de la main


1 Éduquer nos enfants avec bienveillance, L’approche de la communication non-violente, Marshall Rosenberg, Éditions Jouvence (2007).
2 Céline Alvarez, conférence à Autun, juillet 2017.
3 59 secondes pour prendre les bonnes décisions, Richard Wiseman, Éditions JC Lattès (2010).
4 La Discipline positive, Jane Nelsen, Éditions Marabout (2014).

 


Éloge de l’ennui

article extrait du numéro 65 de juillet/août 2017

Article extrait du numéro 65 de juillet/août 2017
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« Maman, Papa, je m’ennuie ! ». Qui n’a jamais entendu cette phrase ? Certains parents, même, la redoutent. Au point d’accumuler les jeux et les activités pour leurs enfants afin de leur éviter ce terrible ennui. L’ennui fait pourtant partie de la vie et il est important d’apprendre à vivre avec, d’autant qu’il peut être très positif car moteur de créativité.

De quoi parle-t-on quand on parle d’ennui ? On peut en effet évoquer plusieurs choses. Selon le philosophe norvégien Lars Fr. H. Svendsen, il existe deux sortes d’ennui1 : « l’ennui situationnel » et « l’ennui existentiel ». Le premier désigne l’ennui déclenché par une situation bien précise, comme celui ressenti lorsque l’on attend pour un rendez-vous. Le second évoque la difficulté d’être au monde, ce que le poète portugais Fernando Pessoa définissait comme « la lassitude du monde, le malaise de se sentir vivre, la fatigue d’avoir déjà vécu2 ». Ce sentiment de vide dû à l’ennui existentiel est généralement associé à la peur de la mort. S’ennuyer, c’est être face à soi-même, à sa vacuité, c’est « la sensation physique du chaos, […] la sensation que le chaos est tout3 ». L’ennui est d’autant plus pénible à vivre qu’il semble infini. Pour éviter ce sentiment, on meuble donc notre vie par le divertissement, par le travail, par les relations. Le philosophe Alain dit ainsi que « mieux on remplit sa vie, moins on craint de la perdre4 ». L’ennui est pourtant inévitable, et mieux vaut apprendre à vivre avec tôt. Connaître l’ennui et savoir l’apprivoiser permet d’être moins démuni lorsque celui-ci surgit.

Arrêtons de chasser l’ennui à tout prix

On pense à l’ennui comme à un fléau parce que c’est un sentiment désagréable, mais l’activité permanente est tout aussi problématique. Il faut être capable de s’arrêter, et surtout être capable de faire face à l’ennui (donc de faire face à sa propre condition, au vide, à la solitude, à la mort). Certains adultes ne peuvent passer une soirée seuls. « […] pour échapper à la solitude, toute compagnie est bonne, même la mauvaise [...] 5» écrivait le philosophe Arthur Schopenhauer. D’autres ne peuvent rester sans rien faire et cumulent les activités ou travaillent sans cesse. Faisant d’ailleurs souvent culpabiliser ceux qui en font beaucoup moins et apprécient de « buller ». Car notre société s’est construite sur cette peur de l’ennui : nous devons être actifs ; quand nous ne travaillons pas, nous nous divertissons ; quand nous ne nous divertissons pas, nous travaillons. Dans tous les cas, nous ne devons pas avoir de temps morts. Nous oublions ainsi la peur du vide qui nous habite, et nous gardons notre esprit occupé, l’empêchant de se poser certaines questions et de voir la futilité des choses ; de se demander ce que l’on veut vraiment. Parce que c’est lorsque l’on s’ennuie qu’on peut entamer des réflexions profondes, probablement plus librement que lorsque l’on décide, à un moment précis, de réfléchir à un sujet donné. La réflexion n’est pas la même, on laisse son esprit vagabonder, on le suit jusqu’à ce qu’une trame se dessine et attire l’attention. Pensez par exemple à ce que fait votre esprit quand vous accomplissez une tâche répétitive et ennuyeuse. Des pensées éparses vous traversent, l’une d’entre elles s’impose, d’autres la rejoignent et l’enrichissent, et à la fin de votre travail vous avez enfin trouvé comment vous alliez vous y prendre pour organiser des ateliers parents-enfants dans votre commune, le nom de l’association que vous souhaitez créer, le lieu de vos futures vacances ou ce que vous allez préparer pour le dîner. En d’autres termes, l’ennui est source de créativité.

Laisser son enfant s’ennuyer

Et c’est également vrai pour nos enfants. Plus notre enfant apprendra à vivre avec ces moments de vide, plus il saura les accepter et surtout les remplir par quelque chose de constructif, ce qui est préférable à une activité par défaut qui a pour unique but le « remplissage ». Il n’est pas toujours simple de discerner l’ennui chez un enfant. On peut penser que notre tout-petit s’ennuie quand il fait une pause dans son jeu. Or, il s’accorde simplement un moment pour rêver ou réfléchir. Ce n’est pas parce qu’il cesse son activité qu’il ne fait rien. On peut aussi s’inquiéter dès que notre enfant « ne sait pas quoi faire », mais c’est très souvent un problème qui se règle de lui-même en quelques minutes si on lui laisse l’occasion de chercher une occupation.

Cependant, il arrive que nos enfants s’ennuient vraiment. Un long trajet, une visite à l’extérieur, ou tout simplement une humeur plus morose que d’habitude, et l’ennui leur tombe dessus. Que faire alors, pour les aider ? Rien, tout au plus les rassurer en leur disant qu’ils vont bien trouver une occupation. Laissons-les trouver une activité par eux-mêmes. Parce que même si l’on essaie d’élever son enfant dans la liberté, il n’est pas totalement maître de son emploi du temps : nous programmons des sorties pour lui, nous imposons (souvent) les horaires des repas, nous lui proposons des activités, etc. C’est particulièrement vrai pour les enfants scolarisés. Il est donc important qu’ils se retrouvent avec des moments libres où ils ont la possibilité de s’ennuyer. C’est ainsi qu’ils pourront faire ce qu’ils ont vraiment envie de faire, tout en ayant conscience qu’ils aiment le faire (nous faisons beaucoup de choses en pensant les aimer alors que nous les faisons uniquement par contrainte). C’est grâce à l’ennui qu’ils auront une nouvelle idée de jeu, qu’ils inventeront une histoire, feront un dessin complexe, observeront la course des fourmis ou la balade d’un escargot.

Se connaître et se réaliser

Arthur Schopenhauer écrivait6 qu’« on ne peut être vraiment soi-même qu’aussi longtemps qu’on est seul », et donc qu’« on n’est libre qu’étant seul ». On peut en retenir que l’absence de l’influence d’autrui nous permet d’être ce que nous sommes entièrement. Ainsi, lorsque, parce qu’il s’ennuie, un enfant décide d’entamer un jeu, il agit sans le contrôle de l’adulte. Il réfléchit donc lui-même à ce qu’il souhaite faire et le met en œuvre seul, en autonomie. Laisser à son enfant des plages « vides », c’est lui donner l’occasion de s’organiser seul, ce qui n’est pas négligeable quand on sait que la plupart des enfants ont presque chaque heure de leur journée planifiée par des adultes. C’est, aussi, lui donner du temps pour penser. Notre esprit est traversé par des pensées sans arrêt, mais cela ne signifie pas qu’il est disponible pour certaines réflexions. Quand l’enfant n’a rien de précis à faire, son esprit se libère, permettant l’émergence d’une idée de jeu, l’approfondissement d’une réflexion, la création d’une histoire… L’ennui permet aussi l’ouverture du regard : c’est parce qu’il s’ennuie que l’enfant remarquera tout d’un coup un détail qu’il n’avait jamais vu dans les illustrations du livre qu’il feuillette ou qu’il sera happé dans la contemplation d’un scarabée qui passait par là. Grâce à ces moments, notre enfant découvre ce qu’il aime faire et quels sont ses intérêts. Ne cherchons donc pas à remplir le temps de notre enfant à sa place, il le fera très bien tout seul. Même si cela peut lui prendre du temps s’il a l’habitude que les adultes décident toujours tout pour lui.

Il faut cependant ne pas perdre de vue l’idée que l’ennui peut envahir l’existence de certains enfants et que cela n’est en rien positif. Que l’enfant s’ennuie de temps en temps, c’est tout à fait normal. Qu’il s’ennuie tout le temps l’est beaucoup moins, et il faut dans ce cas se demander quelle est la cause de cet état et tenter d’y remédier, au risque de voir son enfant perdre sa joie de vivre et son intérêt pour les choses. ◆

Camille Masset Stiegler

*article extrait du numéro 65 de juillet/août 2017

 1 Petite philosophie de l’ennui, Lars Fr. H. Svendsen, Éditions Fayard (2003). /

2 Le Livre de l’intranquillité, Fernando Pessoa, Éditions Christian Bourgois (1999). /

3 Ibid. /

4 Propos sur le bonheur, Alain, Éditions Gallimard (1985). /

5 Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Arthur Schopenhauer, Éditions PUF (2012) /

6 Ibid.

L’enfant grandit, le couple aussi

Nous nous attachons à démontrer régulièrement l’importance de la prise en compte des émotions de nos enfants pour les faire grandir en santé tant physique qu’émotionnelle. Qu’en est-il pour le couple de parents que nous formons autour d’eux ?

Article issu du numéro 71 - L'allaitement, un enjeu de société

Nous nous attachons à démontrer régulièrement l’importance de la prise en compte des émotions de nos enfants pour les faire grandir en santé tant physique qu’émotionnelle. Qu’en est-il pour le couple de parents que nous formons autour d’eux ? Y portons-nous la même attention ? Entre nos enfants, notre travail, notre fatigue, etc., nous accordons-nous du temps à être un couple heureux ? Qu’est-ce qu’un couple heureux ? En quoi est-ce important, pour nous ou pour nos enfants ?

John Gottman, chercheur en psychologie, a étudié les mécanismes du mariage et du divorce pendant près de vingt ans aux États-Unis. Il en vient à ce constat : « Ce qui fonde la réussite d’un couple est, en fait, étonnamment simple. Les couples heureux ne sont pas plus intelligents, plus riches ou plus psychologues que les autres. Mais dans leur vie quotidienne, ils sont parvenus à établir une dynamique qui empêche leurs pensées ou sentiments négatifs à l’égard l’un de l’autre (et elles existent chez tous les couples) de submerger leurs pensées ou sentiments positifs.1 »

À l’arrivée d’un enfant, cette dynamique est rapidement mise à mal : entre nos croyances et nos valeurs familiales différentes et la réalité de la parentalité, c’est le temps de l’épreuve.

À l’épreuve de la parentalité

Pourquoi parler d’épreuve alors que nous avons attendu et désiré notre enfant avec tant de bonheur ? Il nous faut être honnête, à cette grande joie est aussi associé un certain désenchantement. De couple d’amants, nous devenons couple de parents. Nous faisons face à notre fatigue, physique et émotionnelle, à nos inquiétudes, à l’éloignement et/ou aux contradictions familiales, à la solitude... Entre l’image parentale que nous avions rêvée et notre réalité, les étapes de développement de l’enfant comme la phase œdipienne par exemple peuvent parfois être des épreuves sérieuses pour le couple. « Peu importe qui est dans le doute et dans la difficulté à réagir, si l’autre prend instantanément le relais pour faire front, y compris avec les enfants, sans pour autant tirer profit de la situation sur le plan du pouvoir, quel qu’il soit2 ». Il y a l’intention de l’un et l’interprétation de l’autre, les deux pouvant être source d’incompréhension si le regard n’est plus échangé, si la communication est basée sur la crainte de s’exprimer ou évitée (les écrans prenant de plus en plus de place). Pour faire grandir nos enfants sans inquiétudes quant à la solidité de l’image parentale, il est important que le couple soit cohérent, dans les informations qu’il donne comme dans l’éducation qu’il transmet. La compétition, le pouvoir ne peuvent que desservir l’enfant et le couple de ses parents.

Les sept principes de Gottman

Cette question du pouvoir est reprise dans l’un des sept principes de Gottman pour entretenir le bonheur dans son couple. C’est sa loi n° 4 : « se laisser influencer par son partenaire ». La notion de respect de l’opinion de l’autre est ici fondamentale, tout comme la participation de chacun au processus de décision. « Toute relation sans jugement est une relation sans problème. Quand je renonce à mon auto-jugement, j’élimine la plupart de mes problèmes3 ». Pour mieux comprendre le point de vue de son partenaire, Gottman propose d’« enrichir sa carte du tendre » (loi n° 1). Il désigne par ce terme « la zone du cerveau où l’on stocke toutes les informations pertinentes sur la vie de son partenaire. Autrement dit, ces couples ont réservé un large espace cognitif à leur vie à deux. Ils se rappellent des événements marquants de la vie de l’autre, et remettent à jour leurs informations au fur et à mesure que les sentiments de l’autre et les faits le concernant évoluent4 ». S’imposer un moment partagé dans l’emploi du temps familial pour mettre à jour cette carte peut se faire de manière très ludique grâce aux jeux et exercices proposés dans ce même livre pour chacune des lois décrites. Les lois n° 2 et 3 consistent respectivement à « cultiver la tendresse et l’estime réciproque » et « se tourner l’un vers l’autre au lieu de se détourner l’un de l’autre ». Concrètement, il s’agit de se regarder, de se regarder vraiment dans les yeux, de prendre le temps de se connecter à l’autre par le regard ; d’éviter les échanges verbaux chargés d’impolitesse et de manque de respect et privilégier douceur et paroles valorisantes, complicité, solidarité et compassion. En ce qui concerne la tendresse, nous nous y attarderons plus longuement dans un prochain paragraphe lié à la sexualité. Se tourner l’un vers l’autre, c’est se montrer solidaire, mais c’est aussi prendre soin des besoins de l’autre. Par des phrases de rapprochement simples, nous pouvons ainsi envoyer un message positif à notre partenaire et réduire le stress susceptible de causer une dispute. En parlant chacun notre tour, sans donner notre avis quand il ne nous est pas demandé, en nous intéressant sincèrement à ce que dit l’autre, en lui montrant que nous le comprenons, en nous rangeant dans son camp, en validant ses émotions et en exprimant notre affection, nous augmentons son « réservoir d’amour5 », son « compte épargne affectif6 ». Dans la loi n° 5, « résoudre les problèmes solubles » se retrouvent les méthodes de gestion de conflits qui ne marchent pas forcément pour tout le monde avec pour grandes lignes l’utilisation du « je », etc. Gottman présente quatre « piliers des conflits destructeurs du couple7 » qu’il faut à tout prix éviter d’inviter dans nos conversations en favorisant un démarrage en douceur de celles-ci : la critique, le mépris, l’attitude défensive et la dérobade. Il propose aussi l’utilisation de tentatives de rapprochements pour s’apaiser l’un l’autre : exprimer ses sentiments (« j’ai l’impression de… »), besoin de se calmer (« j’ai besoin de… »), faire ses excuses, arriver à dire oui, arrêter tout, reconnaître ses torts. Il est important de distinguer les problèmes solubles (qui relèvent de deux conceptions différentes sur lesquelles un compromis est possible) des problèmes permanents. Pour ces derniers, il nous faut apprendre à vivre avec cette différence irréductible entre nous, ce qui n’est possible que par le dialogue et la compréhension mutuelle. C’est la loi n° 6, « surmonter les blocages », où nous partageons nos rêves et aspirations et respectons ceux de notre partenaire. Si le couple respecte ces six lois, la relation est sans doute plus harmonieuse. Il peut cependant manquer « le sentiment profond d’un sens partagé », d’« une culture de couple », « riche en symboles et en rites, ainsi qu’une appréciation des rôles et des buts qui vous unissent, qui vous amènent à comprendre ce que cela signifie d’appartenir à la famille que vous êtes devenue8 ». C’est la loi n° 7 où s’expriment les objectifs de chacun, les rituels familiaux… On pourrait y ajouter une loi supplémentaire où s’inscriraient la fantaisie et le rire partagé.

« La relation se construit au fil des expérimentations. […] Souvent, vous cherchez l’autre pour construire une famille, pour vivre une sexualité épanouie, pour… Ceci est voué à l’échec car vous faites vos projections sur l’autre avant même de le connaître. Et si au contraire vous aviez envie simplement d’expérimenter une relation avec quelqu’un qui vous inspire même si vous ne savez pas pourquoi il vous inspire… Qu’est-ce que cela change ?9 »

La sexualité en conscience

Ce qui différencie un couple d’une autre relation, c’est pour une grande part son intimité partagée. Comment faire pour éviter de ressentir une pression à l’idée de s’adonner à un acte sexuel alors que la fatigue est si grande, le temps si limité, l’humeur pas toujours au beau fixe ? « La sexualité est une manifestation naturelle, saine et joyeuse de notre force de vie. Or, bien souvent, son expression est entravée ou détournée par des sentiments ou idées reçues tels que la honte, la culpabilité, l’interdiction du plaisir, la dépendance affective, les ressentiments et préjugés vis-à-vis du sexe opposé. Nous pouvons évoluer vers une sexualité épanouie en prenant conscience que ces sentiments sont issus de notre passé (ou de celui de notre lignée) et peuvent être remplacés par le lâcher-prise, l’humour, l’attention aux sensations présentes, la légèreté et la joie10 ». Prendre soin de son corps, assouplir nos comportements comme nos gestes pour moins de rigidité, accepter l’autre et souligner le positif au quotidien... Sortir d’une sexualité conventionnelle pour s’autoriser à pratiquer autrement, dans une sexualité plus douce où l’orgasme n’est pas une fin en soi, où le but est finalement bien moins important que le chemin pour y accéder permet de grapiller quelques minutes de caresses, de baisers, d’échanges en peau-à-peau qui renforcent encore le couple. Selon l’approche de Diana Richardson, la sexualité, « si elle est conventionnelle, peut alimenter notre réactivité émotionnelle car, basée sur la friction, elle génère tensions et surcharges dans le corps. Ensuite, pour retrouver son équilibre, l’organisme va chercher à les éliminer par différents moyens, dont la décharge émotionnelle11 ». C’est le temps des incompréhensions, des disputes. La sexualité influence le couple puisqu’elle influence considérablement notre seuil de réactivité émotionnelle. Elle influence aussi notre équilibre du féminin et du masculin : nous nous sentons femme, nous nous sentons homme et plus uniquement mère et père. Notre puissance tout comme la nécessité de l’individuation de la conscience de nos désirs, de nos besoins, de nos forces, de nos faiblesses nous donnent accès à nous-même à travers cette expérience d’amour partagé.


Être soi-même

« L’apprentissage de l’amour nécessite de traverser différents niveaux de relation12 ». Considérant le couple comme un lieu d’expérimentation pour évoluer ensemble et individuellement, Paule Salomon,  dans son ouvrage La Sainte folie du couple13, « distingue 7 étapes par lesquelles passent et repassent les couples indéfiniment. Cependant, plus le niveau de conscience s’élève, plus les passages sont aisés, rapides, à l’image de la spirale de l’évolution.14» Du couple amoureux, archaïque, fusionnel, transitoire où se pose la question « comment être désiré/désirant sans être enfermé/enfermant ? » au couple éveillé, à la fois solitaire et solidaire, nous passons par différents stades dans le but ultime d’être nous-même à deux. Combien de temps arrivons-nous à rester dans chacune de ces étapes ? Pour l’auteure, le plus grand handicap que nous portons est lié au « mauvais amour de soi ». Nous devons apprendre à sortir de la fusion archaïque avec la mère, à sortir du modèle dominant/dominé et de la prise de pouvoir et ne pas tourner en rond dans le conflit.

Il ne s’agit pas de parler la même langue en fait mais de devenir bilingue : « Hommes et femmes ne parlent pas toujours le même langage. Mais parlant tous les deux le français, ils utilisent les mêmes mots. C’est la signification qu’ils leur donnent qui diffère. Pas étonnant qu’ils aient donc du mal à se comprendre. Apprendre à devenir bilingue est aujourd’hui indispensable pour une vie en couple et famille plus harmonieuse.15 »

Entretenir le bonheur dans son couple demande de la persévérance, de la volonté d’aimer vraiment. « Je vis ma relation amoureuse aussi longtemps que je la crée et tant que j’y apporte ma contribution active. Créer ma relation signifie aussi la remettre en question, la modifier, reprendre de l’altitude... Je détruis ma relation au moment où je cesse de la créer ou lorsque je deviens passif.16»

Guillemette Lepelletier


1 Les Couples heureux ont leurs secrets, Les Sept lois de la réussite, John M. Gottman et Nan Silver, Éditions Pocket (1999), p. 16.
2 La Magie du couple heureux, Comment ré-enchanter son couple, Liliane Holstein, Éditions Josette Lyon (2017), p. 52.
3 La Porte de la libération, Manuel de paix intérieure, Don Ernesto Ortiz, Éditions Véga (2017), p. 12.
4 John M. Gottman et Nan Silver. op.cit., p. 77.
5 Les Langages de l’amour, Gary Chapman, Éditions Farel (1997).
6 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 119.
7 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 206.
8 John M. Gottman et Nan Silver, op.cit., p. 309.
9 http://la-voie-du-couple.com, newsletter du 26/03/2018 : « Des clés pour vivre une relation harmonieuse ».
10 Âme de sorcière ou la magie du féminin, Odile Chabrillac, Éditions Harmonie Solar (2017), p. 95.
11 Le Slow Sex, s’aimer en pleine conscience, Anne et Jean-François Descombes, Éditions Marabout (2017), p. 183.
12 Soulever le toit pour voir le ciel, Une femme sur les chemins de l’éveil, Kenza Belghiti, Éditions Le Souffle d’Or (2017), p. 179.
13 Éditions Le Livre de Poche (2001).
14 Kenza Belghiti, op.cit., p. 180.
15 https://www.pauldewandre.com
16 Décodez votre sexualité, Vers un accomplissement relationnel et sexuel, Philippe Lévy, Éditions Le Souffle d’Or (2007), p. 34.

En ce moment, profitez de tous nos numéros parus avant 2018 pour 3€ au lieu de 5,5€

 

Perceptions sonores in utero

Article issu du numéro 62 de janvier/février 2017

Article issu du numéro 62 - Les enfants et la musique

D’abord perçu à l’état de vibration sur sa peau, le son enveloppe et stimule le foetus très tôt dans son développement. Bercé tant par les bruits corporels maternels que par l’environnement sonore extérieur, il se montre réceptif à la voix (en particulier celle de sa mère) et à la musique bien avant sa naissance… et s’en souvient bien après ! 


Les oreilles se forment chez le fœtus au cours de la huitième semaine mais des cellules réceptrices situées sur sa peau, ses muscles et ses articulations lui permettent de recevoir les vibrations sonores dès le stade embryonnaire. Il lui faudra toutefois attendre encore un peu pour percevoir des sons. Les petits os vibratoires qui vont lui permettre d’entendre apparaissent en effet aux environs de la quinzième semaine.
Au début, le fœtus perçoit donc essentiellement des vibrations, produites par les sons conduits par le liquide amniotique qui atteignent sa peau et ses terminaisons nerveuses, lui procurant au passage un doux massage. Les fréquences hautes, filtrées par la paroi abdominale maternelle et le liquide amniotique, sont quasi imperceptibles pour lui tandis que les fréquences basses, constituées par les sons graves, lui parviennent très bien.
Au fil des semaines, sa perception s’affine, son système auditif se développe (au cours du septième mois) et il se met à entendre véritablement les sons, et notamment les voix, en particulier celle de sa mère, qui est celle qu’il entend le mieux puisqu’il la perçoit à la fois de l’intérieur (conduite par les tissus et les os jusqu’à l’utérus et amplifiée par le bassin et le squelette maternels qui font une caisse de résonance) et de l’extérieur, à travers les parois de l’abdomen maternel.
À partir du sixième mois environ, le fœtus distingue les sons venus de l’intérieur et ceux venus de l’extérieur. On a longtemps cru que les bruits internes (gargouillis intestinaux et battements de cœur maternels) recouvraient les autres sons qui pouvaient lui parvenir de l’extérieur. Or ces bruits ont une intensité sonore proche du chuchotement. En outre, un bruit régulier, comme les battements de cœur de sa mère, ne provoque pas de réaction chez le foetus tandis que son rythme cardiaque change lorsqu’il perçoit un nouveau son. De nombreuses mères témoignent également des sursauts de leur bébé en cas de bruit fort, soudain, inhabituel.

Et la musique ?

Faire écouter une musique en particulier, de manière régulière, à son bébé pendant la grossesse lui permettra, après la naissance, de se détendre à l’écoute de cette musique qui lui rappellera le bien-être fœtal. L’étude de l’audition des fœtus a en effet montré que ceux-ci sont capables de reconnaître un morceau de musique régulièrement écouté par leur mère et d’en apprécier tous les bienfaits, ce qui se traduit par une décélération de leur rythme cardiaque (contrairement à l’écoute d’un morceau de musique jusque-là inconnu qui, lui, provoque l’effet inverse en induisant une accélération des battements du cœur). Certaines mères témoignent aussi de ce que leur bébé semble manifester son plaisir d’écouter une musique en particulier en bougeant de manière particulière (mouvements plus intenses, « en rythme »).
Une étude finlandaise1 est d’ailleurs venue confirmer ces observations en démontrant que la musique stimule le développement du cerveau et de la mémoire du fœtus. Pour cela, les chercheurs ont fait écouter de la musique à des femmes enceintes plusieurs fois par semaine au cours du dernier trimestre de grossesse. Ils ont fait écouter la même musique, ainsi qu’une musique proche mais légèrement différente, aux bébés de ces femmes à leur naissance, puis de nouveau à 4 mois. Les bébés ont montré une activité cérébrale plus élevée à l’écoute de la musique qu’ils connaissaient déjà. Les scientifiques en ont conclu que la stimulation prénatale par la musique accélère les facultés d’apprentissage.

Musicothérapie en Néonatalogie

Si la musique a des effets notables sur le fœtus, comment ne pas imaginer qu’il en soit de même pour les bébés prématurés ? Leur hypersensibilité, notamment auditive et tactile, est encore accentuée par le fait qu’ils sont soudain coupés du contact permanent d’avec la matrice maternelle pour être placés au cœur de machines émettant de nombreux sons jusque-là inconnus, stimuli pour le moins inquiétants, comme le sont les soins auxquels ils sont soumis plusieurs fois par jour. Dans ce contexte, la musique et le chant peuvent contribuer à les réconforter, à les détendre et à les rassurer, en plus du contact rapproché et le plus fréquent possible avec leurs parents. En France, pourtant, c’est une pratique qui peine à se développer : un seul hôpital à l’heure actuelle a intégré la musicothérapie au protocole de soins en néonatologie. « Voyellisation » rythmée, tambour d’océan et piano à pouces (kalimba) rappellent l’univers sonore enveloppant dans lequel baignait le fœtus in utero et l’aident à réguler sa respiration et son rythme cardiaque. Isabelle, maman d’une petite fille née à 6 mois et demi de grossesse, témoigne de ce que ces séances leur ont apporté :

« Deux après-midi par semaine, nous recevions la visite de la musicothérapeute, Stéphanie, avec son petit instrument à lamelles, sa kalimba. Ces moments étaient des parenthèses d’apaisement. Je me souviendrai toujours des débuts de séance et de la douce voix de Stéphanie “Bonjour Angèle, Bonjour Bébé …”. J’avais l’impression que ma fille se détendait immédiatement. Elle baillait et s’étirait comme pour nous faire comprendre qu’elle se sentait bien. Nous ressentions les vibrations de l’instrument et, l’espace de quelques minutes, le tumulte autour de nous marquait une pause. C’était comme si Stéphanie nous invitait à un voyage. Elle ressentait les dispositions d’Angèle à recevoir la musique et adaptait sa séance en fonction. La fréquence des soins et les nombreux bruits rendent souvent l’environnement hospitalier pesant et peu chaleureux, qui plus est pour les enfants prématurés qui y passent des semaines entières. J’emportais toujours à l’hôpital mon livre de chansons. J’ai beaucoup fredonné de mélodies autour de la couveuse de ma fille, cela permettait à Angèle d’entendre ma voix, de savoir que j’étais près d’elle. Mais l’approche d’un musicothérapeute est bien plus singulière, ce n’est pas simplement chanter des chansons. C’est apporter un réconfort, un bien-être, un apaisement. En plus de la présence des parents qui est capitale, ces moments réduisent l’anxiété de l’enfant. De ce fait, il est plus calme et les alertes deviennent moins fréquentes. On participe à son éveil en sollicitant son attention. Et aussi, on lui prouve de cette manière qu’au travers de la musique, la vie peut être belle et agréable et que le combat qu’il mène en vaut la peine. En tant que parents, notre ressenti est immédiat. Nous constatons très clairement que nos enfants se portent beaucoup mieux grâce à cette thérapie douce et que cela les aide à surmonter ces moments difficiles que sont une naissance prématurée et un séjour prolongé à l’hôpital. »

Témoignage : De l’effet, sur mon nouveau né, de la musique écoutée pendant la grossessse – Guillemette Lepelletier

Pour mon premier bébé, c’était une démarche toute personnelle pour m’amener à la tranquillité : en position de repos, à la recherche de l’apaisement, je me connectais à mon bébé accompagnée d’une douce musique choisie en début de grossesse. Moment fixé dans ma journée rien que pour moi, rien que pour nous, quelle ne fut pas ma surprise, après la naissance, de constater le pouvoir de cette musique sur mon enfant dans le tumulte de nos premiers pas ensemble ! Qu’il s’agisse de soirées un peu difficiles ou de voyages en voiture, cet album nous a accompagnés partout tant il apaisait effectivement notre tout-petit porté et caressé. Cela a marché jusqu’à ses 9 mois environ. Autant vous dire que je me suis appliquée à faire de même pour mes enfants suivants. Chacun a son album, aujourd’hui référence à ses premiers moments de vie dans et hors de mon ventre : comme si l’émotion associée à cette musique pendant leur gestation n’avait pas cessé avec l’épreuve de la naissance, comme un fil rouge de référence

Sophie Elusse


1 « Prenatal Music Exposure Induces Long-Term Neural Effects », Eino Partanen, Teija Kujala, Mari Tervaniemi, Minna Huotilainen, 30 octobre 2013, Journal PLOS ONE / http://journals.plos.org/ plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0078946

 

Webinaire offert "Encourager les enfants à contribuer à contribuer à la maison"

Pour aller plus loin après l'article de Coralie Garnier paru dans le numéro 69 et à lire ici.

Le jeudi 21 juin 2018 à 10h, PREMIER WEBINAIRE GRANDIR AUTREMENT en ligne et en live sur zoom : Comment encourager les enfants à contribuer à la maison ?
Sur la plate forme eparentalite avec Coralie Garnier (https://les6doigtsdelamain.com/) auteur de l'article ci dessous publié dans le numéro 69 du magazine.

Inscriptions avant le 21  juin à 9h heure paris - le replay est envoyé à tous les inscrits


Encourager les enfants à contribuer à la maison


La vie quotidienne d’une famille, nombreuse ou non, n’est pas toujours facile. Dans notre société où le rythme s’accélère sans cesse, nous courons après le temps, et la gestion du foyer semble toujours en prendre trop. Attendons-nous de nos enfants qu’ils participent à toutes ces tâches ? Il n’est pas toujours facile d’atteindre cet objectif sans disputes ! Pourtant, il y va de l’intérêt de tous, et en particulier du leur. C’est ce que nous allons voir ici : pourquoi et comment encourager les enfants à contribuer à la maison.

La participation des enfants à la vie du foyer dépend principalement de ce que nous leur demandons, et de la manière dont nous le leur demandons. D’une certaine façon, tout comme la parentalité positive consiste à trouver l’alternative, à la fois à l’autoritarisme et à la permissivité, ou, pour reprendre les termes de la discipline positive, à allier fermeté et bienveillance1, de même l’implication demandée à nos enfants et la manière de procéder pour cela peut refléter une attitude parentale en ligne avec notre projet de parents ou non.
Dans ce cadre, cet article n’a pas pour ambition de juger ce qu’il faut ou ne faut pas faire, mais plutôt d’encourager la réflexion pour vérifier justement que nous sommes en ligne avec notre projet.

Scénario 1 : On impose à l’enfant de participer

Dans les familles dans lesquelles le style d’éducation traditionnel, c’est-à-dire autoritaire, persiste, il n’est pas question que les enfants ne participent pas. Et s’ils n’en ont pas l’inclinaison naturellement, nous le leur imposons, simplement. Cela peut se faire de manière plus ou moins conflictuelle. Il est probable que les conflits surgissent plus avec un enfant qu’avec l’autre, car chacun a son caractère et sa propre résistance à l’autorité.
La méthode varie également : on peut choisir de laisser un rôle précis à chacun, ou bien que les rôles tournent. Cependant le dénominateur commun est le suivant : le système est imposé par le parent, et, si l’enfant ne suit pas les instructions, le parent bascule régulièrement dans les cris, les menaces, les chantages et autres punitions.
Il est fort probable que cela ne soit pas le cas dans votre maison, compte tenu du contexte de cet article. Cependant, l’alternative à cette manière de fonctionner n’est pas unique.

Scénario 2 : L’enfant ne participe pas, ou quasiment pas

Dans d’autres familles, dans lesquelles le bien-être de l’enfant est pris en compte, il est possible de tomber dans l’extrême inverse, celui qui nous fait frôler la permissivité.
Cette fois, la contribution des enfants est à peine sollicitée, le raisonnement étant le suivant : l’enfant est un être plein de joie. Il apprend en jouant, et le laisser jouer aidera à son développement (ce qui est tout à fait exact). Il a encore le temps de découvrir les contraintes que la vie lui imposera, et nous ne voudrions pas les lui imposer trop tôt. De plus, c’est notre rôle de parents de l’aider, de lui rendre la vie plus agréable. Il est donc naturel que nous prenions en charge la maison, et que nous lui facilitions la vie le plus possible.
Je précise ici que malheureusement, ce raisonnement est souvent l’apanage des femmes, qui se retrouvent à gérer seules la maison. L’une d’elles m’a un jour précisé : « J’ai le temps de le faire, pourquoi les mettrais-je à contribution alors que je n’en ai pas vraiment besoin ? ». En effet, pourquoi ? Quels problèmes cela pose-t-il ? Nous pouvons répondre à cette question selon deux perspectives différentes, la position du parent, et celle de l’enfant.

Le problème pour le parent
Se sacrifier pour son enfant, cela fait partie du rôle du parent, il n’y a pas de doute là-dessus. Sacrifier son sommeil dans les premiers mois, sacrifier une bonne partie de son temps libre ensuite, sacrifier parfois ses soirées en amoureux… Mais tout cela n’est pas considéré comme un sacrifice, parce que c’est amplement compensé par tout le bonheur que nous retirons du temps passé avec nos enfants. Ou du moins... est-ce ce dont nous tentons de nous persuader.
Seulement, il existe un équilibre entre nos besoins et ceux de nos enfants. Les cas de burn-out parental se multiplient, parce que certains parents se sont coupés de leurs besoins en cherchant tellement à être à l’écoute de leur(s) enfant(s).
Or, mettre un voile sur nos envies et nos besoins ne les fera pas disparaître. Ce sacrifice finira par générer du ressentiment à l’égard de nos enfants. Et malgré toutes nos bonnes intentions, nous risquons de ne plus être capables de nous montrer agréables envers eux, alors même que nous avons choisi un sacrifice qu’ils ne nous ont pas demandé…
Enfin, évoquons un cas particulier délicat, mais réel : lorsque le parent néglige ses besoins personnels au point que son rôle de parent devient tout ce qui le définit. Il entretiendra alors la dépendance de son enfant, de peur que ce rôle ne disparaisse. N’oublions pas de nous recentrer sur notre objectif de parent à long terme : celui d’accompagner nos enfants vers l’indépendance !

Le problème pour l’enfant
Depuis son plus jeune âge, l’enfant aime faire, et aime faire seul. « Moi tout seul ! », dit-il très vite. Parce que lorsque l’on fait pour soi-même, on apprend, on se sent capable, et on avance vers l’autonomie et l’indépendance. Lorsque nous « rendons le service » de tout faire pour notre enfant, nous risquons de lui faire passer le message qu’il n’est pas capable. Or l’enfant, comme tout être humain, a besoin de se sentir capable, et utile.
Un soir, j’étais chez des amis qui me recevaient pour plusieurs jours. Je désirais contribuer, ce qui est toujours difficile dans une maison dont on ne connaît pas les habitudes. Je sors le sac poubelle et je demande où je dois le mettre. La grande fille de mes amis me le prend aimablement des mains : « ne t’inquiète pas, je vais le faire. » Je la remercie, je sais qu’elle le fait dans un élan de générosité, mais je suis mal à l’aise : je me sens inutile. Je veux vraiment contribuer !
Il en va de même pour nos enfants. En ne les incluant pas dans le fonctionnement de la maison, nous ne leur enseignons pas le bonheur de l’appartenance au groupe, de l’utilité pour ce groupe de les avoir en son sein, alors même que cela pourrait leur apporter tellement de satisfaction.

Scénario 3 : Nous impliquons l’enfant – une vraie contribution

Le modèle auquel j’aspire, celui proposé par la parentalité positive, est celui de la coopération. « La coopération, c’est l’exercice d’un pouvoir avec vos enfants2. » L’idée est de prendre en compte les besoins de chacun, et de trouver ensemble un fonctionnement qui convienne à tous. En effet, si les besoins des enfants sont écoutés, et que ceux-ci sont impliqués dans l’organisation, dans les décisions du fonctionnement, ils seront plus disposés à participer. De même, lorsque nous communiquons sur nos besoins en les exprimant, ils seront plus facilement pris en compte.

Comment faire cela ?
Pour commencer, on peut tout simplement mettre en place une réunion de travail3. Ainsi, lorsque j’ai présenté à mes plus grands enfants la liste de tout ce que je faisais à la maison, non en les accusant de ne pas participer, mais en leur disant que j’avais besoin d’aide, chacun a pu choisir dans la liste les tâches qui lui convenaient. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas eu besoin de le leur rappeler dans les jours – pardon, semaines – qui suivirent, mais il suffisait d’un mot, pas d’une discussion.
On peut également leur proposer quelque chose de particulier (et ne pas insister – au moins dans un premier temps – s’ils le refusent) : « Les enfants, je me rends compte que la logistique des repas au quotidien est lourde pour moi. Est-ce que vous seriez d’accord pour prendre en charge un dîner par semaine chacun ? » (Cette question s’adressait à mes deux plus grands, âgés à ce moment-là de 14 et 9 ans, pas à leurs petits frères de 5 et 3 ans…). Ou bien, comme je l’ai fait quelques mois plus tard : « Je pense que vous seriez capables de laver vos propres draps, qu’en pensez-vous ? ». S’en est suivi une consultation entre eux sur le mode de fonctionnement que cela pourrait avoir, sachant que ma fille ne peut atteindre le sèche-linge. Répartition des rôles, le rythme, comment s’en souvenir, etc. En procédant ainsi, nous leur enseignons également le travail en équipe, la prise de décision, etc. Ils sont alors contents de leur implication : ils ont le contrôle de ces moments-là, et sont tellement fiers de se prendre en charge, et de nourrir la famille !
Et cette démarche peut commencer dès le plus jeune âge : encourageons-les à participer à la préparation du repas, au nettoyage de la table (même si elle en sort plus salie que lavée), au rangement des courses… Les occasions de les impliquer sont nombreuses, et toujours des opportunités de nourrir leur besoin de contribution.

Le préalable : le lien !
Une clé reste cependant fondamentale : pour qu’une démarche de coopération puisse être mise en place dans une famille, il faut d’abord avoir tissé un lien entre les membres de la famille. Si nous n’avons pas une vraie connexion avec notre enfant, il sera vain de lui expliquer que nous avons besoin d’aide, car cela le laissera de marbre. Ce sera donc toujours la première étape : se connecter avec notre enfant, partager des moments avec lui, l’écouter, le respecter. Et parfois, accepter qu’il refuse, ce qui n’est pas facile.
Je me souviens d’un exemple donné par Marshall Rosenberg4 pour illustrer la différence entre une demande et une exigence, touchant justement à la contribution aux tâches de la maison : il s’était rendu compte que, si le refus de son fils de sortir la poubelle le mettait en colère, c’est bien parce qu’il l’exprimait lui-même comme une exigence et non comme une demande. C’est alors un cercle vicieux, car l’enfant réagit mal à l’exigence…
L’une des manières les plus efficaces de créer ce lien sera également de les amener vers l’empathie. Et pour cela, il nous faut apprendre à parler de nous. Communiquer nos sentiments et nos besoins, comme nous écoutons les leurs : sans accusation ni jugement.
Ainsi, reprenant les étapes OSBD (observation – sentiment – besoin – demande) proposées par la CNV5, dire : « lorsque je rentre à la maison, et que je vois que le petit déjeuner n’a pas été débarrassé, je me sens frustrée, parce que j’ai besoin de considération. Mon temps a autant de valeur que le vôtre. Seriez-vous d’accord pour laisser une table propre avant l’école ? » sera probablement la meilleure méthode (testée) d’obtenir leur coopération sur ce point !

Et en attendant… ?
Pour terminer et rester réaliste, si vous avez un besoin urgent que vos enfants participent, qui ne peut attendre que ce travail sur le lien entre vous porte ses fruits, vous pouvez penser à mettre en place, pour certains points, des conséquences (et non des punitions), étroitement liées au comportement à encourager. Exemple : « les enfants, je voudrais vous informer du fait que j’ai décidé de ne plus laver les vêtements qui ne seront pas dans le panier. » Ou bien : « les jouets qui n’ont pas été rangés le soir seront considérés comme des jouets en trop, et seront mis de côté, le temps que l’on trouve la quantité qui rend le rangement possible. »
Cependant, si vous choisissez de commencer par cette dernière option, ne surtout pas oublier de travailler en parallèle sur le lien, l’expression de vos sentiments, l’écoute des leurs, et la prise de décision en commun… et pour tout cela, car Rome ne s’est pas faite en un jour, laissons le temps à l’apprentissage !

Coralie Garnier

Pour aller plus loin : http://les6doigtsdelamain.com
1 La Discipline positive, Jane Nelsen, Éditions Marabout (2014).
2 Parents respectueux, enfants respectueux, Sept clés pour transformer les conflits en coopération familiale, Sura Hart et Victoria Kindle Hodson, Éditions Marabout (2016).
3 Poser des limites à son enfant, Catherine Dumonteil-Kremer, Éditions Jouvence (2017).
4 Élever nos enfants avec bienveillance, Marshall Rosenberg, Éditions Jouvence (2007).
5 Communication non-violente. Voir Les Mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), Marshall Rosenberg, Éditions La Découverte (2016).

Boire selon ses besoins

Article issu du numéro 70 de mai/juin 2018

  Article issu du numéro 70 de mai/juin 2018 - Les enfants de l'eau


Est-il possible de s’attaquer au dogme selon lequel il faudrait impérativement boire au moins un litre et demi d’eau par jour, au risque, si on ne le suit pas à la lettre, de s’attirer nombre de désagréments : infections urinaires, constipation, peau sèche, douleurs articulaires, migraines, etc. ? Ne serait-il pas plus logique d’admettre que les besoins en eau sont variables d’une personne à l’autre ; que ceux-ci seront différents selon l’alimentation que l’on a (on n’aura moins besoin de boire si l’on mange beaucoup de fruits, de légumes, de soupes…) ; et que, généralement, il suffit de se fier à sa sensation de soif pour répondre à ce besoin ?

© Sophie Elusse

 

On entend souvent dire qu'il « faut » boire un litre et demi d'eau par jour. Mais est-ce réellement nécessaire ? Cette recommandation trouve son origine dans une étude1 de l’Institute of Medicine suggérant que chaque calorie d’aliment ingérée est égale à un millilitre d’eau. Ainsi, une consommation de 1 900 calories par jour équivaudrait à 1 900 millilitres d’eau (soit presque deux litres). Mais ce calcul semble avoir oublié de prendre en compte le fait que les aliments contiennent déjà de l’eau ! Savez-vous, par exemple, que juste avec les aliments solides, les repas moyens d’un Français lui apportent quotidiennement 0,8 litre d’eau ? En moyenne, toujours : café, thé, jus d’orange, lait, toutes les boissons, hormis l’eau, c’est 0,7 litre d’eau. Sans apport en eau liquide, on est déjà à un litre et demi2 !

En outre, les besoins en eau sont variables d'une personne à l'autre (selon la morphologie, le mode de vie, le climat), mais aussi, pour une même personne, selon les périodes (saison, grossesse, allaitement, maladie, etc.) et l'activité. La teneur totale en eau du corps humain – que l'on estime à 65 % en moyenne, ce qui correspond à 45 litres d'eau pour un adulte de 70 kilos – dépend de plusieurs facteurs. Elle est fonction de la corpulence : plus une personne est mince, plus la proportion en eau de son organisme est importante. Elle dépend également de l’âge : elle diminue avec les années, car plus les tissus vieillissent, plus ils se déshydratent, l’eau étant alors remplacée par de la graisse.

On voit donc qu'il est difficile de déterminer une moyenne de la quantité de liquide à absorber. Pour s'en faire néanmoins une idée, disons que l'on peut définir une variation des besoins en eau (selon tous les paramètres précités) faisant osciller ceux-ci entre un et trois litres par jour et par personne. Sans oublier que, comme nous l'avons déjà évoqué précédemment, ces quantités ne comprennent pas seulement l'eau que nous buvons, mais tous les liquides contenus dans notre alimentation ainsi que toutes les boissons autres que l'eau, certaines contenant d'ailleurs elles-mêmes de l'eau.

Aucune étude scientifique n’a jamais appuyé cette recommandation3

Savez-vous qu’une bonne part de la communication autour de cette recommandation vient… des vendeurs d’eau en bouteille qui (comme par hasard ?) commercialisent depuis longtemps des bouteilles de… un litre et demi4 ?
Savez-vous que, selon deux chercheurs de l’Université de Pennsylvanie5, boire beaucoup d’eau ne favorise pas l’élimination des toxines ; ne soulage pas les migraines ; ne fait pas perdre de poids ; n’a aucun effet sur le tonus de la peau ? Leur conclusion est d’une simplicité biblique : il faut boire « quand on a soif ».
Enfin, selon certains, se forcer à boire de grandes quantités d’eau pourrait favoriser l’incontinence, notamment chez les femmes (car ce sont surtout elles qui s’efforcent de suivre la recommandation).
Par ailleurs, une consommation trop importante et trop rapide de liquide épuise les reins, ceux-ci ne pouvant en effet réguler qu'une quantité limitée d'eau à la fois.
Alors, ainsi que le conclue l’article d’Allo docteurs : « Cette recommandation générale, qui n’est basée sur aucune source scientifique, peut donc coûter cher, sans aucun bénéfice démontré pour la santé ! ».

Et les enfants ?

Comme les adultes, les enfants ont besoin de boire et, comme pour les adultes, les besoins peuvent varier d'un enfant à l'autre. Tout d'abord, rappelons qu'un bébé allaité exclusivement n'a pas besoin de boire de l'eau en plus du lait maternel puisque celui-ci se suffit à lui-même, tant pour l'hydrater que pour le nourrir6. Cela implique bien entendu que le bébé ait accès au sein à la demande.
Au moment de la diversification, on pourra commencer à proposer de l'eau au bébé et celui-ci trouvera également de nouvelles sources de liquides à travers les aliments qu'il mangera. Pour autant, le lait maternel, de même qu'il représente toujours le coeur de son alimentation, demeure son premier fournisseur de liquide.
Plus grands, il arrive que bambins et enfants rechignent à boire. Peut-être que nos incitations à les voir boire (de l'eau) au moment où nous le leur demandons y sont pour quelque chose ? Quoiqu'il en soit, plutôt que de se focaliser sur le fait (ou l'impression) qu'ils ne boivent pas, prenons la mesure de la quantité globale de liquide qu'ils ingèrent au cours d'une journée (sans oublier la nuit, pour les enfants allaités qui continuent à téter la nuit) : fruits, légumes, lait (y compris lait maternel, donc), soupes, etc.

Boire « autrement »

Si cela nous semble néanmoins insuffisant, certaines astuces peuvent aider. En voici quelques-unes :

• Plutôt que de leur servir systématiquement un verre d'eau à table en insistant pour qu'ils en boivent au moins un peu au cours du repas, laissons à disposition des enfants un verre et une petite carafe remplie d'eau dont ils pourront facilement se servir ; ils prendront davantage plaisir à se servir seuls, au moment où ils en éprouvent le besoin, que de se voir rappeler systématiquement à certains moments de la journée qu'ils doivent boire.

• La plupart des enfants apprécient de boire dans une gourde ou une petite bouteille. Si on les utilise généralement plutôt lors des sorties, piques-niques, voyages, etc., pourquoi ne pas en étendre l'usage, à la maison comme à l'extérieur ? Dans ce cas, on privilégiera une gourde en inox – plutôt qu'une bouteille en plastique, pour des raisons de santé et de conscience écologique évidentes – que l'on prendra soin de choisir facile à ouvrir et à fermer et bien étanche. Cela amuse souvent les enfants et ils apprécient aussi le fait d'être autonomes dans la gestion de leur boisson (et de pouvoir l'emmener partout avec eux).

• Certains enfants aiment les infusions (tisanes, thé sans théine type Rooibos…) et acceptent bien volontiers d'en boire une tasse si on le leur propose (encore plus si on en boit avec eux !). Cela permet en outre d'utiliser les plantes et leurs vertus pour apaiser les éventuels petits maux dont peuvent, comme nous, souffrir nos enfants (du thym pour lutter contre les rhumes en hiver, de la mélisse pour un effet apaisant avant de se coucher, etc.).

Enfin, le moment du brossage de dents est souvent l'occasion de boire un petit verre d'eau, juste après s'être rincé la bouche : celui-ci aussi est à comptabiliser dans la quantité de liquide ingéré dans une journée ! ◆ 

Sophie Elusse & Claude Didierjean- Jouveau


1 AFood and nutrition board, Institute of medicine. Dietary Reference Intakes for Water, Potassium, Sodium, Chloride and Sulfate. National Academy of Sciences, 2003.

2 https://www.allodocteurs.fr/alimentation/aliments/eau/boire-chaquejour-un-litre-et-demi-d-eau-pour-rester-en-forme_13803.html

3 Voir l’article du médecin américain Heinz Valtin dans l’American Journal of Physiology en novembre 2002 : http://www.physiology.org/doi/abs/10.1152/ajpregu.00365.2002

4 Selon Margaret Mc Cartney, médecin écossais (British Medical Journal, juillet 2011).

5 Stanley Goldfarb et Dan Negoianu, dans le Journal of the American Society of Nephrology, en 2008.

6 Voir notamment à ce sujet les études recensées sur le site de La Leche League : https://www.lllfrance.org/vous-informer/desetudes/1524-etudes-sur-besoins-en-eau ainsi que l'article « Le bébé exclusivement allaité a-t-il besoin de boire de l'eau ? » p. 63 du numéro 70. 

C'est quoi l'écoparentalité ?

Rencontre avec Daliborka Milovanovic autour de Hathor et de l'éco-parentalité. Une émission présentée par Ingrid van den Peereboom.

Rencontre avec Daliborka Milovanovic autour de Hathor et de l'éco-parentalité. Une émission présentée par Ingrid van den Peereboom.
Ingrid anime tout les mardis à 11h30 et dimanches à 19h30 sur RCF Radio une émission consacrée à la famille et aux défis de l'éducation.


En savoir plus sur Hathor, la déesse-vache

Soutenir les éditions Le Hêtre Myriadis

Nouveau paradigme... Nouveau langage : Le pouvoir des mots

Article de Michel Odent extrait des numéros 59 et 60 et initialement publié par le journal américain Midwifery Today




A l'occasion de la semaine mondiale de l'accouchement respecté, profitez des frais de port offerts dans nos packs abonnement + "Le bébé est un mammifère" de Michel Odent


Nous sommes des êtres de langage et notre langage reflète nos croyances. Quand on analyse le champ lexical de la naissance, on comprend pourquoi, dans nos sociétés occidentales, celle-ci est vécue par les femmes et les enfants comme une étape difficile et douloureuse. Dans cet article, initialement publié par le journal américain Midwifery Today1, Michel Odent nous propose une analyse des mots, de leur pouvoir et comment il est possible d'en neutraliser les effets délétères.


Nous sommes avant tout des mammifères. Avant de nous demander ce qui singularise la naissance des humains, il nous faut rappeler les besoins universels des mammifères pendant la période périnatale. Ces besoins sont facilement résumés et interprétés dans le contexte scientifique actuel. Lorsqu’ils donnent naissance, tous les mammifères ont des stratégies pour éviter de se sentir observés : la privacy2 est l’un de leurs besoins fondamentaux. De plus, tous les mammifères ont besoin de se sentir en sécurité. Par exemple, dans la jungle, une femelle ne peut donner naissance tant qu’un prédateur rôde alentour. Les physiologistes expliquent aisément que dans une telle situation la femelle libère des hormones de la famille de l’adrénaline. Cette activation du système physiologique qui induit la fuite ou le combat bloque la libération d’ocytocine, l’hormone clé de l’accouchement : l’événement naissance est alors repoussé jusqu’au moment où la femelle se sent en sécurité. Nous sommes aujourd’hui en mesure de prétendre qu’il convient de « mammifériser » la naissance.
Nous sommes de plus des mammifères humains. Alors qu’un rappel des besoins universels des mammifères est une nécessaire première étape, nous devons aussi garder à l’esprit les différences entre les êtres humains et les autres mammifères. L’une des principales différences est que nous parlons. Parce que nous disposons de moyens sophistiqués de communiquer, nous créons des cultures. Le langage est le plus puissant agent de conditionnement culturel. Il est donc nécessaire d’étudier notre vocabulaire, y compris les racines des mots, pour mesurer à quel point nous sommes conditionnés dans les domaines de la procréation. Pour analyser notre programmation collective, nous prendrons l’exemple d’un/e étudiant/e dans la période de transition entre l’adolescence et l’âge adulte. C’est un âge critique quant à la curiosité pour tous les aspects de la vie sexuelle, y compris la naissance.

Vocabulaire de la honte

Cet être humain est constamment exposé au vocabulaire dominant et ses mots clés. Puisqu’il a l’intention de pratiquer la médecine, il va devoir étudier l’anatomie. Il apprendra bientôt que le terme savant pour désigner les organes génitaux externes est encore en anglais, comme c’était le cas naguère en français, « pudenda » (n. m. pl. du latin, « dont on doit avoir honte »), que ces organes sont innervés par les pudendal nerves et reçoivent leur sang par les pudendal arteries. S’il parle l’espagnol il entendra parler de nervios pudendos, le portugais de nervo pudendo. En allemand, on trouve le mot pudendus. En français, alors que le mot « pudeur » (sens de la modestie) a une forte connotation vertueuse, les termes anatomiques pour les nerfs et artères des parties génitales sont « les nerfs honteux » et « les artères honteuses ». Tout comme en allemand où le mot « Scham » (i.e. honte) est le premier composant de nombreux autres termes ayant trait aux parties génitales : « Schamhaare » (toison pubienne), « Schamberg » (mont de Vénus), « Schambein » (pubis), « Schamfuge » (symphyse pubienne), « Schamritze » (vulve), « grosse Schamlippen » (grandes lèvres), etc. En chinois, l’os pubien est appelé « chigu », ce qui littéralement veut dire « os honteux ». Il ne fait aucun doute que de telles connotations associées à ces parties du corps doivent être prises en compte lorsque l’on tente d’apprécier la façon dont le milieu culturel peut influencer la façon dont les femmes donnent naissance.

Vocabulaire de la passivité

Notre jeune étudiant/e est déjà en train d’évaluer son intérêt pour les différentes disciplines médicales, dont l’une est l’obstétrique. Il n’est pas indifférent que l’origine du mot soit le latin « obstetrix », l’équivalent de sage-femme. Son interprétation littérale est « femme qui se tient devant ». La racine de termes tels que « obstetrix » ou « obstacle » est le verbe latin « obstare » (se tenir devant). Ces considérations étymologiques soulignent l’ancienneté du conditionnement selon lequel la femme ne peut donner naissance sans que quelqu’un se tienne devant elle. Notre langage quotidien aujourd’hui traduit et transmet ce conditionnement. On suggère constamment que le besoin de base de la femme en train d’accoucher est qu’une autre personne soit présente et participe activement. La plupart des verbes liés à l’accouchement et à la naissance sont utilisés à la forme passive. Les femmes sont « délivrées » par une sage-femme ou un médecin. En anglais, il n’y a aucun verbe pour dire « naître » (le titre de mon livre Bien naître3 est finalement devenu, en langue anglaise, Entering the World, i.e., entrer dans le monde). En écumant livres et revues, on réalise la profondeur de ce conditionnement. Les parturientes sont des « patientes ». Il est banal de suggérer que face aux patients (passifs) les soignants (donneurs de soins) sont actifs. Chez les professionnels, il n’est pas rare que l’on évoque comment le « travail » est conduit, ou contrôlé, ou dirigé, ou « managé ». En d’autres termes, une femme n’a pas le pouvoir de donner naissance par elle-même. Dans la définition de la sage-femme selon l’Alliance internationale des sages-femmes, le mot « soin » apparaît six fois en quelque vingt lignes, ce qui suggère qu’une femme ne peut donner naissance sans un « donneur de soin » (en anglais « carer » et dans la version espagnole « cuidado »).
Il y a évidemment des différences culturelles. En chinois, on utilise souvent le terme jie Sheng, qui veut dire littéralement « accouchement effectué par d’autres ». En russe, en revanche, il semble que le vocabulaire soit moins invalidant. Le verbe principal pour « avoir un bébé » (rodit) est actif. Le terme utilisé couramment rodit’sa implique que « j’ai donné naissance par moi-même ». Les mères disent « rodila » (j’ai donné naissance). Rodil’ny dom est un endroit où l’on donne naissance (avec une connotation active). Doit-on postuler une relation inverse entre l’attitude active des parturientes et les taux de césarienne, lesquels sont restés relativement bas en Russie alors qu’ils explosaient déjà dans les villes chinoises ?

Vocabulaire de la dépendance

Notre étudiant/e en médecine pourrait aussi être tenté/e d’explorer quelques-uns des nombreux livres destinés au grand public publiés pendant la deuxième moitié du vingtième siècle. La croyance en une obligatoire dépendance à l’égard de personnes qui assistent à la naissance s’est renforcée pendant cette période avec l’apparition des écoles de « naissance naturelle » qui sont directement ou indirectement influencées par la « méthode psychoprophylactique » russe. Cette méthode était basée sur le concept de réflexe conditionnel. L’objectif théorique des disciples de Pavlov était de se débarrasser des inhibitions culturelles en reconditionnant les femmes. Cela a conduit finalement à la conclusion que les femmes doivent apprendre à donner naissance et qu’elles ont besoin d’être constamment guidées au cours du travail.
L’influence de telles théories explique l’émergence de « méthodes » d’accouchement « naturel », comme si les mots « méthode » et « naturel » étaient compatibles – leur association constitue de fait un oxymore. C’est ainsi qu’une forme sophistiquée et sans précédents de la parturition culturellement contrôlée s’est soudainement développée. De nouveaux mots à la mode sont apparus, impliquant qu’une femme ne peut donner naissance sans la présence active d’une personne apportant son expertise ou son énergie. Par exemple, le mot « coach » indique clairement que la femme en travail a besoin du service d’un expert. Ceux qui ont compris que la naissance est un processus involontaire n’utiliseraient jamais le mot « coach ». De même le mot « soutien » (« support » est très utilisé en anglais) indique clairement qu’une personne qui assiste la parturiente doit lui apporter de l’énergie. Le pouvoir de conditionnement du mot « support » est énorme. Bien des femmes présument que plus elles auront de soutien, plus facile sera l’accouchement. Le prétendu besoin de « soutien » a contribué à établir le dogme de la participation du père du bébé à l’événement. Ce dogme largement répandu illustre l’incompréhension culturelle de la physiologie de l’accouchement.. 
L’invalidant vocabulaire [de la naissance] englobe toute la période périnatale. Notre étudiant/e a depuis l’enfance entendu parler de « couper le cordon », une expression impliquant que séparer immédiatement le nouveau-né du placenta et d’une mère passive et incompétente est une nécessité physiologique. Les assistants à la naissance suivent des règles et discutent du meilleur moment pour « mettre le bébé au sein ». Personne ne savait jusqu’à une date récente que, pendant l’heure qui suit la naissance, alors que le bébé est dans les bras d’une mère extatique après le « réflexe d’éjection du fœtus », il y a une forte probabilité pour que le nouveau-né puisse trouver le sein.

Vers une révolution culturelle ?

Ce vocabulaire invalidant implique que, pour donner naissance, les femmes doivent surmonter un puissant conditionnement culturel négatif. Nous ne pouvons dissocier les effets de ce vocabulaire des effets de croyances et de rituels invasifs qui interfèrent aussi avec les processus physiologiques. La combinaison de tous ces facteurs tend à accroître les difficultés de la naissance, à empêcher le contact précoce entre mère et nouveau-né et à retarder le début de l’allaitement.
Notre analyse transculturelle de ce vocabulaire invalidant, ainsi que notre connaissance des croyances et rituels périnatals, imposent une question : quels sont, sur le plan de l’évolution, les avantages de cette tendance à accroître les difficultés de la naissance ? Cette question ne peut pas être éludée à l’heure où nous découvrons que donner naissance, chez tous les mammifères, implique la libération d’un cocktail d’hormones de l’amour, et où de multiples disciplines suggèrent l’importance de la période qui entoure la naissance en tant que période critique pour la forma- tion de l’individu, et en particulier pour le développement de la capacité d’aimer. Si de telles interférences culturelles sont aussi répandues, cela suggère qu’elles ont des avantages évolutifs.
Pour tenter de répondre à cette nouvelle question, nous devons d’abord rappeler que toutes les sociétés partagent les mêmes stratégies de base pour survivre. Ces stratégies incluent la domination de la nature et la tendance à dominer – voire à éliminer – d’autres groupes humains. Il est dès lors facile de comprendre que les milieux culturels qui l’emportent sur les autres sont ceux qui développent à un haut degré le potentiel humain d’agressivité. Quand la domination de la nature et des autres groupes humains est une stratégie de survie, c’est un avantage de développer une certaine forme de capacité à détruire la vie. C’est un avantage de modérer le développement de plusieurs facettes de l’amour, y compris le respect pour la « Terre-Mère ». Ainsi les multiples façons d’interférer, pendant une période critique, sur le développement de la capacité d’aimer, peuvent devenir des avantages évolutifs.
Ces considérations sont essentielles à l’aube du troisième millénaire. Nous réalisons soudain qu’il y a des limites à la domination de la nature. Nous comprenons la nécessité de créer l’unité au sein du village planétaire. À ce tournant de son histoire, l’humanité doit inventer des stratégies de survie radicalement nouvelles. Pour cela, nous devons compter, aujourd’hui plus que jamais, sur le développement de différentes facettes de l’amour. C’est pourquoi le conditionnement culturel négatif qui, pendant des millénaires, a interféré avec les processus physiologiques, est en train de perdre son avantage évolutif. Nous avons de nouvelles raisons de découvrir les besoins de base de la femme qui accouche et du nouveau-né.
Il nous faut prendre conscience des énormes difficultés qu’il faudra surmonter pour redécouvrir ces besoins de base et pour accepter que, dans le drame de la naissance, il n’y a que deux acteurs obligatoires : la mère et le bébé. Cela peut aider de réaliser que le concept de sage-femme est probablement plus récent qu’on ne le croit habituellement. Des témoignages filmés de la naissance chez les Eipos en Nouvelle Guinée (Schiefenhovel, 1978), des documents écrits sur des sociétés préagricoles telles que, par exemple, les !Kung San (Eaton, 1998) et des documents sur des groupes ethniques amazoniens suggèrent qu’avant la révolution néolithique, c’est-à-dire avant l’agriculture, l’élevage et la domination de la nature en général, les femmes s’isolaient pour accoucher.
En dépit des difficultés, une action urgente est nécessaire. La césarienne est plus sûre que jamais ; elle est devenue une intervention facile et rapide. Nous disposons de substituts pharmacologiques aux hormones naturelles, tels les perfusions d’ocytocine synthétique et les anesthésies péridurales. De telles avancées techniques, associées au conditionnement culturel négatif et à une incompréhension profonde de la physiologie, nous ont conduits à une situation sans précédents. Jusqu’à une date récente, en dépit des interférences culturelles, une femme devait compter sur la libération d’un « cocktail d’hormones de l’amour » pour accoucher. Aujourd’hui, à l’échelle planétaire, le nombre de femmes qui mettent au monde bébés et placentas grâce à la libération d’un tel flot hormonal est de plus en plus faible. Les hormones de l’amour sont devenues inutiles dans cette période critique de la vie humaine. Les questions se posent en termes d’avenir de nos civilisations, et même d’avenir de notre espèce.
Un des objectifs devrait être de modérer la puissance du conditionnement culturel négatif. En d’autres termes, nous devons reconsidérer notre vocabulaire. La révolution culturelle dont nous avons besoin sur ce plan sera accomplie lorsque « protection » et « privacy 2» seront devenus des mots clés dans les conversations, les livres, les conférences et les interventions médiatiques au sujet de la naissance.

En attendant…

Nous devons d’abord accepter que les effets de milliers d’années de culture ne peuvent être effacés du jour au lendemain. De plus, quel que soit leur milieu culturel, les femmes seront toujours soumises individuellement, lorsqu’elles atteignent l’âge adulte, à des conditionnements culturels différents. C’est pourquoi toute tentative de se libérer du vocabulaire invalidant de la naissance doit être associée à une connaissance de la solution adoptée par le processus évolutif pour surmonter des handicaps spécifiquement humains. Langage et conditionnement culturels sont liés au développement énorme du néocortex. En d’autres termes, pendant le processus de la naissance (ou toute autre sorte d’expérience sexuelle) la plupart des inhibitions sont liées à l’activité du néocortex. La solution que la Nature a trouvée pour surmonter cette vulnérabilité humaine est facile à comprendre dans le contexte scientifique actuel : pendant le processus de l’accouchement, le néocortex est censé réduire son activité. Du point de vue pratique, cela signifie qu’une femme en travail a avant tout besoin d’être protégée contre toute stimulation néocorticale. Cet aspect crucial de la physiologie de l’accouchement chez les humains était resté incompris par les théoriciens du vingtième siècle. Tel est le « péché originel » à l’origine de la cascade d’erreurs transmises par la plupart des écoles de « naissance naturelle ».
Aujourd’hui, dans le domaine de la naissance, nous nous trouvons dans la situation du voyageur qui s’aperçoit qu’il s’est trompé de chemin. Dans ce cas, la meilleure attitude est habituellement de retourner au point de départ avant qu’il ne soit trop tard et de prendre une autre direction. Soyons optimistes et agissons comme s’il n’était pas trop tard.

Michel Odent


1 « Dispelling the disempowering birth vocabulary », Midwifery Today 2008;(87):22-3, 65-6. La présente traduction française adaptée est publiée avec la permission de MidwiferyToday et de Michel Odent.

 2 « Privacy » est un terme anglo-saxon qui désigne à la fois l'intimité et un espace préservé des intrusions extérieures.

3 Éditions Seuil (1976)

Mon accouchement, mes choix : la naissance est un combat

La naissance est, entre autres choses plus douces, un combat. Car, afin de pouvoir construire un chemin qui nous soit propre, il faudra bien souvent aller à l’encontre de nos propres peurs et représentations, et de celles des autres.

La naissance est, entre autres choses plus douces, un combat. Car, afin de pouvoir construire un chemin qui nous soit propre, il faudra bien souvent aller à l’encontre de nos propres peurs et représentations, et de celles des autres. La liberté de choix des femmes (accoucher où, comment et avec qui on le souhaite) est-elle réellement en contradiction avec une naissance sûre ? 


Avoir le droit de choisir le lieu où l’on va accoucher n’est pas donné. Saisie par deux mères tchèques au sujet de l’impossibilité en droit tchèque d’accoucher à domicile avec l’aide d’un professionnel de santé, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en décembre 2014 « qu’en absence du consensus européen sur la question, le cadre législatif tchèque opère une protection légitime de la santé publique », tout en admettant qu’il y avait eu ingérence dans l’exercice du droit au respect de la vie privée des deux requérantes... L’ironie veut que cet arrêt a été rendu à peine une semaine après que le dernier rapport de l’organisme de surveillance et de recommandation du système de soins britannique a plaidé en faveur des naissances surveillées par les sages-femmes, y compris à domicile1. Les Pays-Bas et le Canada comptent presque un tiers d’accouchement à domicile (AAD) sans que la vie des femmes et des bébés soit mise en danger. Si l’AAD n’est pas interdit en France, les sagefemmes rencontrent des difficultés pour exercer leur droit de le pratiquer2. Les Maisons de naissance se sont développées dans de nombreux pays depuis une quarantaine d’années, mais peinent à voir le jour en France. Vraisemblablement, les décisions en la matière ne sont pas seulement liées à une question de sécurité.

(Sur)médicalisation systématique et violences obstétricales3

Les accouchements dans un cadre hospitalier ont un recours bien trop systématique à certaines interventions : touchers vaginaux répétés, rupture provoquée de la poche des eaux, monitoring continu, perfusions d’ocytocine pour déclencher ou accélérer le travail, expression abdominale, utilisation de forceps ou ventouse, épisiotomies, césariennes, sans parler de la position « gynécologique » imposée, de l’obligation de porter un vêtement de l’hôpital, ou de l’interdiction de boire et manger pendant le travail.

Si des actes techniques sont indéniablement ponctuellement justifiés, il conviendrait de ne pas les faire rentrer dans un protocole. Cette uniformisation d’une expérience par définition singulière est d’autant plus problématique qu’elle est reconnue, y compris par le CNGOF4, comme potentiellement iatrogène5. En 2007, le Vénézuéla a été le premier pays à nommer « violence obstétricale » ce phénomène, en le définissant dans un article de loi comme « l’appropriation du corps et du processus reproducteur des femmes par les personnes qui travaillent dans le domaine de la santé, appropriation qui se manifeste sous les formes suivantes : traitement déshumanisé, abus d’administration de médicaments et conversion de processus naturels en processus pathologiques. Cela entraîne pour les femmes une perte d’autonomie et de la capacité à décider en toute liberté de ce qui concerne leur propre corps et sexualité, affectant négativement leur qualité de vie. »6

Comment faire évoluer les pratiques, quand la principale intéressée n’a souvent même pas conscience d’avoir le choix, ne serait-ce que de choisir sa(ses) position(s) d’accouchement ?

Peur de la mort

La médicalisation systématique est basée sur l’idée communément partagée que tout accouchement est potentiellement risqué. Dans ce cadre, tous se plient au protocole sans prendre la mesure de sa violence. Pour changer le regard des femmes autant que du monde médical sur cette question, il faut se demander pourquoi la déshumanisation de la naissance est perçue comme un mal pour un bien. Se pencher sur l’histoire de cette médicalisation nous est alors d’une aide précieuse. Grâce aux travaux d’Yvonne Knibiehler7, de Sylvia Federici8 ou encore de Barbara Ehrenreich et Deirdre English9, on comprend que la nécessité d’un recours systématique au médical est historiquement construite. Et donc déconstructible. Si les mortalités infantiles et maternelles ont fortement diminué après la médicalisation de la naissance, il ne faut pas y voir une corrélation unique et évidente : avant Pasteur et l’asepsie, les morts étaient plus nombreuses à l’hôpital qu’à domicile. L’amélioration globale de la qualité de vie (y compris le droit au congé maternité, l’amélioration des conditions de travail de la femme enceinte, etc.) doit être prise en compte. La technique est certes un progrès ; mais pas l’unique recours.

Peur de la douleur

Les opposants à l’accouchement physiologique s’insurgent contre ce « retour en arrière » : se passer de péridurale, ce serait s’imposer une souffrance inutile10. La péridurale est sans conteste une avancée pour les femmes. Son usage systématique, non. Loin de faire l’éloge de la douleur, il s’agit de lever le tabou qu’elle représente : on la nie, ou on veut l’effacer de la réalité de l’expérience humaine. À part des cas extrêmes dont il n’est pas ici question, personne ne souhaite souffrir. Or la douleur peut parfois être un signal utile. Exemple : si on ne ressent rien quand on approche trop près d’une flamme, on se brûle. On peut vouloir écouter les signaux lancés par son corps au moment de l’accouchement. Chercher à comprendre et accompagner la douleur s’avérera souvent fort utile, nous amenant à prendre des positions ou émettre des sons efficaces pour soulager la douleur et faire progresser le travail. Rester à l’écoute de soi est une avancée, pas un recul. Pas plus que la péridurale n’est en soi un échec.

Peur de l’animalité

Outre la peur de la douleur et des positions qui pourraient paraître inconvenantes, le fait de crier peut être envisagé avec appréhension. Comme le rappelle Françoise Edmonde Morin dans son Petit manuel de guérilla à l’usage des femmes enceintes11, le cri « n’est pas seulement expression d’une peine physique, il sert aussi à extérioriser une trop grande tension intérieure ». Il rappelle le cri des sportifs au moment de l’effort maximal. Les cours de chant prénatal, qui permettent d’explorer les sons et leurs vibrations, aident à apprivoiser cet aspect de la naissance. Qui plus est, pour une sage-femme expérimentée, les cris et sons variés peuvent être un indicateur du stade de l’accouchement.

Quelle place pour les accompagnants ?

Être bien entourée est un élément déterminant pour vivre au mieux l’événement de la naissance. Il faut pouvoir créer la bulle qui permet d’être à l’écoute de son corps. Une équipe médicale ayant une connaissance de l’accouchement physiologique est alors utile. La présence d’une sagefemme qui puisse assister la femme comme elle le souhaite est bien sûr avantageux, d’autant plus dans le cadre d’un accompagnement global à la naissance. La présence du père, presque requise après avoir été impensable, n’a vraiment de sens que si elle aide la mère à maintenir sa bulle. Toute présence souhaitée par la mère (doula, ami, parent) devrait être envisagée et discutée avec bienveillance.

Une affaire à la fois privée et publique, un combat féministe

Comment être sûre de soi face à un système qui, au nom de la sécurité, n’a pas vocation à rendre les femmes actrices de leur grossesse et de leur accouchement ? En se renseignant, en se constituant un savoir que les « sachants » du monde médical ont souvent perdu. Que ce soit à un niveau individuel, en cherchant à créer le dialogue à partir d’un projet de naissance, ou à un niveau collectif, pour faire avancer les droits des femmes en matière de naissance, ce sont les femmes (et les hommes) qui par leurs actions feront évoluer les pratiques. Permettre aux femmes d’être à l’écoute de leur corps, de faire confiance à ce qu’elles ressentent, de se sentir capables de (et légitimes à) décider de ce qui est bon pour elles, c’est un combat à la fois intime, social et féministe. ◆

Elsa Pottier


 1 https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2014/dec/03/low-risk-pregnant-women-urged-avoid-hospital-births /

2 Depuis 2002 est exigée une assurance obligatoire dont le prix équivaut à 1 an de salaire ; des sages-femmes passant outre, pour des raisons financières, se voient radiées par l’Ordre des sagesfemmes, sans que les familles dont les femmes et les enfants se portent bien n’aient en rien appelé à une telle décision. /

3 Voir le blog de Marie-Hélène Lahaye : http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/ /

4 Collège national des gynécologues obstétriciens français : http://www.cngof.asso.fr/D_TELE/position_acc_physio_121205.pdf /

5 « Se dit d’un trouble, d’une maladie provoqués par un acte médical ou par les médicaments, même en l’absence d’erreur du médecin », Dictionnaire Larousse. /

6 Rogelio Pérez D’Gregorio, « Obstetric violence: A new legal term introduced in Venezuela », International Journal of Gynecology & Obstetrics (Décembre 2010). /

7 La femme et les médecins (Éditions Hachette, 1983), La Révolution maternelle depuis 1945 : femmes, maternité, citoyenneté (Librairie académique Perrin, 1997, 1999), Histoire des mères et de la maternité en occident (Éditions PUF, 2002, 2012). /

8 Caliban et la sorcière (Éditions Entremonde, 2014) /

9 Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes soignantes (Éditions Cambourakis, 2015) /

10 Voir Le Conflit : la femme et la mère, Élisabeth Badinter (Éditions Flammarion, 2010) ; « La renaissance de l’accouchement douloureux », Odile Buisson (15/03/2013, huffingtonpost.fr) /

11 Éditions Seuil, 1985.

Lettre ouverte aux soignants

Bonjour,

Je suis là, devant vous, face à vous.
Je suis là, devant vous, face à une étape de ma vie, et de celle de mon bébé, de ma famille.
Je ne suis pas malade, je ne suis pas démente, je ne suis pas une personne compétente séparée d’un corps impotent, je suis un tout… et, par-dessus tout, je suis en train de devenir…




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Bonjour,

Je suis là, devant vous, face à vous.
Je suis là, devant vous, face à une étape de ma vie, et de celle de mon bébé, de ma famille.
Je ne suis pas malade, je ne suis pas démente, je ne suis pas une personne compétente séparée d’un corps impotent, je suis un tout… et, par-dessus tout, je suis en train de devenir…

Prudence ! 

Depuis des mois déjà, je suis en devenir… J’ai côtoyé plus près que jamais l’alliance de la force et de la vulnérabilité, ma chrysalide s’est tissée fil à fil, cahin-caha parfois, mais bel et bien et me voilà, « entre vos mains »…
Plus que jamais, là, maintenant, je suis en devenir… Je suis face à un passage, un de ces passages comme on en rencontre peu dans la vie, qui nous rappellent une autre alliance subtile, celle des portes de la vie et de la mort, ces passages qui se répondent en écho et font résonner tant de choses… Il n’y a pas que mon bébé qui s’engage… mais, lui non plus, il ne s’agit pas de l’oublier dans toute son extrême sensibilité, sur le seuil du tout premier passage qui marquera et imprégnera son entrée dans le monde de ses semblables… Et, à travers moi déjà, vous lui donnez un aperçu de cet accueil…

Prudence !

Vous me voyez là, à un instant particulier, unique… Gardez cependant en tête qu’il s’inscrit dans une continuité, la continuité de la vie, mais aussi la continuité d’une existence individuelle, avec ses blessures, ses peurs et ses espoirs, ses silences et ses élans, ses ambivalences et ses tabous.
Peut-être ai-je été blessée au cœur même de mon intimité, cette intimité qui se met maintenant à nu, à vif, pour ce nouveau passage. Peut-être à ma façon suis-je une rescapée, moi, là, qui me tiens devant vous, vulnérable quand bien même je serais forte.
Physiquement abusée, violée, ou symboliquement violentée : la mémoire dans les cellules de mon corps en gardent de toute façon une intensité certaine.

Prudence !

Mon corps est un temple que je rencontre et découvre peut-être pour la première fois dans son mystère mais aussi dans son animalité et dans ses blessures d’enfant. Est-ce une façon de m’accompagner dans ce passage en m’allongeant sur une table froide, nue ou presque, jambes écartées voire tenues dans des positions que mon corps refuse, mon intimité à la vue voire à la merci de tous sous la lumière crue, comme si, soudain, elle que je commence peut-être seulement à apprivoiser, ou à envisager, comme si elle ne m’appartenait déjà plus, comme si elle ne saurait être respectée ni même seulement mienne ?

Prudence…

Je veux vous faire confiance, et là encore se rejoue, phénomène fondamental mais tellement peu conscient, le fondement de cette confiance, qui appelle empathie et réciprocité. Je suis là pour mettre au monde mon enfant, mais je ne serai plus la même après ce passage de plus. Acceptez de me laisser, à mon rythme, et à la manière qui sera mienne, entrevoir cette puissance qui m’anime…
De, simplement, me laisser aller à cette rencontre, tant avec moi-même qu’avec mon enfant.
Peut-être aurai-je besoin de pleurer, de peur, de douleur, de panique ou de libération : peut-être aurai-je besoin de hurler mes émotions, ma douleur, mon histoire… Peut-être deviendrai-je insolemment sauvage, et aurai-je besoin d’une intimité plus grande encore. Laissez-moi traverser tout cela avec humanité. Ne me forcez pas au silence, à l’immobilité. Ne me soumettez pas. Je ne suis pas en train de perdre la tête, je suis juste en train de m’ouvrir à demain.

Prudence !

Je suis presqu’autant témoin que vous de cette force qui me traverse, la puissance de ces vagues qui se déchaînent, me dé-chaînent et m’emmènent au plus près de moi-même et vers mon enfant. Vous devez y être habitué(e), phare bienveillant et paisible qui sait recevoir les tempêtes et qui sait aussi le calme qui les suit.

Ensemble.

Selon mon histoire et à tout instant, mes attentes envers vous pourront varier… mais toujours, je voudrais toujours pouvoir miser sur une réelle confiance entre nous : que je puisse, moi, vous faire confiance, que je n’aie pas à me protéger de vous, et que vous, vous fassiez pleinement confiance à mon corps, à mon bébé, à mon ressenti qui sont les seuls à pouvoir me guider, et les seuls que nous ayons, ensemble, à écouter et à accompagner.
C’est bien moi qui accouche, c’est à mon bébé que je veux « obéir », à ses messages que je veux répondre, pas à des injonctions qui nous sont à tous deux extérieures et souvent bien davantage liées aux habitudes ou aux peurs qu’aux besoins avérés… Mais votre discrétion, votre bienveillance et l’ensemble de vos propres compétences représentent à mon sens une forme authentique d’accompagnement, celui qui accueille mes rugissements de lionne comme mes tremblements d’enfant : celui qui permet, vraiment, pleinement, mon empowerment, et qui me laisse simplement devenir maman….

Je découvre mon enfant… Silence…

Ne dites rien, laissez-nous le temps, de nous sentir, nous écouter, nous découvrir, nous retrouver… Ne me montrez rien, laissez-le, lui, me montrer qui il est… Ne mettez pas des mots à vous sur notre bulle encore floue… Ne posez pas des mots d’une réalité où nous ne sommes pas encore redescendus, gardez-nous ce temps de pause. Ne mettez pas des mots sur ce que mes yeux ne voient pas encore. Ne dites rien qui trouble nos élans ou nos imaginaires, tout ce qui tisse notre histoire particulière… Pour ce qui est d’agir, rien ne presse… Le temps se suspend, aux yeux et au chant de cet enfant… Je suis devenue papillon, mes ailes ont besoin de temps pour sécher, ne rien précipiter… ne rien bousculer… Vous êtes à ce moment encore gardien(ne) de notre bulle, bienveillant accompagnant sur notre chemin de devenir parents.

Amandine Cadars

Disposer de son corps quand on accouche : un combat féministe - Entretien avec Laëtitia Négrié

Laëtitia est doula et mère de deux enfants. Si le féminisme s’est imposé à elle au fil de son parcours de femme et de mère, c’est aujourd’hui entre quatre yeux qu’elle nous explique comment l’accouchement tel qu’il est vécu aujourd’hui en France, fief d’une société patriarcale qui ne respecte pas la physiologie du corps féminin, demeure l’une des plus grandes batailles à mener pour les femmes.




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Laëtitia est doula et mère de deux enfants. Si le féminisme s’est imposé à elle au fil de son parcours de femme et de mère, c’est aujourd’hui entre quatre yeux qu’elle nous explique comment l’accouchement tel qu’il est vécu aujourd’hui en France, fief d’une société patriarcale qui ne respecte pas la physiologie du corps féminin, demeure l’une des plus grandes batailles à mener pour les femmes.
  • Grandir Autrement : Vous êtes maman et doula et, à travers votre expérience professionnelle et personnelle, vous avez peu à peu constaté que l’accouchement était entouré d’une problématique complexe, celle du droit des femmes à choisir, à vivre avec leur corps des choses qui leur sont propres. Une problématique que vous qualifiez à juste titre de féministe. Pourriez-vous nous en dire plus sur tout ce parcours ?
    Laëtitia
    : Je suis devenue doula après les naissances de mes deux enfants. J’ai vécu mes deux accouchements à la maison, où tout s’était plutôt bien passé. Après ces accouchements, j’ai rencontré d’autres mères qui, elles, avéaient accouché à l’hôpital, et j’ai constaté à travers leurs récits qu’il y avait toujours un problème. Tous ces accouchements avaient eu, bizarrement, quelque chose de pathologique ! Au début, j’ai trouvé cela surprenant, puis choquant, jusqu’à ce que j’en sois révoltée. J’ai commencé à me demander pourquoi l’hôpital renvoie nécessairement une image problématique et pathologique de l’accouchement alors que les accouchements à domicile se passent quasiment tous sans problème médical ? J’ai eu envie de devenir doula pour deux raisons. La première, c’est que je voulais me positionner et accompagner des femmes contre cette atteinte du droit à disposer de leur corps et la deuxième, c’est qu’en devenant maman, je me suis sentie isolée. J’ai réalisé qu’on est très seule face au rôle social de la maternité. De là, je me suis formée.

  • Et vous avez commencé à accompagner des femmes.
    À travers ma pratique, j’ai pu observer ce qui se passe en salle d’accouchement. Les femmes sont dépossédées de tout, même de choses aussi fondamentales qu’aller aux toilettes, se nourrir, boire… Pour mon projet de fin d’études de doula, j’ai travaillé sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT) post-natal et j’ai rencontré des femmes qui avaient subi des épisiotomies ratées, des sutures à vif, qui ont entendu des propos humiliants, ou qui ont été victimes de techniques de manipulation de la part des équipes médicales pour accepter la péridurale alors qu’elles n’avaient pas forcément mal ou pas envie de cette péridurale… Il y a des femmes en travail qui se présentaient la nuit en maternité, dont on arrêtait le travail pour le relancer le matin, afin de ne pas avoir à gérer un accouchement de nuit, parce que ça incommodait les équipes ! J’ai alors réalisé à quel point cette atteinte allait parfois au-delà de l’imaginable.

  • Face à toute cette souffrance, qu’avez-vous fait ?
    Partant de là, je suis devenue militante pour l’accouchement à domicile. Mais j’ai senti les limites de ce combat. Ce qui était proposé dans cette lutte ne me suffisait pas : la notion de nature – sur laquelle je reviendrai tout à l’heure – ainsi que le refus de voir la naissance comme quelque chose de politique m’ont amenée à me tourner vers d’autres structures militantes. Je suis alors allée au Planning familial me former au conseil conjugal et familial. C’est une structure militante institutionnalisée et reconnue, bien installée, et je pensais à l’époque que ce mouvement féministe pouvait faire reconnaître l’accouchement comme une question politique. Au fond, il s’agit de comprendre de quel féminisme on a besoin.

  • Vous avez trouvé des appuis, du soutien ?
    J’ai fait la rencontre de Béatrice Cascales, avec qui j’ai amorcé une réflexion, féministe et politique, sur la question. Et très vite, nous sommes arrivées au constat que les femmes avaient toujours fait l’objet d’un contrôle social de leur fécondité. Contraception, IVG, sexualité, contrôle des naissances… Une anthropologue féministe, Paola Tabet, ainsi que Colette Guillaumin et bien d’autres, ont mis au jour ce contrôle social, elles ont publié à ce sujet. Les combats féministes modernes ont réussi à s’approprier une partie de ce contrôle : la contraception, l’IVG, sont désormais, en France, accessibles aux femmes. Mais on constate aussi que la lutte s’arrête au choix de poursuivre une grossesse ou non. C’est là que la fécondité est contrôlée d’une manière coercitive et invisible et que l’accouchement devient un événement social. C’est une véritable question politique qu’on cache derrière l’idée de nature !

  • L’idée de nature est politique, alors ?
    C’est une idée fabriquée pour masquer l’histoire du contrôle social de la fécondité ! Cet argument apparaît au 16e siècle. Au travers de l’histoire, on s’aperçoit que l’idée de nature a servi à rendre légitime l’oppression des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des hétéros sur les homos… Par « nature », les femmes doivent être cantonnées à la sphère privée, à l’éducation des enfants, puisqu’elles les portent, les mettent au monde, les allaitent… Il faut se rendre compte que de dire par exemple « c’est naturel d’allaiter durant six ans, regardez les Africaines, elles le font ! » (ce qu’on entend souvent à propos de l’allaitement), c’est profondément raciste. Les Africaines ne sont pas plus « naturelles » que nous ! Elles ne sont pas plus sauvages ou moins civilisées. Il est nécessaire de prendre en compte ce pourquoi une société allaite ou pas, et de réaliser quels sont les facteurs sociaux, économiques et culturels qui font qu’une femme allaite ou pas, ou qu’une femme allaite deux ans ou six ans. Moi-même j’ai allaité, parce que je pensais que c’était ce qu’il y avait de mieux pour mon enfant, et je le pense toujours. Toutefois, je me refuse d’adhérer à un dogme qui réduit les femmes à l’idée de nature. C’est à chaque femme de choisir ce qu’elle souhaite faire de son corps, d’allaiter ou pas, car il n’y a qu’elle qui sait quelle réalité quotidienne elle vit. C’est elle qui allaitera ou pas, et personne d’autre. La science, la médecine et même la psychiatrie ont contribué à entretenir et appuyer cette idée de nature, ces trois domaines étant à l’origine des domaines masculins. Il est très important de comprendre que cette idée de nature est en fait une idée profondément réactionnaire, un dogme qui assure une domination des hommes sur les femmes. Et c’est cette idée de nature, travaillée et véhiculée par les sciences, qui a créé de toute pièce la pathologisation du corps féminin, en particulier sur tout le continuum de la vie sexuelle et reproductive. La prise en charge de la ménopause en est un autre exemple.

  • La féminité est une maladie, en somme ?
    La façon dont le système traite les femmes porte à le croire, même s’il est difficile de savoir ce qu’est la féminité! Existe-il un original de la féminité? Je ne le crois pas ! Une femme, de ses premières règles à sa ménopause, est tenue d’être régulièrement suivie, avec un traitement, une surveillance… À croire qu’être capable de fécondité est pathologique. Les femmes reçoivent des leçons de morale toute leur vie : si elles font des enfants trop tôt, trop tard, trop rapprochés, pas assez rapprochés, si elles ont une sexualité trop tôt, pas avec la bonne personne, etc., et si elles ne font pas d’enfant du tout, elles seront suspectes ! À nouveau, on tombe dans ce contrôle social. La fécondité dite naturelle comme beaucoup l’imaginent n’existe pas. Les femmes n’entrent pas en rut ! On ne se promène pas le derrière à l’air en poussant des cris pour appeler les mâles alentour quand on ovule. On ne subit pas notre fécondité, nous sommes capables d’intellectualisation, de gestion. Je ne renie pas que certaines femmes ressentent une fluctuation du désir tout au long de leur cycle. J’ai confiance en la parole des femmes qui racontent cela, tout comme je sais que ce n’est pas le cas pour toutes, que nos désirs ne sont pas irrépressibles et incontrôlables, et que nous vivons toutes notre réalité biologique de manière singulière. Tout comme je sais que le désir est lui aussi façonné par le social, par ce modèle hétérosexuel et procréatif qui finit par prendre une apparence naturelle. Le problème est de savoir à qui appartient la gestion de la fécondité.

  • C’est la remise en question à laquelle vous êtes arrivée.
    Pour moi, les femmes devraient avoir le choix pour tout. Leur sexualité, leur contraception, la façon de mener leur grossesse, l’accouchement, l’alimentation de leur enfant ! On touche au droit à disposer de son corps ! L’éducation et les soins aux enfants et le rôle social de la maternité sont relégués tout le temps aux femmes, comme si un homme « naturellement » ne pouvait pas s’occuper d’un petit. Ce n’est pas parce que tu es en capacité de faire le ménage, la vaisselle, l’entretien du logis, la nourriture, les enfants que tu dois le faire. D’ailleurs, quand on regarde les modes de parenté ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, on constate que le modèle hégémonique qu’on connaît ici n’est pas plus « naturel » que les autres. La polygamie, l’échange des femmes sont-ils plus « naturels » ? Ce sont des modèles sociaux et culturels et non « naturels », et le nôtre est clairement issu du patriarcat. En exemple, la division sexuelle du travail comme on l’a longtemps connue dans nos sociétés capitalistes : l’homme qui est un modèle de productivité, qui gagne de l’argent, qui travaille, et la femme qui se voit attribuer les tâches domestiques, non rémunérées. C’est encore un modèle fort du couple d’aujourd’hui, même s’il existe désormais d’autres agencements familiaux : les familles recomposées, les familles monoparentales, les familles homoparentales, ou les femmes-mères qui travaillent à l’extérieur. Dans les années 70, cette idée de nature a été dénoncée et combattue, avec des revendications portées sur le fait que ce qui se passe dans la sphère privée est politique. C’est à ce moment-là que les violences conjugales, les viols sous couvert de devoir conjugal que les femmes devaient remplir en échange d’une rémunération implicite – la nourriture, le toit au-dessus de la tête, etc. –, que toutes ces réalités taboues ont été reconnues, sont sorties de l’ombre et qu’on a reconnu le travail productif des femmes, qui, même si elles ne sont pas payées, travaillent.

  • Aujourd’hui, le combat féministe a donc abouti à une vraie réappropriation des femmes à décider, à disposer de leur corps, de la contraception jusqu’à la sexualité en général. Le seul blanc, dans tout ça, c’est l’accouchement.
    Exactement. La prise en charge de l’accouchement est restée privée et non politique. Pourtant, c’est un événement majeur de la vie sexuelle des femmes qui choisissent de devenir mères ; on doit inclure l’accouchement dans les luttes féministes !

  • D’où vient ce blanc, ce dédain de l’accouchement dans le combat féministe, à votre avis ?
    Il découle du refus de reconnaître l’accouchement comme un événement sexuel. Paola Tabet et ses collègues ont montré que les femmes ont depuis longtemps été divisées en deux groupes : les putains et les mères. Les putains étant destinées au travail sexuel, au plaisir masculin, et les mères à la fécondité, à la procréation, aux enfants. Cette dichotomie implique que dès l’instant où tu deviens mère, tu ne peux plus faire partie de la première catégorie, tu ne peux plus prendre de plaisir, donc qu’en est-il de la sexualité ? L’inconscient collectif refuse l’idée d’une mère qui prend du plaisir. L’épisiotomie est d’ailleurs un marquage des mères pour dire « tu ne prendras plus ton pied », c’est clairement un acte de violence obstétricale, comme le point du mari1. Ces violences obstétricales, avec une instrumentalisation de l’accouchement, viennent d’outils créés par des hommes, utilisés par des hommes. Il n’y a que l’obstétricien qui peut les utiliser, en salle d’accouchement. La sage-femme n’a pas le droit aux forceps. Et toutes ces violences faites aux femmes sont légitimées par cette idée de nature qui dit que les femmes sont faites pour être mères, mais paradoxalement, qu’elles en sont incapables sans la médecine.

  • Ces deux images sont contradictoires, il y a de quoi devenir fou !
    De mon constat, cette contradiction est à l’origine de nombreuses difficultés maternelles et dépressions post-natales chez les jeunes mères qui ne comprennent pas pourquoi c’est naturel d’avoir un bébé alors qu’on leur renvoie qu’elles en sont incapables sans l’aide de la technologie médicale. Aussi cette fameuse idée de nature est encore plus forte au sujet de l’accouchement. Cette idée rend service à deux idéologies opposées : d’un côté, l’accouchement physiologique est naturel, et de l’autre, l’accouchement est naturellement dangereux. Je crois que beaucoup de féministes ont eu peur de s’occuper d’une chose que certaines d’entre elles doivent penser très naturelle !
  • Il se joue vraiment un combat en salle d’accouchement, plus grand que celui de mettre au monde son bébé. Pour moi, la salle d’accouchement devient un écomusée du patriarcat avec des preuves matérielles de la domination masculine sur les femmes !

  • Et concrètement, que faire pour mener ce combat à bien ?
    Trouver des solutions individuelles pour se détacher des dogmes et de cette identité de mère pathologique, incapable et malade. Se donner la possibilité d’accéder aux informations, transmettre du soutien entre femmes. Continuer la lutte politique et féministe pour sortir de ce système de genres faits de rapports sociaux qui maintiennent les inégalités.

Propos recueilles par Laura Boutevin


1 Geste effectué à l'insu de la parturiente qui consiste à recoudre une épisiotomie avec quelques points de suture supplémentaires, ce qui est supposé accroître le plaisir de l'homme lors des rapports sexuels.
Pour aller plus loin
La construction sociale de l’inégalité des sexes : Des outils et des corps, Paola Tabet, Éditions L’Harmattan (1988).
L’Après- patriarcat, Éric Macé, Éditions Seuil (2015).
Caliban et la sorcière, Silvia Federicci, Éditions Entremonde (2014).

Respect de la physiologie : plantes et humains, même combat

extrait du numéro 69 - mars/avril 2018

extrait du numéro 68 - mars/avril 2018

  © Jenny BalmefrézolPour faire pousser des tomates dans notre jardin, il va nous falloir préparer un sol accueillant et approprié, donner de l’attention, du temps et de la patience. Il faut bien arroser et être présent, tout en laissant à la plante de la place et de la liberté afin qu’elle puisse s’épanouir, fleurir et faire des fruits. Et pour les humains, qu’en est-il ? Ne serait-ce pas similaire ?De prime abord on ne ressemble pas beaucoup à une tomate, pourtant nous avons plus d’un point en commun. Le respect de notre physiologie comme condition de notre bon développement en fait partie.

La physiologie, du grec « phusis », la nature, et « logos », l’étude, la science, étudie le rôle, le fonctionnement et l’organisation mécanique, physique et biochimique des organismes vivants et de leurs composants. Elle étudie également les interactions entre un organisme vivant et son environnement et cherche à préciser la nature des mécanismes grâce auxquels les organes remplissent leurs fonctions. La physiologie est une discipline voisine de l’histologie 1 , de la morphologie 2 et de l’anatomie 3 . Elle s’applique aussi bien au règne animal (physiologie animale), qu’au règne végétal (physiologie végétale ou phytobiologie).

Boulot, métro, dodo…

Pour pousser de manière autonome, une plante a besoin d’un sol qui correspond à ses besoins biologiques de nutrition, d’un air sain et d’un environnement non stressant. Sinon, elle ne s’épanouira pas correctement, développera des pathologies et ira même jusqu’à mourir prématurément. Il en est de même pour nous. Aujourd’hui nous souffrons bien souvent d’une alimentation dégradée et d’un rythme allant à l’encontre de notre biologie. Nous respirons pour beaucoup un air pollué et nous sommes soumis à des taux de stress énormes qui commencent malheureusement trop souvent dès le berceau.
© Jenny Balmefrézol
Nous sommes facilement choqués d’entendre que dans certains élevages conventionnels de poules pondeuses, les éleveurs organisent la vie des poules de manière à leur faire croire que dans une journée il y en a deux en jouant sur les éclairages des hangars. Et ce, afin qu’elles pondent deux fois plus, sans prendre en considération leur physiologie et leur épuisement. Pourtant il est tout à fait admis que d’éclairer nos maisons à 6 heures le matin pour commencer plus tôt notre journée et de les éteindre à 23 heures pour en faire encore un peu plus n’est pas un problème. La démocratisation de l’électricité et donc des éclairages dans les maisons a été une grande avancée technologique qui a certes d’énormes avantages, mais aussi des inconvénients. Un des gros inconvénients est celui d’aller à l’encontre de la physiologie qui voudrait que nous soyons au repos la nuit et éveillés la journée pour retirer les bienfaits de la lumière. Il a été prouvé que les intensités et les fréquences lumineuses des éclairages artificiels et des écrans sont néfastes pour notre santé 4 , et pourtant c’est notre quotidien.

La vie du 21e siècle nous pousse à aller toujours plus vite et à faire toujours plus de choses. Nos enfants vivent ça aussi au quotidien. La France, en comparaison avec certains pays notamment du nord, impose aux enfants un rythme scolaire très soutenu et intense. Se lever tôt, se dépêcher de se préparer pour partir à l’école. Se dépêcher de faire son exercice et le faire sans fautes car l’erreur est très mal vue. Se dépêcher d’aller à la cantine même si l’on n’a pas faim à ce moment-là. Se dépêcher de manger son assiette et ne surtout pas en mettre à côté. Se dépêcher de jouer parce que la récréation ne dure pas longtemps. Se dépêcher de faire pipi parce que c’est maintenant et c’est tout. Se dépêcher pour ne pas rater le bus. Se dépêcher de goûter pour aller vite faire ses devoirs. Se dépêcher d’aller au bain, pour se dépêcher d’aller dormir, pour vite recommencer demain. Et en plus on doit s’estimer heureux parce qu’il y a des endroits dans le monde où il n’y a pas d’école et pas d’électricité qui permet de se lever tôt pour travailler devant des ordinateurs et se coucher tard ! Si parfois on avait dix minutes pour y réfléchir, on pourrait peut-être se poser la question de ce qui est le mieux et pourquoi…

Comment faire pour respecter davantage notre physiologie?

© Jenny BalmefrézolVous arrive-t-il parfois de vous réveiller parce qu’un rayon de soleil caresse votre visage ? La réponse est souvent non, car on dort généralement les volets fermés. Voilà par exemple un détail facile à modifier au moins une fois de temps en temps...

Il serait plus judicieux que des temps de qualité priment sur des quantités de temps bien remplis de plein d’activités. Des activités, on en fait beaucoup : travailler beaucoup pour gagner beaucoup d’argent pour manger beaucoup, consommer beaucoup, se divertir beaucoup et partir un peu en vacances… Il faudrait deux journées en une, et encore cela ne suffirait pas. C’est la course entre passion, ambition, savoir, pouvoir, devoir, espoir, tout est mélangé et au fond, on se demande souvent pourquoi on fait les choses. À quoi ça rime ? Plus d’activités et d’agitation ne veut pas dire plus de bonheur. Prenons le temps, faisons l’éloge des moments simples partagés en famille, l’éloge de la lenteur, de la respiration consciente, de la non-activité partielle. Même si bien entendu cela n’est pas toujours facile et parfois même très compliqué, la prise de conscience est déjà un grand pas vers plus de sérénité et de respect de nous-mêmes.

De la naissance jusqu’à la mort

De la naissance jusqu’à la mort, nombreuses sont les occasions de faire preuve de davantage de respect envers la physiologie. On entend parfois parler des accouchements physiologiques ou des accouchements qui garderaient une place pour la physiologie. Mais ça ne s’arrête pas à la naissance. On peut aussi accompagner nos bébés et nos enfants dans le respect de leur physiologie : respecter le plus possible leur temps de sommeil, respecter leurs besoins alimentaires, horaires et quantité, au moins quand ils sont avec nous. Allaiter nos bébés à la demande, les porter s’ils le veulent sans restriction, éviter un maximum de les traîner dans des supermarchés où il y a des néons, le wifi et autres ondes. Laisser les enfants passer des heures dehors s’ils le souhaitent, même en hiver. Nos adolescents aussi ont besoin que l’on respecte leur biologie et leur psychologie, dans cette période très riche et très complexe. Besoin de veiller tard, besoin de dormir beaucoup, besoin de rire, besoin de râler. Quant à nous, adultes, levons le pied et refusons ce rythme que l’on nous impose. Il faut réorganiser nos vies pour en faire moins, prendre le temps d’apprendre à respirer, à observer, à sourire à notre voisin. Moins courir après l’argent, consommer moins et mieux. Prendre le temps de faire des gâteaux soi-même et y mettre de l’amour. S’occuper de nos aïeux, leur permettre de passer du temps avec leurs enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Écouter leurs récits si précieux et en tirer des leçons. Prendre le temps de comprendre pourquoi on est malade quand on l’est et prendre le temps de se soigner avec une médecine plus naturelle, plus lente et moins violente. Prendre le temps de faire pousser quelques tomates (même si c’est sur notre balcon en ville) pour comprendre leur vie et en prendre exemple ! ◆

Jenny Balmefrézol

1 L’histologie est la branche de la biologie et de la médecine qui étudie les tissus biologiques. Elle a pour but d’explorer la structure des organismes vivants (source Wikipédia).
2 La morphologie est l’étude de la forme et de la structure externes des êtres vivants dans les différentes sciences biologiques (source Wikipédia).
3 L’anatomie est la science qui décrit la forme et la structure des organismes vivants et de leurs parties (source Wikipédia).
4 http://www.afe-eclairage.fr/docs/2017/12/12/12-12-17-10-54-Fiche_AFE_effets_lumiere_sur_Homme.pdf


À la recherche du bonheur : Entretien avec Jonathan Lehmann

extrait du numéro 67 - Novembre/Décembre 2017

extrait du numéro 67 - Novembre/Décembre 2017


Jonathan Lehmann se décrit lui-même comme un étudiant du bonheur. Après avoir retrouvé la joie de vivre grâce à la méditation notamment, il a souhaité faire bénéficier le plus grand nombre des bienfaits de cette pratique et partager son approche spirituelle de l'existence. Parmi ses multiples projets, Jonathan Lehmann travaille à introduire la méditation dans les écoles. Nous avons rencontré ce jeune homme serein, rayonnant et inspirant, qui a choisi de mettre ses talents, son enthousiasme et sa propre évolution spirituelle au service du bien commun.


•    Grandir Autrement : Votre activité est vraiment particulière, comment travaillez-vous ?

Jonathan Lehmann : J'explore ce qui contribue au bonheur et au bien-être : la méditation et d’autres « leviers spirituels », tels que le travail de la respiration, les affirmations positives, la pratique de la gratitude… Dans ce domaine, je suis autodidacte. J'ai fait six ans de droit et deux ans de commerce mais il n'y a pas besoin de diplômes. Je me forme à travers des lectures, des conférences, le web, des retraites, des voyages (en Inde…). Parallèlement, je cherche à transmettre mes découvertes en les vulgarisant, avec des leçons théoriques et pratiques. Je tiens un blog1 avec des outils concrets, des méditations guidées et je suis en train de publier un livre. J'anime des ateliers de groupes, en entreprises entre autres, autour de la méditation. J'accompagne des personnes individuellement : je « coache » ainsi une femme atteinte d'un cancer, à l'aide de la visualisation. Une partie de mon activité est lucrative et une partie est bénévole.

•    La méditation est au centre de votre pratique et de votre enseignement. En quoi cela consiste- t-il au juste ?

La méditation, c'est être attentif à l'instant présent. C'est l'antidote à la tyrannie du mental compulsif. On a 60 000 pensées par jour, sur le passé et  le futur, dont beaucoup de pensées négatives. On a tendance à s'identifier à ce mental, il s'agit de le remettre à sa place d'objet. Je fais l'analogie entre le sport, l'hygiène du corps, et la méditation, l'hygiène du cerveau.  

•    Votre vie personnelle et professionnelle sont liées, comment en êtes-vous arrivé là ?

 J'ai traversé une grande souffrance personnelle : il y a une dizaine d'années, malgré ma réussite professionnelle et sociale, ma vie avait perdu son sens. Je travaillais trop et j'étais très malheureux. J'ai alors décidé de tout quitter et de partir voyager à travers le monde. J'ai rencontré des maîtres spirituels, j'ai découvert la méditation, le yoga... À mon retour, au début, je voulais simplement partager tout cela, pour que les gens soient moins stressés. Puis, il y a deux ans, suite aux attentats au Bataclan durant lesquels j'ai perdu un ami, j'ai été très secoué par le terrorisme. Je me suis dis : « Que pourrait-on faire chacun à notre niveau pour qu'il n'y ait plus de violence ? » J'ai été désillusionné par la politique ; je pense que le changement s'opérera au niveau micro, par les individus, le bas, plutôt que par le macro, la loi, le haut. Je crois au changement venant de l'intérieur. La méditation permet de développer empathie, compassion, altruisme, tolérance... J'ai donc commencé à réfléchir à l'introduire en milieu carcéral, dans les hôpitaux, dans les écoles. Le Dalaï Lama a dit : « Si, dès l'âge de 8 ans, on enseignait la méditation, on pourrait éliminer la violence dans le monde en une seule génération. »  

•    Quelle est votre expérience de la méditation pour les enfants ?

J'ai mis en ligne des vidéos de méditation spécialement pour les enfants et j'ai commencé à l'expérimenter en milieu scolaire. Je suis intervenu dans deux écoles à Paris, en ZEP, auprès de CE1 et de CM1, pour proposer des séances de méditations, avec le concours d'une enseignante et d'un directeur. L'expérience était concluante, surtout auprès des CM1, plus réceptifs que les plus jeunes. Rapidement, j'ai trouvé que je ne touchais pas assez de personnes donc j'ai mis à disposition des enseignants intéressés un kit de méditation gratuit. Il est composé de deux méditations accessibles et simples, d'une dizaine de minutes chacune. Une méditation du bonheur, et une avec des animaux, oiseau, lion, éléphant. Il s'agit de visualisations et d’affirmations que l’on répète. Le but est d'augmenter le bien-être de la classe. Le kit comporte un script fait pour être lu par l'enseignant et susceptible d'être modifié, et un enregistrement audio2. De manière surprenante, le kit m'a été demandé par 750 enseignants de pays francophones ! J'ai eu des premiers retours : cela a un effet apaisant sur leurs élèves. Je songe travailler avec la coopération de l'Éducation nationale, pour avoir un impact plus grand. Si de plus en plus d'enseignants sont partants, alors je serai plus crédible pour généraliser. La compréhension de l'intérêt de la méditation va de plus en plus vite, même si c'est relativement nouveau.

•    Si la méditation fait un jour partie du cursus scolaire, tous les enfants devront méditer. Peut- on obliger quelqu'un à méditer ?

Bien sûr que non ! On peut présenter tous les bienfaits de la méditation : être plus heureux, mieux s'entendre avec les copains, avoir de meilleurs résultats scolaires... puis laisser chacun libre. Dans le contexte scolaire, on peut demander à l'enfant de juste garder le silence pour laisser les autres méditer. Dans une école à Baltimore, on a remplacé chaque heure de colle par une heure de méditation ; il y a eu des changements incroyables : il n'y avait plus d'exclusions, les rapports entre élèves et entre enseignants et élèves se sont améliorés. J'ai rencontré des récalcitrants aussi parmi les adultes à l'école. Dans une classe, j'ai voulu faire une méditation sur l'amour - l'amour des autres, de soi, de la planète. Le directeur m'a dit : « L'amour n'est pas au programme de l'Éducation nationale. »  

•    On peut comprendre que la méditation au sein de l’École laïque pose question. Est-ce que méditation et religion sont liées ?

Pour moi, la spiritualité, c'est tout simplement un comportement de bon citoyen. On peut relier cela à une prise de conscience écologique. Ce n'est pas religieux que de dire : « J'aime la terre, j’aime les animaux, j'aime mon prochain ». Bouddha, Jésus... disaient la même chose : « Aimez-vous, connectez- vous à la nature. » C'est un message de spiritualité par rapport à la matérialité. Si la pratique religieuse devient un rite dénué de sens, si l'on force des dogmes et des idées arbitraires sur les gens, là on commence à avoir des problèmes.  

•    Pour les parents qui vivent des tensions, des situations conflictuelles dans leur vie quotidienne avec leurs enfants, que conseilleriez-vous ?

Je ne suis pas parent donc je ne donnerai pas de conseils mais si les relations familiales sont compliquées, s'il y a agressivité, c'est qu'il y a souffrance. Je propose de ne pas répondre par l'agressivité mais d'écouter et comprendre l’autre. On peut se concentrer sur sa respiration. Il existe beaucoup d'ouvrages pour développer la conscience et l'empathie... sans renoncer à ses valeurs éducatives. Méditer régulièrement améliore les relations au quotidien. Je vais bientôt proposer des vidéos de méditation à faire en famille.  

•    Y a-t-il des gens pour qui la méditation ne fonctionne pas ?

Certains n'essaient pas assez longtemps et n'ont pas de résultats. C'est comme un régime, il faut le faire régulièrement. Ce sont souvent les gens qui auraient le plus besoin de méditation qui arrivent le moins à s'y mettre, tout comme ceux qui auraient besoin de faire du sport… De la même manière qu'il n'y a plus de doute sur les bienfaits du sport, les effets bénéfiques de la méditation sont universels : sur la mémoire, la santé, la concentration ; de la sérotonine et des endorphines sont sécrétées ; cela empêche l'arrivée de maladies. Je conseille de commencer par faire dix minutes par jour pendant dix jours. La méditation guidée est une bonne aide, testée et pratiquée : « Je te prends par la main, tu vas voir que ça marche. » .

Propos recueillis par Anne-Claire Ricot

1 www.fb.com/lesantisechesdubonheur  

2 Une deuxième version du kit pour les écoles, contenant cinq méditations, vient de sortir et est disponible gratuitement en écrivant à : lesantiseches@gmail.com

Conférence "Parler aux enfants des attentats"

Le mardi 6 mars 2018 à 20h30, conférence gratuite en ligne et en live sur eparentalite.fr

Il y a eu des attentats qui parfois nous ont beaucoup touchés. Certains enfants ont réagi fortement. On craint que cela recommence. Comment en parler aux enfants ?

Vous êtes parent ou enseignant. Vous vous demandez comment parler de manière juste aux enfants ? Comment adapter les mots - et l'accès aux images - selon les âges ? Comment accueillir aussi leurs émotions, leurs réactions ? Comment gérer vos propres émotions devant les enfants ?

 Venez partager information, expérience et soutien.
Le mardi 6 mars 2018 à 20h30, conférence gratuite en ligne et en live sur eparentalite.fr




       

Qui a dit « parfaits » ?

Le journal Libération consacrait quelques pages à son numéro du 6 février 2018 à la parentalité positive. Se passer de punitions serait l'équivalent du Graal, et les défenseurs de l'éducation bienveillante vendraient le « mythe du parent parfait ».
Mais qui a dit que les parents qui travaillent tous les jours à être bienveillants visent la perfection ?

Le journal Libération consacrait quelques pages à son numéro du 6 février 2018 à la parentalité positive. Se passer de punitions serait l'équivalent du Graal, et les défenseurs de l'éducation bienveillante vendraient le « mythe du parent parfait ».
Mais qui a dit que les parents qui travaillent tous les jours à être bienveillants visent la perfection ? Je pense que nous nous rendons tous compte, et plus d'une fois, qu'atteindre cette supposée perfection est impossible. Nous savons à quel point être parent est difficile. Et c'est d'ailleurs pour cela que nous cherchons des outils. Parce que nous voulons le meilleur pour nos enfants, aussi. Surtout.


Dans ce numéro, on trouve des piques lancées à l'encontre des ateliers de parentalité positive et des grandes figures du mouvement (Catherine Dumonteil-Kremer, Isabelle Filliozat…) qui se font des sous sur le dos des « parents dépassés ».
Les découvertes en neurosciences qui viennent soutenir les théories de l'éducation bienveillante, les préoccupations des parents quant au bien-être de leurs enfants sont mentionnées comme des éléments accessoires de la problématique. Le plus important, ce n'est pas qu'un mouvement se crée, que les consciences évoluent, non, le plus important, c'est que les parents se font plumer. Pour des formations qui ne font même pas d'eux des parents parfaits ! C'est scandaleux, ils ont payé et ça leur arrive encore de crier sur leur progéniture.


Allons. Certes, l'éducation bienveillante a parfois de mauvais ambassadeurs car ces derniers omettent de souligner la difficulté à être bienveillant au quotidien. Certes, certaines techniques données dans les livres ou les ateliers peuvent sonner faux pour certains d'entre nous. Mais la parentalité positive, l'éducation bienveillante, appelez ça comme vous voulez, ce n'est pas figé et ça ne se résume pas aux ateliers pour parents. C'est un cheminement qui ne s'arrête jamais, c'est essayer d'être à l'écoute, de considérer l'enfant comme son égal, de cesser d'appliquer un autoritarisme totalement arbitraire dans la plupart des situations. C'est vivre avec son enfant et non pas le dresser.

Certes, le parent sur le chemin de la bienveillance cherche à atteindre un idéal : ne pas crier, ne pas punir, ne pas frapper (évidemment), ne pas menacer, ne pas faire de chantage. Connaissez-vous un parent, même le plus bienveillant possible, qui ne craque jamais ? Moi non. Et pourtant, je connais des parents formidables qui font de leur mieux chaque jour et qui sont des modèles de bienveillance. Mais ils sont comme tout le monde : imparfaits. Et nos enfants le savent. Ils savent que quand nous craquons, que nous haussons la voix, que nous avons des mots trop durs, nous faisons une erreur. Et parce qu'ils vivent dans un cadre bienveillant, ils se sentent autorisés à nous le dire. C'est une vraie source de contentement pour moi quand mes enfants me disent que je n'ai pas agi correctement. Car je sais que s'ils considèrent mon comportement comme problématique, c'est qu'il est rare, et que s'ils m'en parlent, c'est qu'ils savent qu'ils seront écoutés. Qu'ils savent, aussi, que je sais dire pardon. Et que j'essaierai, malgré mes imperfections, de ne pas recommencer.

Et si, au lieu de fustiger les parents qui remettent en cause le modèle traditionnel, on se demandait pourquoi certains ont besoin de participer à des ateliers ? Et si on réfléchissait à l'isolement des parents ? Aux injonctions de la société qui impose des normes dont il est difficile de se détacher ? Participer à ces ateliers, ce n'est pas forcément être un parent dépassé, c'est peut-être simplement chercher à rencontrer d'autres parents dans le même courant de pensée. Chercher de l'écoute, un soutien, de l'empathie, un partage sans jugement. Trouver du lien. Les partisans de l'éducation traditionnelle nous parlent beaucoup de limites. Nous cherchons surtout du lien. Pas la perfection. Le lien. Une démarche indiscutablement positive qu'il n'est nul besoin de moquer.

 Camille Masset Stiegler

L’âgisme

extrait du numéro 68 - janvier/février 2018

En passant récemment mon permis de conduire, j’ai été, pour la première fois depuis des années, confrontée à la fameuse violence éducative ordinaire. Supériorité affichée, ton froid et sans égards, remarque cassante à la moindre petite erreur, tout ceci, je l’ai reçu de plein fouet. Et d’un coup, j’ai pris conscience que, premièrement, j’avais eu droit à ce traitement car j’étais considérée comme «jeune», et deuxièmement, que c’était le quotidien de la plupart des enfants et adolescents. Ce qui m’a amenée à me questionner sur l’âgisme...


Il y a quelque chose qui frappe quand on tape « âgisme » dans un moteur de recherche. C’est la quasi invisibilité du concept d’âgisme envers les jeunes. Si l’âgisme désignait au départ une discrimination envers les personnes âgées, il désigne aujourd’hui toute forme de discrimination envers une personne en raison de son âge, quel qu’il soit. Pourtant, on parle très peu d’âgisme envers les mineurs et les jeunes adultes. Même lorsque la définition donnée dans un article intègre bien la discrimination envers les plus jeunes, le reste du texte se consacre aux plus âgés, se contentant généralement de mentionner rapidement les clichés dont peuvent être victimes les jeunes et la difficulté qu’ils rencontrent à faire leur entrée dans le monde du travail.

Il n’est donc pas étonnant que l’âgisme soit une notion inconnue pour la plupart des gens. On a tous plus ou moins conscience de certains stéréotypes dont sont victimes les jeunes. En revanche, on ne visualise pas ou rarement à quel point la jeunesse est dominée par les adultes. Ou plutôt, si, on le sait très bien, mais on trouve ça normal la plupart du temps. Les adultes décident car ils savent, ils ont la sagesse, l’expérience, les responsabilités,  l’argent, les possessions (« tu es ici chez moi, tu respectes mes règles »). Or, en y réfléchissant un peu, ce n’est pas normal.

Quand on essaye d’élever son enfant dans un environnement bienveillant, on remet en cause beaucoup de principes érigés pour renforcer et faire perdurer la domination adulte. Pourtant, on ne se rend pas compte à quel point cette domination est profondément ancrée en nous et à quel point elle est institutionnalisée. Pour mieux développer ces questions, cet article fera beaucoup référence à La Domination adulte1 d’Yves Bonnardel, livre qui bouscule profondément et invite à reconsidérer notre vision de l’enfance.

L’enfance: une institution

Qu’est-ce que l’enfance ? D’un point de vue légal, est enfant toute personne mineure. Les mineurs sont traités différemment en fonction de leur âge, que ce soit au niveau de leur responsabilité pénale, du droit au travail ou de leur pratique de la sexualité. Du point de vue de l’imaginaire, l’enfance est une période enchantée remplie d’innocence et d’insouciance. Pourtant, il manque quelques éléments au tableau. L’enfance, ce sont les diktats du monde adulte imposés aux enfants. C’est devoir se soumettre aux ordres, être calme, sacrifier sa liberté et ses élans pour entrer dès le plus jeune âge dans les exigences de la société. C’est, encore trop souvent, subir des violences physiques et morales. Mais même dans le cas d’une enfance dite heureuse, il ne vient que rarement à l’esprit que le fait même de réserver un traitement particulier aux enfants, leur imposer des règles spécifiques et leur demander une soumission sans faille à ces dernières est, en soi, une violence. Et c’est, bien sûr, une discrimination : pourquoi les enfants devraient-ils dépendre d’un régime particulier, au détriment des droits humains les plus fondamentaux ?

Le mineur est soumis à l’autorité de ses parents, et par leur biais, à l’État. Prenons l’exemple de l’école. La plupart des enfants y sont envoyés, et la plupart n’aiment pas y aller ou en tout cas préféreraient faire autre chose. Ils doivent se soumettre aux horaires, ne peuvent pas se déplacer comme ils le souhaitent sur place ni aller aux toilettes quand ils le veulent, et s’ils souhaitent partir, ça leur est interdit. Ils sont soumis aux décisions des adultes qui les encadrent et peuvent être punis s’ils contestent. Quand les enfants sont absentéistes, les parents de ces derniers pouvaient se voir, jusqu’à il y a peu, menacés de la suppression de leurs allocations familiales, ce qui était un abus puisque, pour les percevoir, il suffit de remplir les conditions de résidence et d’avoir au moins deux enfants à charge2. Imaginez maintenant des adultes dans la même situation et voyez si vous trouvez la situation normale. L’enfance est donc une institution avec un fonctionnement bien rôdé : une scolarité balisée, un développement surveillé, des parents qui se voient vite rappelés à l’ordre si les instances éducatives considèrent qu’ils « élèvent mal » leur enfant. Nous sommes loin de l’enfance couleur pastel véhiculée par l’imaginaire collectif.

Pour une véritable liberté des mineurs

Pourquoi ce traitement spécifique envers les mineurs ? D’abord parce qu’ils auraient besoin d’être protégés des autres mais aussi d’eux-mêmes. Les enfants et les adolescents n’auraient pas la sagesse et le discernement des adultes. Pourtant, dans de nombreux pays, des enfants sont obligés de se prendre en charge, de travailler et de s’occuper de leur fratrie. Mais c’est une vision difficilement acceptable en Occident où on considère que certaines choses ne sont pas « pour les enfants ». La politique, la sexualité, le travail, les gros mots, pour ne citer que cela, sont des terrains interdits. On part du principe que les plus jeunes ne peuvent pas comprendre, qu’ils ne sont pas assez matures. Comme si l’enfant était censé être niais. Cela est flagrant ne serait-ce qu’en analysant la façon de parler de beaucoup d’adultes quand ils s’adressent à des enfants : ton bêtifiant, langage « bébé », comme si l’enfant n’allait pas comprendre si on lui parlait comme à une personne « normale ». Car oui, faut-il le rappeler ? Les enfants, qu’ils aient 2 mois ou 17 ans, sont des personnes comme les autres. Pourtant, le statut de mineur laisse entendre le contraire, tout comme le comportement de la majorité des adultes et des diverses institutions. En imposant aux mineurs un traitement particulier, on en fait véritablement des enfants tels qu’ils le sont dans l’imaginaire collectif. En parlant d’une manière bêtifiante à un enfant, en ne le confrontant qu’à des contenus culturels niais, on en fera effectivement un enfant peu éclairé (ce qui n’empêche pas qu’il puisse un jour développer ses propres ressources par lui-même). Cet enfant deviendra probablement un adulte comme les autres et reproduira le schéma qu’il a lui-même subi.

Les enfants, comme tout un chacun, ont droit à la liberté. Cela implique qu’ils puissent être libres de leurs choix et de leurs activités et qu’ils aient le droit au même respect qu’un adulte. Cela implique également qu’ils ne soient pas mis à part sous prétexte qu’un sujet « ne les concerne pas » et qu’ils soient mêlés à la vie de la cité. En bref, les enfants devraient pouvoir vivre avec et comme les adultes s’ils le souhaitent. En poussant la réflexion plus loin, cela inclut de leur donner le droit de vote, de travailler, de choisir les personnes avec lesquelles ils vivent, de s’émanciper, de se former, etc. Cela ne signifie pas que les mineurs devraient voter, travailler, etc, mais qu’ils en auraient la possibilité si c’était leur souhait3.

Ce sont des idées difficiles à concevoir pour un Occidental mais c’est en travaillant à une libération des mineurs que l’on améliorera la société tout entière : une société où les humains sont, véritablement, libres et égaux en droits. Tant que les enfants subiront pendant au moins dix-huit années la domination des adultes, comment espérer qu’une fois majeurs ils n’adoptent pas le rôle des dominants à l’égard des plus jeunes (ce qui n’empêche pas que la plupart seront dominés, par la société, le travail, la politique) ? S’il est évident que les choses ne changeront pas en un jour, il est important de prendre conscience du problème, de travailler à apporter aux enfants respect et liberté, et de reconsidérer nos comportements envers eux.

Camille Masset Stiegler

1 La Domination adulte : l’oppression des mineurs, Yves Bonnardel, Éditions Myriadis (2015).

2 Il est bien précisé sur le site de la CAF qu’on a le droit aux prestations familiales si ces deux critères sont respectés et ce « quelle que soit votre situation familiale » (http://www.caf.fr/allocataires/droits-et-prestations/s-informer-sur-les-aides/petite-enfance/les-allocations-familiales-af?active=tab1).
Bien que l’article prévoyant la suppression des allocations ait été abrogé en 2013 (https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006073189&idArticle=LEGIARTI000022863603&dateTexte=&categorieLien=cid), cette mesure n’est pas oubliée puisqu’elle revient régulièrement sur le tapis en fonction des gouvernements.

3 À ce sujet, voir le livre S’évader de l’enfance, John Holt, Éditions l’Instant Présent (2014).

Valérie Dupin, doula : Le cadeau de la bienveillance

extrait du hors série 9 - Naissance respectée

Valérie Dupin est doula depuis plus de vingt ans. Elle accompagne les futurs mères, pères, en leur prodiguant une attention et une écoute si attentives et bienveillantes qu’elles en sont contagieuses : « Tu as été si pleine de sollicitude à mon égard que, malgré mon enfance passée autour d’une mère relativement indifférente, j’ai pu m’imprégner de ta bienveillance et en faire cadeau à mon bébé », soulignait récemment une jeune maman.

La passion de Valérie pour la naissance et l’accompagnement remonte loin, probablement à ses toutes premières années passées au Maroc et à toutes ces occasions qu’elle a eu de voir les femmes se soutenir mutuellement. L’empathie, le soutien, ça se transmet de femme à femme, d’homme à homme…

L’approche rogérienne

Expatriée au Royaume-Uni à 20 ans, Valérie s’implique dans le mouvement britannique National Childbirth Trust (NCT), qui aide les femmes à se réapproprier leur naissance et propose des préparations à la naissance alternatives à celles des hôpitaux, tout en les complétant par des sessions de transmission sur la parentalité, l’allaitement et l’accouchement. La jeune femme, qui devient mère pendant cette période, en 1989, se forme et se lance à son tour dans la transmission.
À cette époque, on parle de « birth companion », mot qui sera très vite remplacé par le terme « doula ». Valérie apprécie énormément la démarche de la formation, qui suit l’approche rogérienne1 : par des activités communes de réflexion et de discussion, il s’agit de parvenir à mettre en lumière ce que souhaitent vraiment les parents pour l’enfant à venir. « Le seul savoir qui influence vraiment le comportement, c’est celui qu’on a découvert et qu’on s’est approprié soi-même »2, affirmait en effet Carl Rogers.
Cette approche non directive de l’écoute et de la transmission est fort répandue au Royaume- Uni, en thérapie comme dans l’enseignement, mais pas du tout en France. Elle sera à la base de la formation de doula qui sera mise en place plus tard dans l’hexagone quand Valérie rentrera en France en 2000.

La dynamique des doulas en France

En 2000, les doulas n’existent pas en France. Valérie est sollicitée par des femmes américaines et australiennes qui souhaitent être accompagnées pendant leur grossesse, leur accouchement et après la naissance. Elle rencontre alors d’autres femmes qui, comme elle, soutiennent des futures mères et des futurs parents par différents moyens, la sophrologie par exemple. À l’initiative de Viviane Lemaigre Dubreuil, une première réunion a lieu à Accueil Naissance3, à laquelle deux sages-femmes sont aussi présentes. Un collectif de doulas est alors créé, avec une charte qui place très clairement la doula dans un cadre résolument non thérapeutique et non médical. Les doulas soutiennent le travail des sages-femmes et ne veulent pas les remplacer, à aucun niveau que ce soit. L’association Doulas de France naît dans cette dynamique. Elle a alors cent cinquante membres, des femmes qui pratiquent déjà ou veulent devenir doula. L’association est l’une des toutes premières à mettre en place un collège de coprésidence : le projet est partagé et les relations entre les membres sont à l’image de la pratique des doulas : dans la relation et l’écoute empathique.

La posture des doulas

« Notre objectif, c’est de remettre les parents et la femme enceinte au centre de leur expérience en mettant en lumière les compétences naturelles que la femme a déjà en elle. On oublie trop souvent que la maternité est une fonction physiologique du corps ! », précise Valérie.
L’accompagnement de la doula consiste donc à rendre les parents indépendants, capables d’être acteurs, tout le contraire de faire à leur place et savoir pour eux ! La doula est vraiment « au service » des futurs parents. Au temps de Socrate et Périclès, la doula désignait la femme esclave qui s’occupait des soins de sa maîtresse.
Quand elle accompagne des futurs parents, Valérie s’assure que les femmes savent qu’elles ont le choix de leur suivi et du lieu d’accouchement. Pour beaucoup d’entre elles, c’est une découverte ! Elles sont alors nombreuses à décider de n’être suivies que par une sage-femme. Et quand une problématique spécifique se pose, Valérie met les futurs parents en lien avec des collectifs de parents, des associations ou des professionnels de santé. « C’est un moyen de rompre l’isolement, une préoccupation qui se poursuit d’ailleurs après la naissance, analyse Valérie : une fois que le compagnon a repris son travail, on aide aussi la jeune mère à mettre en place ce qui lui convient pour qu’elle ne se sente pas isolée. »

L’apport de la doula

Si l’approche paraît neuve, il faut savoir que les doulas ont toujours existé. Partout dans le monde, dessins, gravures, récits, de l’Antiquité au Moyen Âge, et publications plus modernes témoignent de la façon dont des femmes se regroupaient autour de la femme en train d’accoucher. Avec la « matrone », ancêtre des sages-femmes, et d’autres femmes autour soutenant, lavant, massant ; on parle des « godsibs » en Angleterre et on fait encore appel aux « femmes-qui-aident » dans les campagnes de la France des années 1950. « J’ai compris pourquoi je retrouvais souvent dans les familles un entourage de femmes, toujours les mêmes, [...] dans chaque village il y en avait deux ou trois appelées dès les premiers signes du travail », écrit Pierrette Granereau dans Mémoires d’une sage-femme de campagne ou la sagefemme aux 3000 enfants4.
Les doulas ne servent pas qu’à « cocooner » la femme enceinte, leur présence a des effets plus larges. Les études montrent qu’en présence d’une doula, l’accouchement se déroule avec moins d’interventions médicales (césarienne, forceps, accélération du travail, complications postnatales)5, que la mère a plus souvent une perception positive du vécu de son accouchement ainsi qu’un plus fort sentiment de « compétence » en tant que parent. L’initiation de l’allaitement a aussi plus de chance d’être réussie6. En outre, la présence d’une doula favorise l’attachement et le lien mère-enfant ; il limite également le risque de pathologies postnatales de la mère7.

Une formation non médicale, mais intense !

Mais qu’est-ce qui « fait » une doula, puisque leur formation n’est ni médicale ni thérapeutique ? « Ce sont des femmes qui, pour la plupart, sont des mères qui ont aimé être accompagnées et qui ont envie de retransmettre ce qu’elles ont reçu, ou bien à qui cette présence a manqué et qui ont ressenti le besoin d’offrir ce qui leur avait manqué à d’autres personnes », analyse Valérie Dupin. Membres de l’association, elles adhèrent à la charte et ont suivi au moins 140 heures de formation à l’Institut de formation Doulas de France ou ailleurs dans le registre des services à la personne. La formation commence par un module de deux jours sur le positionnement de la doula : « Cela nous permet ainsi qu’aux femmes qui s’engagent dans cette voie de s’assurer qu’elles adhèrent aux principes des doulas de France et que leurs pratiques ne vont pas mettre en péril ce métier », explique Valérie.
La formation de l’Institut est basée sur la transmission d’informations et sur des partages selon l’approche rogérienne. Elle couvre un ensemble de thématiques liées à la périnatalité et à la posture des doulas : l’éthique, la relation d’aide, le couple, la sexualité, la place du père et de la fratrie, le projet de naissance, les changements physiologiques et émotionnels de la femme pendant la grossesse, le soutien au moment de la naissance et après, les accompagnements différents (IVG, enfant ou parent porteur de handicap, deuil périnatal...), l’allaitement, les difficultés maternelles. « L’idée, c’est de partir de soi, de son chemin de femme, de mère, pour que chacune soit au clair avec ce qu’elle a vécu et que son expérience ne vienne pas parasiter l’accompagnement des parents. Nous tentons de tendre au maximum vers la neutralité. Nous ne sommes pas là pour convaincre mais pour accompagner. La plupart des femmes qui veulent être doulas sont dans une démarche citoyenne et humaniste », conclut Valérie. Pour s’en rendre compte, il suffit d’assister aux journées des doulas8 qui proposent chaque année deux journées d’ateliers, de conférences, de spectacles dans un climat de bienveillance et de respect mutuel aussi rares que précieux. ◆

Gaëlle Brunetaud-Zaïd

1 Carl Rogers : http://www.afpacp.fr/acp.php

2 http://www.unpsy.fr/psychologies_carl_rogers.html

3 http://accueilnaissance.com. Accueil Naissance est une association parisienne qui a pour but de favoriser les liens autour de la naissance.

4 Publié par l'association Femmes/Sages-femmes (2013)

5 Kennell J., Klaus M., McGrath S., Robertson S., Hinkley C., « Continuous emotional support during labor in a US hospital. A randomized controlled trial », JAMA, mai 1991 1;265(17):2197- 201.

6 « Companionship to modify the clinical birth environment: effects on progress and perceptions of labour, and breastfeeding », Br J Obstet Gynaecol. août 1991; 98(8):756-64.

7 Mc Comish J. F. & Visger J. M., « Domain of Postpartum Doula Care and Maternal responsiveness and Competence», Journal of Obstetric and Gynaecologic, & Neonatal, mars/ avril 2009, Vol 38(2), P.148-156. Goldbort J., « Postpartum Depression : Bridging the gap between medicalized birth and social support», International Journal of Childbirth Education, décembre 2002.

8 http://doulas.info


Le père Noël, on en parle ou pas ?

extrait du numéro 43 - Novembre/Décembre 2013

Faire croire – ou laisser croire – au père Noël. Faire croire – ou laisser croire – que c’est lui qui apporte les cadeaux. Expliquer la multiplication des pères Noël dans les magasins à l’approche des fêtes. Dire la « vérité » à un moment, ou laisser la croyance s’effilocher d’elle-même. Autant de questions auxquelles les parents donnent des réponses souvent très différentes, avec, dans tous les cas, des arguments tout à fait recevables.

Voici un petit échantillon de ces réponses. À vous de voir celles qui vous parlent le plus (sans oublier qu’on a le droit de changer d’avis !).

FAIRE CROIRE AU PÈRE NOËL ? AH NON !

Pour certains, il est absolument hors de question de faire croire au père Noël (de même, sans doute, qu’à la petite souris ou aux fées), car c’est tout simplement de la tromperie. Ainsi, pour Laureen, maman de Nathan, 26 mois, et Louna, 5 mois : “À Noël, on ne parle pas du père Noël. On ne fait pas croire aux enfants qu'il existe. Pourquoi ? Tout simplement parce que c'est un mensonge. Et comme on dit aux enfants que ce n'est pas bien de mentir… Logique !” Logique, en effet !

Élodie, maman d'un petit garçon de bientôt 1 an, commence à beaucoup s'interroger sur cette histoire de père Noël : “Je ne sais pas encore comment me positionner par rapport à ça. Une chose est sûre : devoir mentir à mon enfant m'insupporte, lui raconter sciemment un mensonge me fend le coeur. Je crois qu'il va falloir que je trouve une solution pour ne pas avoir à le trahir.” Mais, dans le même temps, elle se demande “si ce n'est pas égoïste de ma part, car du coup, je risque de le « priver » de cette « magie » de Noël... Bref, gros dilemme !

ENTRETENIR LA MAGIE

Pour d’autres en effet, le père Noël fait partie intégrante de la magie de Noël, et ce serait dommage d’en priver les enfants, surtout s’ils vivent dans un contexte qui entretient le mythe. Stéphanie, maman de Maxim, 7 ans, et Abigaïl, 4 ans, explique : “Je pense que le souvenir de notre propre (res)sentiment quand nous avons appris que tout cela n’existe pas joue pour beaucoup dans le choix d’accepter ou de refuser de faire croire à nos propres enfants cette jolie fable. Le fait que les enfants soient scolarisés nous pousse au conformisme, surtout que les écoles invitent le père Noël dans les classes, font des activités autour de ce thème et donc entretiennent le mythe.

Personnellement, j’adore la période de Noël, parce que j’adore faire des cadeaux, j’aime cette effervescence, le plaisir de faire plaisir, de réfléchir à ce que je vais pouvoir offrir. J’aime également l’ambiance de fête, les villes colorées et décorées. Nous n’avons pas délibérément choisi de faire croire ou pas au père Noël. On a… laissé faire. À cela s’est ajouté pour nous un deuxième personnage, car nous vivons en Belgique flamande, et ici, le père Noël n’« existe » pas vraiment, les enfants savent que ce sont les parents qui donnent les cadeaux à Noël puisque les jouets sont donnés le 6 décembre par Saint- Nicolas, auquel ils croient comme au père Noël ! Nos enfants en ont « déduit » que le père Noël ne passe pas dans tous les pays, mais en France, oui. Et qu’en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, c’est Saint-Nicolas. Ils se partagent le travail !

UN PERSONNAGE SYMPATHIQUE

D’autres encore aiment broder autour du personnage, sans pour autant trancher sur son « existence ». Chez Céline, maman d’Achille, 13 ans, Nils, 11 ans, et Lucrèce, 4 ans, “le père Noël est devenu le personnage principal des histoires du soir avant de dormir, donc je dois en inventer chaque soir. Je raconte sa maison, sa famille, la mère Noël et les nombreux lutins, ses amis les animaux de la forêt. Il ne travaille pas beaucoup, s'endort devant la cheminée et est très gourmand. Il part souvent en vacances, pour pêcher ou voir des amis et bien manger. Les lutins travaillent plus, pour fabriquer les jouets. Il y a peu, le père Noël s'est quand même rendu en Grèce pour « apprendre le travail », dixit Lucrèce. Il est déjà allé à New York aussi, et làbas on l'appelle « Santa ». Parfois, je ne sais plus quoi inventer : le père Noël se déguise, se fait kidnapper par le père Fouettard qui est jaloux, fait de la luge… En dehors de ces moments, et à Noël justement, on parle un peu de celui qui apporte les cadeaux, mais en même temps, on emmène Lucrèce dans les magasins. Donc je pense qu'elle comprendra, comme ses frères avant elle, assez rapidement. En attendant, ce père Noël-là est plus un personnage sympathique qu'on rencontre dans les histoires que celui qui « existe » ou pas et auquel on devrait croire ou pas.

 LAISSER L’ENFANT DÉCOUVRIR LA VÉRITÉ…

 Pour Jared Durtschi, chercheur spécialisé dans les relations familiales à l'université du Kansas, il n'est “pas nécessaire que les parents décident de dire aux petits que le père Noël n'existe pas. Au fur et à mesure du développement de l'enfant, la pensée magique […] qui lui permet d'accepter si facilement tous les détails du père Noël s'évanouira et il découvrira progressivement la vérité par lui-même”.¹

C’est ce que prévoit de faire Stéphanie : “Notre fils a eu 7 ans, et cette année, il a bien compris que dans les magasins, ce ne sont pas « les vrais ». Mais il y croit. Il nous a posé la question, et comme nous ne sommes pas croyants mais qu’ils vont dans une école catholique, on leur a fait la même réponse que pour Dieu : c’est à toi de décider dans ton cœur si tu y crois ou pas. Nous avons aussi regardé le film Le Pôle Express dans lequel un petit garçon doute. Et le message de la fin dit qu’on peut croire à la magie de Noël toute sa vie. C’est un peu ce que j’essaie de lui dire. La magie, le rêve, l’imagination sont importants dans la construction de soi, de ses rêves, de ses idéaux. Peut-être seront-ils déçus quand ils sauront que ce n’est qu’une histoire. De là à perdre toute confiance en nous ? Je ne sais pas. Je pense que si on les accompagne dans cette découverte, ils comprendront que Noël, c’est avant tout dans notre cœur. Nous sommes tous des pères Noël.” …

OU LA LUI DIRE

Catherine, elle, a préféré dire la vérité sur ce qu’elle ressentait comme un mensonge : “Nous sommes rentrés dans le mensonge du père Noël assez insidieusement avec notre premier enfant. Réminiscences de notre passé de petit enfant, manque de recul sur le sujet… Mais l'an dernier, notre petit de 2 ans et demi a eu peur des pères Noël que nous croisions ! Et cela nous a aidés à dire la vérité à nos deux enfants. Pas si facile : et si le grand (de 5 ans et demi) nous en voulait de lui avoir fait croire à cette histoire ? Et si cette vérité lui gâchait la fête de cette année ? Et puis un jour, on l'a dit ! Non, le père Noël n’existe pas. Oui, ce sont les gens qui vous aiment, qui vous connaissent, qui vous font des cadeaux. Notre aîné s’est immédiatement senti… soulagé ! Et nous sommes allés de discussions en discussions, toutes très riches : il nous a parlé de la naissance de Jésus, du cadeau le plus important qui pour lui, à bien y réfléchir, est l’Amour, des cadeaux qu’il allait pouvoir fabriquer pour les offrir aux gens qu’il aime… Chez nous, la féerie reste, avec les décorations, le calendrier de l’Avent, l’odeur du pain d’épices, nos rituels personnels autour de cette fête, nos nombreuses lectures… Nos cœurs de parents s’ouvrent vraiment, car il n’y a plus à mentir, et nos enfants sont dans la réalité d’un événement qui reste magique… et qui ne fait même plus peur !

Alors, quoi que vous fassiez, quoi que vous décidiez, gardez la magie, et bonnes fêtes à tous !

Claude Didierjean-Jouveau

1 - http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/12/23/19624-faut-il-laisser-enfants-croire-pere-noel

Apprivoiser les écrans et grandir

Article extrait du numéro 49 de novembre/décembre 2014

À une époque où quasiment chaque foyer possède au moins un écran (de téléphone, de télévision, d'ordinateur ou de console), on peut s'interroger sur la surexposition de nos enfants à ces écrans. Serge Tisseron propose dans son livre, 3-6-9-12, Apprivoiser les écrans et grandir1, de guider parents et éducateurs à leur utilisation et développe ainsi un encouragement de pratiques sécurisées pour accéder aux contenus informatiques et interactifs.

Le jour où je suis rentrée après une bonne journée de travail et que j'ai trouvé mon mari et nos trois enfants littéralement scotchés chacun devant leur écran (ordinateur pour Papa avec le petit de 18 mois sur les genoux, télévision pour le moyen de 5 ans et demi et tablette pour la grande de 8 ans), je me suis dit qu'il était temps de reprendre les choses en main. Mon « bonjour » a sonné dans le vide pour tous sauf, il faut bien le reconnaître, pour le dernier qui attendait une tétée.

Enfant, j'étais moi-même accro à la télévision et mes parents m'avaient proposé de sélectionner sur le programme ce que je voulais regarder. Eh bien, il m’était impossible de ne pas tout cocher ! Je n'arrivais plus à choisir une seule émission dans le même créneau horaire car tout m'intéressait : les dessins animés de la une, l'émission jeunesse de la trois et même le télé-shopping de la six, rien que pour le matin ! Adolescente, j'ai réussi à me désintoxiquer (un peu) sans pour autant abandonner l'écran télévisuel et le magnétoscope qui me permettait d'enregistrer et de revoir les films et séries que j'adorais. Les dix saisons de Friends et les quinze d’Urgences n'avaient pas de secret pour moi (et mes amis) et j'ai probablement vu Flashdance, Et au milieu coule une rivière et Pulp Fiction à cinq reprises chacun avant 18 ans. Aujourd'hui encore, j'aime regarder la télévision (mais je n'ai pas beaucoup de temps avec un emploi à temps plein et une vie familiale intense), surfer sur le net ou les réseaux sociaux et mon mari et moi suivons un certain nombre de séries tout au long de l'année.

Cependant, en devenant maman et voyant à quel point les écrans pouvaient hypnotiser mes enfants, je me limite de plus en plus, même s'il m'est encore impossible de ne pas me connecter de la journée. Mes arguments sont imparables : je travaille sur ordinateur, je reste en contact grâce à mon portable et Facebook avec famille et amis dont je suis éloignée et je regarde en replayl'émission ou la série de 20 h 50 plus tard quand tout le monde dort. Pour autant, cela me permet de sélectionner et de réduire le temps passé sur écran afin d'être plus disponible pour ma famille. Je propose également des solutions alternatives sans écrans pour mari et enfants, qui ne les perçoivent pas toujours comme  agréables, mais qui ont le mérite de diminuer ou de limiter le temps passé seul devant un écran.

La « diététique » des écrans selon Serge Tisseron
En 2013, l'Académie des sciences a rédigé un avis intitulé « L'enfant et les écrans » et, depuis, une campagne d'information et de prévention est diffusée2 afin de sensibiliser les parents et les professionnels à l'importance d'apprivoiser les écrans.
Dans son ouvrage, Serge Tisseron parle de la « diététique » des écrans afin d'expliquer comment et à quel moment les introduire pour les enfants (comme il est conseillé d'introduire les aliments progressivement en respectant leur rythme). D'office, il ne diabolise ni n'idéalise les technologies numériques dans lesquelles nous baignons au quotidien. Et quand bien même nous voudrions les éviter, elles resurgissent sans arrêt même hors des foyers. Au travail, à l'école ou lors des loisirs, il est presque impossible de ne pas croiser un écran, alors il faut apprendre à faire avec au bon moment.
Psychiatre et docteur en psychologie, Serge Tisseron a écrit de nombreux ouvrages dont les images sont le sujet principal. Dans ce dernier, il donne des conseils et des repères alignés sur les étapes clés du développement de l'enfant qui parleront à tout un chacun. Pour l'auteur, « l'éducation ne consiste pas à protéger et à guider un enfant, mais à lui apprendre, progressivement, à s'autoprotéger et à s'autodiriger.3 » Il rappelle qu'avant les écrans, « la bête noire des parents et des pédagogues4 » était le livre qui permettait au lecteur de s'évader et à l'écrivain d'écrire une vérité parfois imaginaire voire trompeuse. Aujourd'hui la télévision et Internet peuvent parfois et très souvent « remplacer » les livres quand on recherche évasion, rêve et aventure.

La règle 3-6-9-12

Ce que Serge Tisseron nomme « la règle 3-6-9-12 » est facile à mémoriser pour tous ceux qui cherchent à bien utiliser les technologies numériques avec leurs enfants. Pour cela, il est nécessaire que les adultes encadrants (parents et grands-parents, enseignants et éducateurs) soient un minimum investis dans la connaissance des écrans, notamment les jeux vidéos ou réseaux sociaux.

« 3 » signifie qu'il ne faut pas mettre un enfant de moins de 3 ans devant la télévision. Le tout-petit ne peut être actif face à un écran et sera soumis à des images qu'il ne comprendra pas. À cet âge-là, l'enfant doit pouvoir se construire des repères spatiaux et temporels grâce à des interactions directes avec des personnes et des objets. Il doit utiliser ses cinq sens en jouant en trois dimensions (empiler des cubes, toucher différentes matières) ; il doit vivre au rythme des repas, du sommeil et des adultes qui l'accompagnent, il doit se faire lire et raconter des histoires en tournant les pages selon une temporalité (avant, pendant, après).

« 6 » signifie que l'enfant ne doit pas avoir de console de jeu personnelle avant 6 ans. Entre 3 et 6 ans, l'enfant a besoin de découvrir ses possibilités sensorielles et manuelles et de confronter sa compréhension du monde à celle des adultes. Les écrans peuvent être un atout pour développer les intelligences intuitive et hypothético-déductive (anticipation et retour d’expérience) ; ils doivent cependant absolument être associés à des activités traditionnelles (jeux, bricolages, peintures, etc.) qui développeront la socialisation et l'expérience vécue, facteurs de sécurisation pour l'enfant.

« 9 » signifie qu'il faut accompagner l'enfant qui utilise Internet. Entre 6 et 9 ans, l'enfant a besoin de découvrir les règles du jeu social dans des activités qui impliquent son corps (le sport, par exemple) et les relations avec ses pairs. Regarder la télévision et utiliser une console de jeux ou Internet pourront toujours contribuer au développement de l'enfant dans la mesure où les temps consacrés à ces activités seront supervisés. Cela lui permettra d'être sensibilisé au droit à l'image (on ne publie pas une photo sans l'accord de la personne), de comprendre progressivement les stratégies commerciales véhiculées par la publicité et de ne pas être soumis à des images inadaptées (la violence hyper présente dans les dessins animés, le journal ou les émissions télévisuelles et dans les jeux vidéos).

« 12 » signifie qu'il faut limiter les temps d'écrans et notamment de connexion à Internet lorsque l’enfant est en âge de surfer tout seul. Entre 9 et 12 ans, ce dernier a besoin d'explorer la complexité du monde pour entrer dans l'adolescence et s'affranchir des repères familiaux. Le principal problème à éviter sera encore une fois le temps consacré aux écrans qu'il faut maîtriser pour éviter un isolement individuel et social. C'est la période où l'enfant devient adolescent et va réclamer plus ou moins tôt un téléphone portable, une télévision ou un ordinateur personnel dans sa chambre. C'est dans le dialogue familial que les choses vont se mettre en place en tenant compte des arguments et des possibilités (matérielles et financières) d'accéder à ces demandes. Il y a un intérêt également à discuter de ce qui est vu ou joué sur écran car cela permet à l'enfant de passer « d'une forme de pensée plus spatialisée et temporelle à une construction narrative.5 »

Les réseaux sociaux : de l'intimité à l'extimité
Le « désir d'extimité 6 » est, selon Serge Tisseron, le fait de rendre publics certains éléments de sa vie intime afin de les valoriser par le commentaire de ceux choisis pour en être témoins. Il contribue à la construction de l'estime de soi et à la création des liens.

Sur les réseaux sociaux, les liens interpersonnels s'organisent donc presque comme dans la vraie vie en évoluant de relations d'intimité non partagée vers une intimité partagée progressivement plus importante mais avec des personnes choisies préférentiellement. Partager une certaine intimité ne veut cependant pas dire que l'on devient intime au sens strict du terme.

Une fois encore, Internet permet de développer des relations familiales, amicales et professionnelles mais d'une manière différente de la vie « réelle » où l'on entre en contact directement avec les personnes. C'est pourquoi, tout en ne les ignorant pas, il faut rester vigilant quand les adolescents viennent à investir les réseaux sociaux. Comme précisé dans la règle « 12 », la juste mesure reste essentielle tout comme les dangers potentiels à repérer afin de les éviter pour conserver une utilisation agréable et raisonnée de ces réseaux.

L'invisibilité possible, grâce à Internet, permet aux jeunes de tester leurs potentialités (sociales, amicales et séductrices) tout en restant inconnus, mais seulement pour un temps. Il faut alors bien rappeler que, derrière l'écran et le pseudo, on ne sait jamais vraiment qui est présent et que seule la rencontre réelle permettra de se connaître plus concrètement.

Même principe quand il s'agit de remplir son profil où grand nombre d'informations (identité individuelle et familiale, adresse, parcours scolaire ou professionnel, centres d'intérêts) sont demandées mais quasiment jamais obligatoires. Plus on en dit, plus le risque est important de se voir repéré par certaines sociétés commerciales, par certains « prédateurs sociaux » ou, plus tard, par de futurs employeurs qui enquêteront en toute légalité sur les candidats reçus.

Être « ami » avec son enfant sur Facebook, par exemple, peut être une tactique à double tranchant dans les relations familiales. De façon positive, cela peut permettre d’être informé de ce que vit, écoute, regarde son adolescent avec ses amis et ainsi d'engager des rapprochements parfois difficiles pendant cette période de transition vers l'âge adulte. À l'inverse, la tentation peut devenir grande de surveiller son enfant plus ou moins à son insu et, de ce fait, de l'éloigner de ses parents dont le rôle peut déjà être perçu comme limitatif et cadrant. Serge Tisseron préconise de prendre le temps d'évaluer avec les adolescents eux-mêmes ce qui est le mieux afin de fonder des bases solides de confiance : confiance de l'adolescent envers l'adulte qui respectera son intimité et confiance de l'adulte envers son enfant qui saura venir se confier si besoin.

Au final, les écrans sont une valeur ajoutée pour l'évolution de l'enfant à partir du moment où repères et limites balisent leur utilisation. Serge Tisseron conclut son livre par deux points importants à retenir. « Le livre a été conçu par l'être humain avant les écrans, et cette antériorité doit nous guider dans l'éducation des enfants.7 » rappelle l'importance des expériences et interactions humaines, spatiales et temporelles avant le virtuel. « L'encouragement des bonnes pratiques – et notamment des pratiques partagées et/ou créatrices – est en effet la meilleure façon de s'opposer à celles qui favorisent l'isolement et la désocialisation.8 » fait référence aux capacités créatives des enfants qui peuvent être potentialisées par les technologies numériques. Par conséquent, la culture du livre et la culture des écrans sont bien complémentaires quand on les utilise à bon escient car elles permettent à l'être humain d'aller plus loin et plus vite.

Dans les familles et les lieux de vie des enfants, rien ne remplacera donc jamais des relations humaines, affectives et expérimentales de qualité. En tant qu'adultes, notre rôle est celui de guider nos enfants vers l'autonomie afin qu'ils utilisent en pleine conscience les nombreuses technologies numériques qui sont à leur disposition. ◆

Gaëlle Lesfargues 

 * Article extrait du numéro 49 de novembre/décembre 2014

1 3-6-9-12, Apprivoiser les écrans et grandir, Serge Tisseron, Éditions Erès (2013). /

2 À la télévision et par affichage notamment. Affiche téléchargeable gratuitement sur www.editions-eres.com /

3 Op. cit., p. 39./

4 Op. cit., p. 40. /

5 Op. cit., p. 49. /

6 Concept défini par l'auteur dans L’intimité surexposée, Éditions Ramsay (2001), réédition Hachette (2003). /

7 Op. cit., p. 122. /

8 Op. cit., p. 123.

Paternage - L'esprit de Noël

extrait du numéro 43 - novembre/décembre 2013

Nos croyances, leur réalité : quelles conséquences pour nos enfants?

article extrait du numéro 67 de novembre-décembre 2017

extrait du numéro 67 de novembre-décembre 2017

La réalité de notre vie est composée d’événements neutres auxquels nous donnons un sens automatiquement et inconsciemment. À l’origine de cette « coloration » des situations, on trouve, entre autres, nos croyances, nos mémoires, nos références familiales et culturelles. Dans quelle mesure, nous, parents, influençons-nous la perception de la réalité de nos enfants ? Comment nous libérer, les libérer de nos croyances afin qu’ils créent leur propre réalité ?

La nature de la réalité est toujours un sujet d’étude scientifique. Albert Einstein écrivait qu’elle ≪n’est qu’une illusion même si elle est persistante1≫. Le professeur Denis Bédat la définit comme l’ ≪ensemble des phénomènes qu’un sujet conscient considère comme existant effectivement2≫.
Il y a autant de réalités que d’individus tant sa perception est subjective et évolutive. Chaque perception est unique, limitée par les sens et filtrée par les croyances.

Six niveaux de perception
Gregory Bateson, psychologue américain, a défini six niveaux logiques ≪sur lesquels s’organisent l’expérience et la perception de la réalité3≫ à chaque instant. Ces niveaux, du plus conscient, sujet a changement fréquent, au plus inconscient, stable, sont les suivants : l’environnement (ou, quand, avec qui), le comportement (quoi : faire, agir), les capacités (comment), les croyances et les valeurs (pourquoi), l’identité (auto-perception, conscience de soi) et la mission (projet, sens). Notre influence de parent agit donc sur plusieurs de ces niveaux puisque notre accompagnement vers l’âge adulte passe par des propositions permettant a nos enfants d’expérimenter tant en termes d’actions et réactions qu’en termes de compétences. Le niveau sur lequel nous souhaitons réfléchir ici est celui des croyances, considérant que ≪La totalité de votre réalité actuelle, tout ce que vous avez vu et vécu dans votre vie, est le résultat de toutes vos croyances, pensées, de tous sentiments et actions passées […]. Dès le moment où vous en acceptez la responsabilité, vous prenez conscience que vous avez le pouvoir de créer votre avenir en choisissant vos croyances, vos pensées, vos sentiments et vos actions4≫.
Reconnaitre nos croyances et celles de nos enfants peut nous permettre de les transformer, de nous en libérer pour modifier nos réalités.

Croyance : origine et définition
Pour Christian Flèche5, une croyance est une réponse d’adaptation a l’environnement dans un contexte précis puisqu’elle est le sens qui relie une expérience concrète et des valeurs. ≪La croyance n’est pas une opinion. C’est un acte qui engage la totalité de l’être cognitif, émotionnel et comportemental≫. Elle n’est ni vraie, ni fausse : à l’origine d’une croyance, il y a un événement unique ou une série d’expériences ou encore un conditionnement éducatif qui donne lieu a ≪une généralisation catégorique, artificielle et non justifiée≫ qui perdure hors contexte.
Elle n’est pas une pensée objective et rationnelle et se reconnait a nombre de marqueurs tels que des quantificateurs universels (toujours, jamais, tout le monde...), un operateur modal (il faut, tu dois), une rigidité, le tout caché sous une vérité ayant force de loi. Chaque croyance fait référence à une valeur qui cherche à être satisfaite et peut être de différents ordres : survie, confort, esthétique, intérêt personnel, estime de soi, sécurité... Elle se met en place inconsciemment au cours du développement, elle est socialement normée et culturellement codifiée.

Des croyances limitantes
Une croyance est issue d’un vécu conflictuel auquel elle est censée apporter une solution ou une réponse. Ce qui était adapté à un moment donné précis peut devenir une contrainte dans un autre contexte ≫. Et ce d’autant plus pour celui qui n’a pas vécu l’événement fondateur, ce qui est le cas de nos enfants quand on leur inculque nos croyances personnelles. Cette transmission est plus ou moins implicite, a lieu par loyauté familiale ou sur injonction. Ces croyances modélisent l’environnement de nos enfants, collent des étiquettes et limitent leur liberté émotionnelle. Les valeurs et besoins insatisfaits à l’ origine de nos croyances sont les nôtres, pas ceux de nos enfants. Une croyance peut être structurante ou non-structurante. L’ancrage d’une croyance structurante est précoce, les valeurs en jeu sont fondamentales et cette croyance est fondatrice (elle compose notre noyau). Se faire accompagner par un thérapeute est nécessaire pour s’en libérer. Les croyances non-structurantes concernent des aspects superficiels, non existentiels, nous pouvons agir, pour nous et pour nos enfants.

Se libérer de ses croyances
Prendre conscience de la présence de ces croyances par les mots utilisés est une première étape. Transformer nos croyances limitantes en croyances ouvrantes évite d’y enfermer nos enfants : les toujours et les jamais sont contextualisés (≪ a la maison ≫), les operateurs modaux (≪ il faut ≫) deviennent non contraignants (≪ je peux ≫), le tout ou le rien sont nuancés (≪ jusqu’a maintenant ≫, ≪ une partie de moi ≫), rigidité et exclusivité s’assouplissent et offrent des choix, la généralité devient personnelle et la croyance est de nouveau soumise au réel (≪ j’observe que ≫ remplace ≪ je devine que ≫). Sur le fond, il est intéressant d’introduire le doute : trouver des contre-exemples, chercher des preuves. Et si c’était vrai, en quoi cela serait-il un problème ? A quelle valeur la croyance fait-elle référence ? Ai-je d’autres choix pour satisfaire cette valeur ? L’objectif est de déstabiliser la croyance limitante pour qu’enfin elle devienne écologique c’est-a-dire sans inconvénients. On pourra ainsi sortir ≪des schémas auto-créés qui régissent notre vie6≫ et nous conditionnent, prendre le recul nécessaire avant d’agir et surtout ≪choisir sa liberté émotionnelle≫ en nous interrogeant sur notre système de croyances.

Donner du sens intentionnellement, changer sa conversation et ses réactions influencent notre expérience de vie tant au niveau physique qu’énergétique. A l’exemple de ≪ la méthode du miroir ≫ proposée par Louise Hay, ≪c’est en changeant la façon dont vous vous adressez mentalement à vous-même en vous libérant de vos anciens schémas de pensée négatifs que vous pourrez mieux vivre dès aujourd’hui en vous ancrant dans le moment présent7≫. Selon la mécanique quantique, branche de la physique, tous les mécanismes de l’univers sont relies les uns aux autres. Par vibration, grâce aux neurones miroirs ou encore grâce a la loi de l’attraction, toute action sur notre conscience a un impact sur le collectif : sur nos enfants donc et sur le monde. ◆

Guillemette Lepelletier

 1 Denis Bédat, Les Nouvelles Sciences de la santé, Édition Guy Trédaniel (2016), p. 27. /

2 Ibid. /

3 Christian Flèche et Franck Olivier, Croyances et thérapies, démasquer ses croyances et s’en libérer, Éditions Le Souffle d’Or (2007), p. 105. /

4 Don Ernesto Ortiz, La Porte de la libération : Manuel de paix intérieure, Éditions Véga (2017), p. 70. /

5 Les trois citations qui suivent sont issues de Christian Flèche et Franck Olivier, op. cit., p. 15, 73 et 141. /

6 Cette citation et celle qui suit sont issues de Don Ernesto Ortiz, op. cit., p.17 et 26. /

7 Louise Hay, La Méthode du miroir, 21 jours pour amplifier les effets de la pensée positive, Éditions Guy Trédaniel (2016), p.33.

Grandir Autrement fête la semaine mondiale de l'allaitement maternel

La semaine mondiale de l'allaitement maternel a démarré sur le thème "Ensemble, protégeons l'allaitement, loin des
conflits d'intérêts".

A cette occasion retrouvez ci-dessous une série d'articles consacrés à l'allaitement extraits de nos numéros.

Profitez aussi toute cette semaine de nos bimestriels en PDF à 1€, et nos hors série en PDF à 3€ seulement!

Pour plus d'infos sur la SMAM, rendez-vous sur le site de la CoFam.

-->Allaiter enceinte : une aventure pleine d'imprévus - Extrait du numéro 57 de mars-avril 2007

-->Allaitement : quand tout ne coule pas de source - Extrait du numéro 55 de novembre-décembre 2015

-->Breastsleeping : Le sommeil des bébés allaités - Extrait du numéro 60 de septembre-octobre 2016

->L'allaitement passés deux ans, une expérience contrastée - Extrait du numéro 56 de janvier/février 2016

->Concilier maternité et travail - Dossier du numéro 38 de janvier/février 2013

->Faut-il se préparer à allaiter ? - Extrait du Hors série 8 de décembre 2014

->A tâtons : L'allaitement a petits pas - Extrait du numéro 51 de mars/avril 2015

->Allaitement et santé des femmes : le bébé est bon pour le sein ! - Extrait du numéro 44 de janvier/février 2014

->Les dix conditions de l'OMS pour le succès de l'allaitement maternel - Extrait du Hors série 8 de décembre 2014

->L'impact écologique de l'allaitement - Extrait du numéro 46 de mai/juin 2014

->L’allaitement quand il dure - Extrait du numéro 53 de mars/avril 2015

->Allaitement au long cours et sevrage naturel - Extrait du numéro 43 de novembre/décembre 2013

->Pour en finir avec le concept de sevrage - Extrait du numéro 48 de septembre/octobre 2014

->Allaiter des jumeaux, ça peut être simple - Extrait du numéro 41 de juillet/août 2013

->De la succion intra-utérine à l'allaitement : un continuum? - Extrait du numéro 38 de janvier/février 2013

->Allaiter en public, un comportement obscène ? - Extrait du numéro 48 de septembre/octobre 2014

->Le partage du sein - Extrait du numéro 41 de juillet/août 2013


Repenser l'apprentissage de la lecture

article extrait du numéro 66 de septembre-octobre 2017

article extrait du numéro 66 de septembre-octobre 2017

Dans Rethinking learning to read1, Harriet Pattison repense l’apprentissage de la lecture à partir des données recueillies auprès de plus de trois cents familles non-scolarisantes au Royaume-Uni. Elle donne à voir, à travers les différents témoignages, comment les enfants apprennent nécessairement à lire dans une société où l’écrit est omniprésent. Son ouvrage met en avant l’apprentissage de la lecture par osmose, en montrant l’importance de la centralité de l’enfant dans les apprentissages et, par conséquent, la diversité des approches possibles. L’apprentissage autogéré de la lecture donné à voir par les familles non-scolarisantes questionne nos a priori sur la lecture, son apprentissage, mais également sur l’éducation, sur ce qu’est une personne, et même sur notre vision du monde et de l’environnement. 

 Harriet Pattison remet en question l’idée selon laquelle l’apprentissage ne serait qu’une question d’acquisition personnelle de connaissances ou de compétences comme le suppose l’éducation formelle. Selon elle, l’intérêt que porte l’institution à la méthode phonologique définit d’emblée ce que signifie lire. Cela implique, de manière tautologique, que cette méthode est celle qu’il faut enseigner à tou-te-s. De plus, l’idée selon laquelle l’écriture serait la forme symbolique du langage oral participe de cet a priori. Harriet Pattison montre que ce n’est pas le cas dans la mesure où certains enfants semblent être capables de reconnaître des mots en contexte ou même de lire, sans pour autant être capables de les dire, c'est-à-dire de les transformer en langage oral. L’écrit pourrait avoir une signification pour certains jeunes avant même de se transformer en discours oral. Cela vient remettre en cause l’idée que l’écrit est le symbole de l’oralité, et que le discours précède nécessairement l’écrit. La norme imposée par l’enseignement scolaire consistant à dire que lire signifie décoder, ainsi que les préconisations qui lui sont associées, telles que lire à haute voix régulièrement à son enfant, et ce, avant l’entrée en primaire, laisse penser qu’il existe des pré requis nécessaires à l’apprentissage de la lecture. L’étude d’Harriet Pattison démontre qu’il n’en est rien et qu’il existe autant de manières d’aborder et d’entrer dans la lecture que d’enfants : les pratiques intrafamiliales sont aussi différentes que les pratiques interfamiliales.

Une pratique sociale

Harriet Pattison insiste sur le fait que lire n’est pas une compétence coupée du reste de la vie, indépendante, qu’on acquerrait, mais bel et bien un objet d’attachement et d’engagement émotionnel en lien avec une identité telle qu’être un « lecteur » ou un « amoureux de la littérature ». Il ne s’agit donc plus de ce qu’un enfant sait, mais de ce qu’il est ou devient. Le parent (ou tout autre adulte) répond à ses questions plutôt qu’il initie un enseignement.
Sur 311 contributeurs, 91 soutiennent qu’ils ont enseigné à leurs enfants, 133 que non et 87 explicitèrent le problème qu’ils ont rencontré avec le concept même d’enseignement. Harriet Pattison relève la non-pertinence manifeste de vouloir chercher à comprendre l’instruction en famille en gardant un langage scolaire. Plutôt que des enseignants, de nombreux parents se voient plutôt comme des apprenants, s’adaptant, revoyant leurs a priori et reconstruisant leur pensée au contact de leurs enfants, de leurs demandes et leurs (non) sollicitations. Ils imaginent la famille comme une communauté sociale et culturelle, où la lecture prend une place importante comme tout un tas d’autres compétences. Les plus jeunes s’y insèrent petit à petit selon leurs intérêts, leurs besoins, et leur rythme. Aucun adulte n’y prend la responsabilité pour autrui, et donc pour l’enfant, de ses acquisitions ; en lieu et place, ils imaginent plutôt qu’il existe une forme de favorisation culturelle, par le groupe. La relation entre expert et apprenant n’est donc plus une relation pédagogique directive de type formelle, mais un soutien à participer à la communauté selon les capacités, la motivation et le rythme de chacun-e. Considérer les familles comme des communautés dans lesquelles l’alphabétisation est possible par soi-même revient à redéfinir l’action de lire. Il ne s’agit plus d’une compétence cognitive qui s’acquière pour soi, mais d'une pratique sociale et culturelle faisant sens dans un contexte donné.

Agentivité2

Pour Harriet Pattison, interroger l’enseignement lui-même consiste à remettre en question, non pas seulement une pratique, mais des concepts fondamentaux tels que ceux d’apprentissage, d’éducation, de personne voire d’être humain. Sa recherche va bien au-delà du questionnement autour de l’apprentissage de la lecture. L’agentivité des enfants est mise en avant, leur capacité à apprendre par eux-mêmes et pour eux-mêmes (avec les autres et dans le monde), à résister et à questionner. Harriet Pattison montre que ce sont les enfants qui, la plupart du temps, ont la plus grande influence sur les parents et la modification de leurs idées, notamment sur l’apprentissage (de la lecture), et sur leur comportement vis-à-vis d’eux. Ils sont d’ailleurs souvent à l’initiative de leur propre déscolarisation ainsi que de la déscolarisation (mentale) de leurs parents. Ils permettent de reconsidérer nos a priori, construits par l’école ainsi que par les « professionnels » de l’éducation.

Apprentissages informels non linéaires et non progressifs

Selon Harriet Pattison, la motivation est un facteur essentiel concernant l’apprentissage de la lecture. Pour autant la motivation n’est pas nécessairement celle de l’apprentissage de la lecture en soi, mais celle d’exercer une activité choisie, qui pourrait être par exemple de jouer à un jeu vidéo. Le jeu participe donc de cet apprentissage de manière informelle. Les enfants associent et connectent les informations disponibles et suffisantes tirées de leur environnement, qu’il s’agisse de leur communauté familiale ou de leurs jeux, pour créer et donner du sens à leur monde. L’expérience des enfants instruits à domicile montre qu’aucune base n’est nécessaire pour apprendre à lire : ni alphabet, ni conscience phonétique, etc. La trajectoire d’apprentissage n’est certainement pas linéaire. Et si les parents témoignent de paliers imperceptiblement passés, l’apprentissage peut naître du complexe en tant que (co)construction, pour arriver au plus simple. La conscience phonétique pourrait venir a posteriori, elle n’est donc pas une condition de possibilité de l’apprentissage de la lecture. Les possibilités et les combinaisons d’entrées sont infinies, quelconques, mais pour autant toutes pertinentes ! Il n’y a pas un âge donné déterminant l’apprentissage. Les parents témoignent d’apprentissage s’étant construit entre 18 mois et 16 ans, comprenant parfois de longues périodes d’apparente latence entre une première démonstration d’un quelque chose lié à la lecture et la lecture fluide. Parfois, les parents se rendent comptent que leurs enfants lisent des livres alors qu’ils ne les ont pas vus créer les liens le permettant.
En fin de compte, la lecture apparaît être une propriété émergeant à travers une dynamique d’auto-organisation co-construisant des relations avec et dans un environnement complexe, toujours ouvert et mouvant, selon la métaphore de l’osmose (et non plus de l’acquisition ou de la participation), l’enfant étant lui-même un écosystème s’auto-organisant et mouvant. On passe d’un faire à un être (dynamique). L’apprentissage n’apparaît donc plus de manière visible comme un effort, qu’il s’agisse de l’enfant lui-même ou d’un observateur : il est « naturel ». Il ne peut donc être préorganisé, mais seulement expérimenté. Parent et enfant dépendent du système complexe alors même qu’ils le fondent.
Véritable ressource pour le lâcher-prise, l’ouvrage d’Harriet Pattison confortera les parents confiants dans leurs intuitions. Puisse-t-il également permettre aux professionnels de l’éducation et aux inspecteurs de l’Éducation nationale de revoir leurs positions quant à l’apprentissage de la lecture et ainsi ne plus empêcher l’apprentissage par soi-même. ◆

1 Éditions Educational Heretics Press (2016)

2 Capacité d’une personne à agir sur les autres et le monde, considérée à l'aune de ses propres expériences et perceptions quant à celle-ci.

Petits arrangements avec la nature : Est-il «naturel» d'avoir des enfants rapprochés?

A l'occasion de la journée mondiale de la contraception, nous patagons avec vous cette réflexion.(Article extrait du numéro 56 de janvier/février 2016)

Qu’entend-on exactement par «‚naturel‚»‚? Et en dessous de quel seuil considère-t-on que deux enfants sont rapprochés‚? De plus, existe-t-il un critère objectif qui permette d’affirmer que deux naissances sont (trop) proches‚?
Pour répondre à ces questions, il nous faut examiner les diverses contraintes qui déterminent l’espacement des naissances dans nos sociétés contemporaines.

Découvrez cet article ici

Voir le sommaire du numéro 56

Le magazine des parents nature?

* article extrait du numéro 60

Quels liens existe-t-il entre parentage proximal et écologie ? Entre parentalité et permaculture ? Nous avons souhaité pour ce numéro anniversaire remettre en perspective cette thématique qui est au fondement de Grandir Autrement et dont l’évidence n’est qu’apparente. Pour cela, nous vous proposons nos points de vue et réflexions croisés dans une forme particulière de co-écriture.

 

Mélissa : Si l'écologie est la science des relations entre des êtres hétérogènes (et non seulement celle d'individus dans leur milieu), et si l'écologisme est la volonté de faire reconnaître la nécessité de prendre soin de l'environnement, alors, serait écologique toute activité et toute attitude qui prend soin des relations en général. En effet, si grâce à l'écologie nous prenons conscience que la (bio)diversité et ses liens sont fondamentaux pour la stabilité et la résilience de chaque être alors il devient évident que ce sont ces mêmes liens et relations auxquels nous devons porter notre attention et notre soin.
Selon ce raisonnement, une parentalité écologique serait une relation parents-enfants où les parents prennent soin des enfants en portant une attention à ce qui les lie, en accordant une valeur à ces liens, qui, bien plutôt que de les rendre dépendants, libèrent et permettent leur autonomie (et non l'indépendance). Il est donc possible de soutenir que le parentage proximal est écologique. D'autre part il pourrait également être dit permaculturel dans la mesure où il permettrait à l'enfant de grandir sans entraves, sans aller contre sa « nature », mais avec, puisque tel est un des principes majeurs de la permaculture, et parce qu'il permettrait également une certaine forme de résilience, soit la capacité à retrouver un fonctionnement normal après une perturbation, à la fois pour les individus, les sociétés, et l'environnement.

Science et maternage
Daliborka
: Les raisons pour lesquelles on adopte des pratiques du maternage proximal, allaitement, sommeil partagé, portage, communication sur les besoins d'élimination, alimentation menée par l'enfant, sollicitude, « répondance1 », sont très diverses. Toutefois, il semble que la motivation principale des parents soit de « donner le meilleur à leur enfant ». La façon dont ce meilleur est défini est sans doute ce qui nous aide à comprendre en quoi le maternage proximal est une pratique écologique.
Le meilleur est certes déterminé différemment selon les époques, les régions et selon les points de vue. On sait bien comme nos pratiques éducatives d’Occidentaux du 21e siècle diffèrent des pratiques d’Occidentaux du 19e siècle ou de non-Occidentaux contemporains, mettons des !Kung du Kalahari ou des Chleuhs du Haut Atlas. En France, les pratiques puériculturelles ont varié très vite sur une courte période. Durant la première moitié du siècle dernier, l’allaitement des bébés est progressivement délaissé au profit d’une alimentation au lait non-humain. En 1972, seuls 36,6 % des enfants sont allaités au cinquième jour2. Et les bébés sont couchés sur le ventre ! Aujourd’hui, un peu plus de 70 % de bébés sont allaités à la naissance et on les couche sur le dos !
Il ne s’agit pas de juger l’ailleurs et l’autrefois à l’aune de ce qui se fait aujourd’hui dans les cultures occidentales. Mais notre époque a ceci de particulier et de formidable que le développement de diverses sciences, depuis la physiologie jusqu’à l’épidémiologie en passant par l’archéologie, nous a permis d’apprendre des choses sur nous-mêmes, sur nos enfants, sur le fonctionnement de nos corps, sur l’influence que ceux-ci ont les uns sur les autres et sur les autres êtres vivants que nous ne pouvions pas connaître ne serait-ce que cent ans plus tôt, si ce n’est d’une certaine manière intuitive. Ces nouvelles connaissances nous permettent de définir un nouveau « meilleur » qui ne serait pas tant une valeur prescriptive (qui établirait un « nouvel ordre moral » de la parentalité), mais la description d’un ensemble de comportements qui favorisent un développement harmonieux des organismes en question ; donc plutôt un horizon qu’une norme. Et si en effet, une pratique écologique est, conformément à la définition plus haut, une pratique par laquelle on prend soin des liens qui existent entre les êtres vivants, de manière à ne pas entraver leur développement harmonieux, alors le maternage proximal est une pratique écologique.
Ainsi les procédures de validation du maternage proximal sont, in fine, des procédures de validation scientifiques qui s’appuient sur la biologie, dont l’écologie n’est qu’un sous-ensemble. En effet, et surtout ces dix dernières années, de nombreuses études sont venues appuyer les « intuitions », qu’elles soient modernes ou ancestrales, de nombreux parents concernant la supériorité des pratiques du maternage proximal du point de vue du développement optimal des enfants. Le nombre des études sur les bénéfices de l’allaitement ne cesse de croître ; chaque année, on découvre, c’est-à-dire on valide par des procédures scientifiques, un nouvel avantage à allaiter son enfant. La recherche en neurosciences dites affectives a explosé ces vingt dernières années démontrant les méfaits de pratiques éducatives comme la fessée3. Toutes ces recherches permettent aussi de voir comment des pratiques que je qualifierais d’« anti-écologiques » ont des conséquences délétères qui dépassent largement l’individu pour orienter le destin des sociétés, et avec elles, celui des écosystèmes qui les abritent. Fondamentalement, ces pratiques ne sont qu’un cas particulier d’une disposition générale de notre civilisation technologique qui est fondée sur la « maîtrise de la nature ». Dès lors, se soucier de l’environnement, ça commence sans doute par se soucier du bienêtre des enfants et toute démarche écologiste doit impérativement intégrer une réflexion sur l’éducation. Car on ne peut pas produire, ou à tout le moins difficilement, en une personne une conscience profonde des liens qui entrelacent les êtres vivants et induire en elle un souci de ces derniers si elle n’a pas elle-même bénéficié de la même sollicitude qu’on lui réclame envers les autres. En une phrase, dont j’assume le caractère quasi fataliste, des enfants maltraités font des adultes maltraitants de toute forme de vie. Mais comme l’écrit Michel Odent qui est un infatigable optimiste, il y a de bonnes raisons d’espérer, car nous sommes en mesure de comprendre en quoi nos pratiques culturelles ne représentent plus un avantage évolutif pour Homo sapiens4 et ainsi, de changer de paradigme.

Une écologie généralisée
Mélissa
: En effet, prendre soin de l’environnement implique nécessairement de prendre soin de nos enfants qui en font partie. Si des formes d’écologie n’envisagent que la protection de la « nature », cela peut être pour deux raisons : d’abord parce que l’homme se pense en dehors de cette nature, et éventuellement aussi parce qu’il pense que l’intérêt de la « nature » prime sur l'intérêt humain. Or, les deux sont liés : l’homme n’est pas « maître et possesseur de la nature » comme Descartes le soutenait, il fait partie de l’écosystème dans lequel il vit, il y est intégré sans en être à la tête. L’écologie au sens militant du terme ne peut donc pas concerner uniquement le fait de prendre soin de l’environnement, mais également d’autrui et de soi-même puisque ces deux derniers en sont partie intégrante et parce que les atteintes des uns vont nécessairement, de proche en proche, atteindre les autres : un environnement pollué pollue les corps et des individus maltraités seront également maltraitants ou auront d’autant plus d’efforts à fournir pour sortir de la maltraitance qu’ils ont été maltraités.
Les problématiques d’équité et de solidarité sont de plus en plus présentes dans les milieux écolo. Ils refusent d’évincer l’homme et le social de l’équation dans la mesure où ils sont convaincus que l’un ne peut aller sans l’autre ! Pour écarter d’éventuels doutes persistants, il suffirait pour s’en convaincre de lire Les Trois Écologies5 de Félix Guattari qui, dans une œuvre poético-philosophique, appelle à une écologie généralisée, c’est-à-dire à la fois environnementale, sociale et mentale qu’il nomme l’écosophie.

Quelle place dans les initiatives écologiques ?
Malgré les signes de cette prise de conscience, parce qu'il s'agit d'un conditionnement culturel profond, il semble que la question de l’éducation soit souvent peu considérée et que les enfants soient mal voire pas du tout accueillis également au sein de certains groupes alternatifs (groupes politico-politiques, associations, collectifs citoyens, etc.). Certains cafés dits permaculturels refusent la venue de personnes accompagnées d’enfants, ce qui me semble totalement contradictoire avec le concept de permaculture où l’intergénérationnel est pensé comme étant d’une grande richesse pour toute- s. La résilience est permise par la diversité et exercer son pouvoir d’agir ensemble devant les enfants les invite à faire de même plus tard. Parfois, même lorsque les enfants sont les bienvenus, l’organisation des rencontres n’est souvent pas adaptée à leur venue. Ni l’espace ni le temps ne sont organisés de manière à répondre tout à la fois aux besoins spécifiques des enfants et des adultes. Quoi qu’il en soit, les thématiques autour de l’éducation prennent de plus en plus de place. Par exemple, au sein d’événements tels que les Alternatiba, villages alternatifs citoyens contre le réchauffement climatique et pour la justice sociale, il existe des quartiers Éducation, même si ceux-ci sont peut-être moins conséquents et moins « radicaux » que certains autres quartiers (Zéro déchet, Démocratie, etc.). Autre exemple : si Nuit Debout Paris a créé une commission spéciale Enfants-Parents, elle n’a, par exemple, pas souhaité soutenir de manière collective la manifestation dénonçant les restrictions de la liberté d’enseignement de certains amendements proposés par la ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem le 9 juin 2016 pour intégrer la loi Égalité et Citoyenneté.
Ce refus me semble être dû au fait que ce sont des parents non-scolarisants qui ont alerté la commission. Or la non-scolarisation n’est pas tant comprise comme une pratique sociale, politique, voire écologique comme je le soutiens pour ce qui concerne le unschooling, mais comme une pratique alternative en marge des alternatifs eux-mêmes, en bref une pratique trop « radicale », non encore acceptée comme pouvant entrer dans l’horizon des pratiques (éducatives) permettant plus d’autonomie, de liens sociaux et de solidarité. Je crois que le manque de connaissance et de réflexion sur le « scolarocentrisme » de la société française et plus généralement des sociétés occidentales, sur les éducations alternatives voire sur les alternatives à l’éducation en est donc l’origine.
Toutefois, il y a des associations qui accordent à ces thématiques une grande importance conformément à leurs prises de position de départ et font leur possible pour repenser la vie associative incluant les enfants. Le temps et l’expérience permettent l’apprentissage de tou-te-s et une meilleure adaptation générale aux enfants. Chaque organisation, société comprise, fait son chemin, à son rythme. Tout en restant réaliste, observons donc toutes ces belles initiatives inclusives qui ne cesseront, j'en suis persuadée, de se reproduire ici et ailleurs !

Un maternage éco-cohérent
Daliborka
: Plus précisément, qu’est-ce qu’une pratique de maternage écologique ? Certains la comprendront comme une pratique naturelle, instinctive, qui ne nécessite pas le secours de la technologie. L’allaitement est certes le produit d’une fonction naturelle du corps maternel et d’une compétence naturelle du corps du bébé mais l’allaitement, en soi, n’est pas évident et nécessite un apprentissage. Il faut en effet se méfier de ce genre de qualification, car en tant qu’animaux sociaux, nous sommes des êtres culturels ; nous créons des comportements en fonction de diverses opportunités, nous « accommodons » nos dispositions naturelles d’une infinité de façons. La détermination de l’écologique est dès lors une détermination culturelle et sociale, au-delà de l’individu.
On entend parfois qu’un allaitement, s'il est minuté (tétées de vingt minutes maxi toutes les quatre heures le jour et toutes les six heures la nuit) et dirigé par la mère plutôt que par l’enfant, n’est pas écologique. Et donc que certaines modalités culturelles de fonctions naturelles ne sont pas écologiques. Un allaitement écologique, ce serait le sein à disposition de l’enfant quel que soit le moment du jour ou de la nuit, aussi longtemps qu’il le souhaite. En quoi cet allaitementlà est-il écologique ou « plus » écologique, étant entendu que l’allaitement dirigé représenterait déjà un « plus » écologique par rapport au biberon ? On comprend assez aisément que l’alimentation au biberon est plus énergivore que l’allaitement, même dirigé ; il nécessite la transformation de laits non-humains en une préparation, on ne dira pas « adaptée », mais « qui convient » à l’alimentation de bébés humains, le conditionnement de ces laits, la fabrication de contenants pour ces laits, le carburant pour acheminer contenants et contenus, la disponibilité d’eau potable pour préparer le contenu, pour nettoyer le contenant… Mais que l’allaitement soit dirigé par la mère ou par l’enfant, quelle différence ? pourrait-on demander ; l’un n’est pas, en apparence en tout cas, moins énergivore que l’autre. En réalité, la quantité d’énergie mobilisée pourrait ne pas être la même, à condition d’admettre que la dépense d’énergie ne se limite pas à un « simple » calcul de distance parcourue, de quantité de matières premières prélevées et transformées, etc. ; ce qu’on a l’habitude de prendre en compte dans le cadre des considérations écologistes, omettant peut-être la dépense d’énergie propre aux corps (par exemple, pour gérer le stress ou la réparation des circuits neuronaux endommagés6 ou encore l'assimilation d'une alimentation non adaptée), indépendamment des médiateurs qui les lient. Sans doute, un bébé qui pleure pour réclamer sa tétée plus tôt que le prévoit l’horaire décidé par la mère et une mère qui déploie des finesses d’évitement pour le faire patienter représententils une dépense d’énergie totale supérieure à celle d’un bébé qui obtient son mamelon immédiatement et d’une maman qui ne « lutte » pas contre la demande de son enfant, une maman « répondante ». Je vois venir les adeptes du maternage distal ; cette « lutte » ne serait que de courte durée et une fois le bébé « rodé », la mère serait tranquille… Ce serait sans compter les désavantages futurs d’un tel comportement dont la réparation doit aussi être comptabilisée dans la colonne des dépenses énergétiques. Sans doute est-il illusoire de voir comme plus facile une solution qui repousse un problème. Ce raisonnement peut être appliqué à tous les aspects de la vie d’une famille : sommeil, déplacement, jeux, communication, etc. Essayez d’envisager selon cette perspective le coût absurde, matériel, financier, humain, physique, psychique, affectif, du formidable détournement (hypocritement présenté comme une libération) des énergies parentales, au profit du productivisme capitaliste ; vous verriez peut-être alors la mise en garde des enfants (crèche, assistantes maternelles et autres systèmes de garde, même « gratuits » comme l’école) comme une surenchère énergétique écologiquement incohérente. Plus généralement, plus il y a d’objets, de médiateurs, de séparateurs entre les corps, tels les biberons, lits à barreaux, poussettes (parfois même un innocent livre peut séparer, quand on peut simplement raconter une histoire), plus le coût énergétique de la relation croît. Plus on lutte contre les besoins de son enfant, plus on augmente l’énergie qui est nécessaire pour vivre avec lui ; on donne des sucettes, des doudous, on « raisonne », on « le » raisonne, on détourne son attention à grands frais – alors qu’il suffirait de répondre. On est dans le maternage « additif », celui de la surenchère des moyens, mais aussi celui de la déperdition d’énergie. Quand, au contraire, on favorise la proximité, voire l’immédiateté des corps, on favorise l’immédiateté de la communication et donc on limite les moyens. Accepter les besoins de son enfant et simplement les combler, offrir le moins de surface de résistance possible, et se laisser plier pour mieux épouser les creux et les plis de la surface de l’autre, c’est assurément moins coûteux en efforts et en souffrances, à tous points de vue.

Mélissa : L’exemple de la communication sur les besoins d’élimination me semble également pertinent. Utiliser des couches avec pour objectif de ne pas se soucier des besoins d’élimination est une manière de les nier un temps pour y revenir aux 2 ou 3 ans de l'enfant lors de « l’apprentissage de la propreté ». Or les parents pratiquant l'hygiène naturelle infantile (utilisant des langes/couches lavables ou non) ne passeront pas par la case « apprentissage de la propreté », leurs enfants viendront à leur rythme à l’autonomie dans la gestion de leurs besoins pour lesquels leurs parents intervenaient avant. La dépense d’énergie paraît peut-être plus intense mais c’est oublier de compter l’énergie de production des couches jetables, de leur acheminement, de la quantité astronomique de déchets qu’elles génèrent, sans compter les trajets pour aller au supermarché les acheter, le travail nécessaire pour obtenir l’argent qui les paiera, le nombre d’aller-retour pour descendre les poubelles, etc. Et même si on s’accordait sur le fait que l’énergie impliquée dans l’écoute de son bébé est très forte au début, il est clair qu’elle est moindre en quantité totale rapportée sur la durée. L’enfant acquiert une réelle autonomie bien plus rapidement, et l’énergie directement engagée par le parent diminue très rapidement pour s’arrêter bien plus tôt que pour les parents ne communiquant pas sur ces besoins, et tout cela, sans compter bien sûr la satisfaction mutuelle des parents et des enfants qui reste primordiale. De la même façon, il y a un temps où le nettoyage lié au fait de laisser manger son enfant lui-même en menant sa diversification peut paraître fatigant, mais ne préparer qu’un seul repas pour toute la famille, pouvoir manger en même temps que lui plutôt que de s’impatienter en lui donnant la béquée reste un gain d’énergie incroyable !

Pour conclure, le parentage proximal et la parentalité qu'il implique sont écologiques. Les alternatives puériculturelles et éducationnelles sont de plus en plus représentées dans les initiatives écologiques. Soit les parents acquièrent une conscience écologique à la naissance de leurs enfants ou en grandissant avec eux, soit ils l'avaient déjà avant d'être parents et commencent à envisager l'éducation voire la non-éducation comme un sujet non dissociable de toutes les autres pratiques ou domaines sur lesquels ils ont déjà mené une réflexion. Quoi qu'il en soit, l'un participe de l'autre et inversement. Prenons soin de nous(-mêmes) !

Mélissa Plavis- Le Yaouanq & Daliborka Milovanovic

1 Répondance : désigne la qualité de celui qui répond avec sollicitude à celui qui est en demande. /

2 Claude Didierjean- Jouveau, « Histoire de l’allaitement au 20e siècle » : http://www.lllfrance.org/index.php?option=com_k2&view=item&id=944&Itemid=498 /

3 Voir « La révolution des sciences des affects », p. 29-30 du numéro 60. /

4 Lire, à ce propos, Michel Odent, La Naissance et l’évolution d’Homo sapiens, Éditions du Hêtre (2014). /

5 Éditions Galilée (2008). /

6 Voir « La révolution des sciences des affects », p. 29-30.

Dix ans d'écoparentalité

Il n’est pas aisé d’évaluer l’évolution, en France depuis dix ans, des pratiques de ce que nous appellerons l’écoparentalité. Les statistiques concernant le sommeil partagé ou le portage physiologique sont quasi inexistantes ou peu fi ables. L’allaitement et l’accouchement, considérés comme affaires de santé publique, sont en revanche davantage évalués. Mais les chiffres les concernant ne sont guère enthousiasmants. En revanche, l’information n’a jamais été aussi accessible et abondante ; sites Internet, associations, magazines, livres, sur les différents aspects de l’écoparentalité pullulent. Il en est de même des articles de puériculture des « parents nature » qui se sont diversifiés, sophistiqués et démocratisés jusqu’à être présents dans la grande distribution. Quant aux militants de l’éducation non-violente, on les invite de plus en plus à s’exprimer, à la télévision, la radio ou dans la presse. Tout cela contribue à nourrir la réflexion mais le résultat peut sembler mince au regard des efforts déployés. Nous vous proposons une petite rétrospective. 

© Chloe Trayhurn - Facebook : artbychloetrayhurnNous ne saurons sans doute jamais rien de précis concernant le sommeil partagé. Cette pratique étant encore très mal vue, les parents, sans doute plus nombreux qu’on le croit, sont réticents à admettre dormir avec leur enfant. Si donc il existe quelques chiffres, ils sont probablement inexacts. Le sommeil solitaire est une norme culturelle, largement valorisée par les experts de la petite enfance, qui font une fixation sur l’autonomie des enfants, et soutenue par les professionnels de santé qui semblent ignorer les avantages du sommeil partagé et les conditions qui le rendent sûr.

Le portage, en revanche, est une pratique plus visible. Depuis les SnugliTM vendus par La Leche League dès la fin des années 1970, les dispositifs de portage se sont diversifiés, en particulier ces dix dernières années ; bandeaux, écharpes, pagnes, rebozo, mei taï, préformés, etc. On trouve de plus en plus de marques de système de portage différentes sur le marché de la puériculture et de plus en plus de distributeurs de ce genre d’articles. De plus, il n’est pas rare de voir déambuler, dans les grandes villes notamment, une maman ou un papa avec un bébé sur le dos.

L’allaitement à la française

En 2013, 66 % des bébés sont allaités à la naissance. La pratique de l’allaitement a beaucoup progressé depuis les années 1990 où à peine 50 % des enfants étaient allaités à la naissance. Toutefois, le taux d’allaitement stagne depuis 2010 à un niveau inférieur à celui de nombreux pays voisins. On peut s’interroger sur les raisons de ce plateau. Les femmes semblent pourtant de mieux en mieux informées, notamment sur les bénéfices de l’allaitement pour elles et pour le bébé. Elles semblent également mieux soutenues. Dans le sillage de l’association de soutien historique qu’est La Leche League, les réseaux de soutien à l’allaitement se sont multipliés ; consultantes en lactation, doulas, associations de maternage, communautés et groupes de discussion sur Internet… Peut-être la demande de soutien a-t-elle crû plus vite que l’offre. Ou peut-être les freins culturels sont-ils trop forts. On l’a constaté à plusieurs reprises : la moindre publication à large audience qui évoque l’allaitement déchaîne les passions féministes. Cela a été le cas avec le livre Le Conflit. La femme et la mère1 de Élisabeth Badinter en 2010, qui dénonçait la « dictature de l’allaitement et du naturalisme » ou récemment, en janvier 2016, avec un article du Monde2 qui rapportait les résultats d’une étude internationale selon laquelle la généralisation de l’allaitement pourrait sauver plus de huit cent mille enfants par an… La tradition féministe française demeure encore très réservée, et c’est un euphémisme !, vis-à-vis des pratiques du maternage proximal.

Grossesse et naissance

Depuis ce qui est, à ma connaissance, la plus ancienne critique du système obstétrical français, à savoir le Petit manuel de guérilla à l’usage des femmes enceintes3 de Françoise-Edmonde Morin publié en 1985, si peu de choses ont changé. Les taux de césarienne et de péridurale ont été, depuis les années 1980, multipliés respectivement, par deux, avec une stagnation aux environs de 20 % des naissances depuis dix ans, et par cinquante cinq, avec une inexorable évolution qui semble vouloir s’approcher des 100 % ! Quant aux taux d’épisiotomie, ils ont à peine bougé. De plus, les femmes enceintes ont de moins en moins de choix. Les petites structures ferment leurs portes les unes après les autres au profit de grands centres hospitaliers qui pratiquent plusieurs milliers d’accouchement par an. La majorité des doulas continuent d’être exclues de la plupart des salles de naissance, contre la demande même des parents. Les projets de naissance, illusions de liberté concédées aux parents, sont rarement respectés. Le nombre de sages-femmes pratiquant les accouchements à domicile diminue d’année en année, en raison d’une chasse aux sorcières à laquelle se livrent assureurs et consœurs. Le plus troublant est que, d’après plusieurs enquêtes de satisfaction réalisées cette dernière décennie, la grande majorité des femmes se déclarent satisfaites de leur suivi de grossesse et de leur accouchement. Cependant, le développement du militantisme pour de meilleures conditions de naissance nous pousse à considérer ces enquêtes avec la plus grande circonspection. Il semble en effet qu’il y ait un décalage entre le déroulement objectif de l’accouchement, le vécu des femmes et ce qu’elles en disent. En effet, comment reconnaître la violence quand elle est banalisée ? Comment exprimer un vécu douloureux quand la société nous exhorte à la félicité de la maternité ?

D’une critique de l’aliénation des parturientes en salles de naissance à l’élaboration du concept juridique de violence obstétricale (Marie-Line Perarnaud4, Marie-Hélène Lahaye5), en passant par la notion d’hypermédicalisation ou celle de brutalisation (Marc Girard6), les discours sur les abus du système obstétrical s’affinent, montrant que la naissance est un enjeu des droits humains, autant qu’une question de santé publique.

Les discours de la non-violence7

Pour lutter contre une forme de violence donnée, il est indispensable de la « penser », c’est-à-dire d’en faire un objet de pensée ou, pour emprunter une formule de la philosophe féministe Geneviève Fraisse, de « construire un espace d’intelligibilité8 » afin de mettre au jour une réalité qui ne peut être constatée autrement. C’est le pouvoir des mots de faire exister des choses… Il en est ainsi de la violence éducative ordinaire comme de la violence obstétricale. Comme le note Olivier Maurel9, la VEO constitue un véritable trou noir dans les sciences humaines qui semblent par ailleurs avoir épuisé leurs analyses sur toutes les autres formes de violence. L’OVEO pallie cet éloquent silence en proposant depuis dix ans un travail de veille, d’investigation sur les causes et les formes de la VEO, et de réflexion sur une caractérisation juridique de celle-ci. Il n’est pas le seul puisque les groupes de lutte contre la VEO, comme Stop VEO, se sont multipliés. Certes, 70 % des Français seraient contre une loi contre les châtiments corporels. Toutefois, un nombre croissant d’études de neurosciences affectives montrent en quoi la VEO nuit au développement des individus, et partant, des sociétés, et de plus en plus de parents souhaitent élever leurs enfants sans violence, en témoigne l’abondante offre d’ateliers de parents et d’ouvrages éducatifs. Et last but not least, début juillet 2016, l’Assemblée nationale a adopté un amendement visant à compléter la définition de l'autorité parentale établie par l'article 371-1 du code civil dans le sens d’une abolition des violences corporelles10!

Bien que les résistances sociale, culturelle, institutionnelle soient fortes, il est indéniable que le vent tourne. En dix ans, notre « écosophie » éducative a gagné en maturité, et convainc de plus en plus de parents11.

Daliborka Milovanovic

 

1 Éditions Flammarion. /

2 http://www.lemonde.fr/planete/article/2016/01/29/generaliser-l-allaitement-maternel-sauverait-plus-de-800-000-enfants-par-an-dans-le-monde_4855668_3244.html /

3 Éditions Seuil. /

4 Lire l’article « La violence obstétricale » dans le hors série n° 9 de Grandir Autrement. /

5 Lire l’article « Qu’est-ce que la violence obstétricale ? » du blog Marie accouche là : http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/2016/03/09/quest-ce-que-la-violence-obstetricale/

6 La Brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, auto-édité (2013). /

7 Voir aussi, pour plus de détails, l'article « La cause des enfants a-t-elle avancé ? » p. 21. /

8 Conférence « Émancipation et sexuation du monde », salon Primevère 2016. /

9 La Violence éducative : un trou noir dans les sciences humaines, Éditions L’Instant Présent (2012). /

10 après avoir été voté en décembre 2016 (article 222 de la loi Égalité et Citoyenneté) cet amendement a été censuré par le Conseil constitutionnel en janvier 2017, pour des raisons de procédure.

11 Vous retrouverez toutes les sources de cet article sur notre site : http://www.grandirautrement.com/fr/sources.html

Grandir Autrement est désormais "Le magazine de l'écoparentalité" !

Depuis sa création en 2006, la ligne éditoriale de notre magazine n'a pas cessé d'évoluer, de se préciser, de se nuancer et de s'affirmer. Conscientes du fait que la référence à la nature a ses limites, nous souhaitons aujourd'hui redéfinir notre positionnement éthique et philosophique par une référence à l'écologie plutôt qu'à la "nature". C'est ainsi que Grandir Autrement devient le magazine de l'écoparentalité (parentalité écologique ou écologiquement cohérente).
Adopter un mode de parentalité écologique, ce n'est pas simplement être parent et "écolo", être parent et trier ses déchets, favoriser les déplacements à vélo, manger bio, etc. Cela va bien au-delà. L'écoparentalité est un type de parentalité qui tisse des relations écologiques aux autres êtres vivants, et en premier lieu aux enfants. Une relation écologique est un type de relation par laquelle les besoins propres et le développement de chacune des parties de la relation sont respectés et favorisés. Les pratiques parentales écologiques tendent à respecter les besoins de tous dans la relation, parents, enfants, famille, société, nature. Ainsi, la bienveillance, le respect des besoins physiologiques de base de chacun, le respect de ses rythmes biologiques, de ses rythmes de développement et donc des apprentissages, de ses capacités d'expression (notamment des émotions), de son individualité, de sa sensibilité, de ses goûts et dégoûts, de ses points de vue, de ses choix, de sa confiance et son estime de soi, mais aussi la naissance physiologique, l'allaitement, le portage, la proximité physique en général sont des façons écologiques optimales de répondre aux besoins de tous dans une famille.
Ces pratiques parentales peuvent être adaptées à l'infini en fonction de la sensibilité de chacun mais avec toujours le même horizon, le respect de tout ce qui est vivant. Grandir Autrement se fait ainsi "passeur d'idées" de pratiques parentales écologiques, source d'inspiration pour construire son propre mouvement, son propre rythme, son propre chemin en écoparentalité. Nous ne proposons pas de recettes mais des ingrédients et nous accordons une place importante à l'expérience et à l'action au-delà de la théorie.

Dossier spécial - Médicalisation du corps féminin

En écho aux récents remous médiatiques suscités par la Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, qui a commandé au Haut conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes un rapport sur les violences obstétricales, nous vous proposons un dossier, composé de divers articles parus dans notre magazine, sur la médicalisation du corps féminin et les violences gynéco-obstétricales sur les femmes qui en découlent.
Chaque jour jusqu'à dimanche, nous publierons un article de ce dossier qui sera en accès libre sur notre site.

* Commençons par cette réflexion écoféministe : "Corps propre, corps médical : l'exception sanitaire féminine".

* Le second texte que nous vous proposons de découvrir est un entretien avec Laëtitia Négrié : Disposer de son corps quand on accouche : un combat féministe
Laëtitia Négrié est auteure, avec Béatrice Cascales, de L'accouchement est politique : Fécondité, femmes en travail et institutions, publié aux éditions L'Instant Présent, réflexion féministe essentielle qui propose une extension du droit des femmes à disposer de leur corps également durant l'accouchement (et pas seulement dans la procréation).
La médicalisation de l'accouchement est sans doute la première manifestation de la violence obstétricale qui, de symbolique, devient presque inéluctablement matérielle, physique, psychique.

* Notre troisième proposition de lecture dans le cadre de notre dossier sur la médicalisation féminine et les violences gynéco-obstétricales est un article de la sage-femme Marie-Line Perarnaud, "La violence obstrétricale", qui est un des premiers textes en français visant à circonscrire la notion de violence obstétricale et à décrire les modalités d'exercice de cette violence.
La violence durant l'accouchement (et dès le début de la grossesse en réalité si l'on admet que la médicalisation systématique est en soi une violence) est restée longtemps taboue, exclue des préoccupations égalitaristes de la tradition féministe à la française. Les femmes (ou certaines d'entre elles, influentes) ont probablement leur part de responsabilité dans la grande entreprise de muselage, notamment chimique, de leur biologie qui a démarré au vingtième siècle. C'est peut-être pour cela que la plupart des féministes ont mis longtemps à percevoir la violence qui s'exerce à l'encontre de leur biologie, et pas seulement de leur statut social, économique, familial. L'accouchement est l'événement de la biologie reproductive féminine qu'on ne peut contourner (contrairement à la lactation par exemple) et peut-être celui par lequel elles continuent d'être punies d'être des femmes.

* Pour notre quatrième proposition de lecture, nous avons sélectionné un texte rédigé par le médecin et expert judiciaire, Marc Girard, et publié dans notre numéro 44 "La santé des femmes : une (re-)conquête post-féministe".
Marc Girard est auteur, notamment, de l'excellent texte La Brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, une des premières réflexions systématiques sur la violence gynéco-obstétricale, et du blog rolandsimion.org qui propose une réflexion sur l'aliénation de la médicalisaton. Dans cet article "Médecine de la femme : libération ou fragilisation", Marc Girard propose un regard historique sur la dévalorisation féminine et maternelle opérée par la médecine, de l'Antiquité à nos jours, et interroge la notion même de libération attachée aux luttes féministes du siècle dernier.

* L'accouchement est un événement qui appartient aux femmes concernées. Par "appartenir", on entend "qui leur est propre" mais aussi "qui est sous leur autorité". Comment les femmes se sont-elles vues destituées de leur autorité sur leur propre corps ? Une des réponses est la peur. La peur de mourir, la peur d'avoir mal, la peur de leur animalité. On a beaucoup joué sur ces peurs, qui, du reste, sont aussi et surtout celles du personnel médical, pour leur imposer des pratiques obstétricales aberrantes pour le corps et sa physiologie. Reconquérir son autorité sur soi-même, son autonomie, nécessite un combat contre ces peurs. Car quand la peur disparaît, le combat pour faire valoir ses choix est déjà gagné.
Voici notre avant-dernière proposition de lecture pour ce dossier sur la médicalisation du corps féminin et les violences gynéco-obstétricales : Mon accouchement, mes choix : la naissance est un combat

* Vous n'êtes pas qualifiée pour accoucher de votre bébé toute seule". La scène du film Le Sens de la vie dont est tirée cette phrase est hilarante. Mais la phrase en elle-même est glaçante. Et c'est exactement parce que nous, notre corps, ne serions pas qualifiés, compétents pour accoucher que l'obstétrique se permet tous les excès qu'on lui reproche. Déclenchement parce que ça ne commence pas quand on voudrait, accélération parce que ça ne va pas assez vite, épisiotomie parce que ce n'est pas assez grand, touchers vaginaux parce qu'on n'y voit rien, expression abdominale parce que ça ne sort pas assez vite ; tous ces actes sont violents car ils ne reconnaissent pas la compétence intrinsèque des femmes, de leur corps pour accoucher, y substituant la qualification du "technicien de la naissance". Ne pas reconnaître à une femme sa compétence à mettre elle-même son bébé au monde, à accoucher (et non pas à être accouchées) est la violence princeps à partir de laquelle leur compétence maternelle sera sabotée.
Dernière article de notre dossier sur la médicalisation du corps féminin et les violences gynéco-obstétricales : "La violence dans les salles d'accouchement"

Devenir parent : "L'enfer c'est les [conseils des] autres"

article de Béatrice Kammerer*, extrait du numéro 65 de juillet/août 2017

* Béatrice Kammerer est co-auteure avec Amandine Johais aux éditions Belin de l'ouvrage Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ? La parentalité en 9 questions qui divisent.


La recette unique pour faire un enfant heureux existe-t-elle ? Assurément non. Nombreux sont pourtant ceux qui croient la détenir et n’hésitent pas à juger avec condescendance, et parfois même un peu de mépris, les choix des autres. Rares sont pourtant les livres dédiés à l’arrivée de l’enfant qui osent aborder cette épineuse question, celle de savoir comment survivre à la multitude de conseils qui s’abattront tôt ou tard sur les épaules des nouveaux parents. 

 
L’intention est souvent louable : les grands-parents, les amis, les voisins tentent d’épargner aux nouveaux parents les errances et les inquiétudes qu’ils ont eux-mêmes connues... en oubliant que chaque enfant est unique, mais aussi que les solutions bricolées par les uns ne seront sans doute pas aussi efficaces ni aussi pertinentes chez les autres. Les conseilleurs ne sont pourtant pas qu’empathiques, leur intervention est aussi à l’image du mode de reproduction privilégié de l’espèce humaine, où le soin aux enfants est géré collectivement. Certes, notre société occidentale contemporaine reconnaît aux individus le droit légitime de choisir pour eux-mêmes s’ils souhaitent ou non devenir parents, certes, pour nombre d’entre nous, seule la famille nucléaire est véritablement légitime pour éduquer, il n’empêche qu’en 2017, il faut encore tout un village pour faire grandir un enfant !

 Et ce n’est d’ailleurs pas qu’une question de biologie : qui voudrait aujourd’hui en France d’une société telle qu’a pu l’être la Rome antique, où le pouvoir des pères était si illimité qu’ils pouvaient vendre leurs enfants comme esclaves, les laisser mourir de faim ou les prostituer, sans que la société ne vienne leur demander des comptes ? Depuis le 19e siècle, s’est affirmée en France l’idée qu’il était légitime que l’État intervienne dans l’intimité des familles, notamment pour s’assurer que les enfants étaient suffisamment instruits, et qu’ils n’étaient pas maltraités. Il en découle alors une difficile question, celle de définir quelles seront les prérogatives de la société, des parents et de l’enfant lui-même.

Définir les normes de la bonne parentalité
Reste qu’il n’est pas facile de déterminer de manière univoque ce en quoi doit consister une instruction suffisante et une éducation bien traitante. L’évolution des normes éducatives depuis cent cinquante ans en témoigne. Nombre d’entre elles sont aujourd’hui saluées comme des progrès : l’âge minimum requis pour qu’un enfant puisse travailler est passé de 10 ans à la fin du 19e siècle, à 16 ans de nos jours, tandis que l’âge de l’instruction obligatoire a évolué de 13 ans en 1882, à 14 ans en 1936, puis à 16 ans depuis 1959. D’autres évolutions sont considérées avec plus de circonspection, on pense notamment aux incessants revirements de la puériculture – positions de sommeil, âge et déroulement de la diversification alimentaire, apprentissage de la continence, durée de l’allaitement maternel recommandée – qui n’ont cessé de se recomposer, tout au long des 19e et 20e siècles, sans qu’il soit parfois possible de déterminer où se situe vraiment l’optimal1.

À cela s’ajoute le fait que les conseilleurs n’agissent pas tous pour le bien commun : certains servent aussi des intérêts personnels, comme le désir de voir validés leurs propres choix parentaux ; militants, comme celui de promouvoir tel ou tel modèle social ou familial ; ou commerciaux, comme ceux de l’industrie de la puériculture entérinant l’idée que pour être un bon parent, il faut avoir encombré sa maison d’une quantité d’objets inutiles.

Sur le chemin de la parentalité
Pour lutter contre cette avalanche d’informations, certains parents décident de fermer les écoutilles, de faire « comme ils sentent ». Un projet plus que louable, mais un peu illusoire quand on songe à la quantité d’émissions de radio, de télévision, de livres, de magazines, de sites Internet consacrés à la parentalité. Il reste alors la possibilité de devenir un parent informé. Mais pas de panique, l’objectif n’est pas de savoir tout sur tout ! Il s’agit plutôt de revendiquer son droit au choix éclairé : s’octroyer la possibilité d’exprimer son désaccord avec les « sachants » qu’ils soient médecins, enseignants ou psychologues ; exiger une information non partisane et complète ; rejeter les affirmations péremptoires, les menaces, les arguments d’autorité ; ne jamais renoncer à demander « pourquoi », « et si ? » jusqu’à ce qu’on se sente suffisamment serein pour pouvoir faire un choix qui ait du sens pour soi, sa famille, son enfant.

Pour le parent qui cherche à faire au mieux, le plus crucial est souvent de pouvoir distinguer l’essentiel, ce qui sera déterminant pour l’enfant, du gadget éducatif. Prenons l’exemple des pleurs des bébés, objet de préoccupation parentale intense. D’un côté, on sait avec certitude depuis le milieu du 20e siècle et les recherches du psychiatre René Spitz qu’un enfant privé de liens affectifs stoppe son développement physique et cognitif jusqu’à en mourir. De l’autre, les anthropologues ont été nombreux dans le courant du 20e siècle à décrire des sociétés où les bébés ne pleuraient jamais, parce qu’un sein leur était proposé à la moindre protestation. Malgré la stupéfaction de nos psychanalystes, ceux-là n’en devenaient pas moins des adultes parfaitement équilibrés. Entre ces deux situations qu’on pourrait qualifier d’extrêmes au regard de nos pratiques occidentales contemporaines, la science est incertaine : si les études montrant l’importance dès la naissance d’une relation parent-enfant de qualité, où les manifestations et les besoins de l’enfant seraient pris en compte et respectés, sont nombreuses, aucune d’entre elles ne serait pourtant en mesure d’établir – pour ces enfants bientraités – un temps journalier optimal de contact physique parent-bébé, pas plus qu’elles ne pourraient prescrire une manière universelle de parler, caresser, ou regarder son enfant, ni même mettre en exergue un effet délétère de situations isolées où les besoins d’un bébé n’auraient pu être rapidement comblés. L’établissement de cet attachement parent-enfant, fait de confiance et de respect, apparaît dès lors comme une base indispensable, mais aussi un cadre de liberté au sein duquel la créativité et l’identité de chaque parent peut se décliner.

Vers l’evidence based education ?
Il peut alors être effrayant pour un parent de s’entendre dire que sur de nombreux sujets, aucune « méthode » n’a véritablement prouvé sa supériorité sur les autres et qu’en l’état, il vaut souvent mieux opter pour celle qui fait sens pour soi, sa famille, son enfant. De même, il est difficile d’affirmer que la seule chose dont un enfant ait réellement et universellement besoin est un cadre de sécurité matérielle et affective, sans provoquer une levée de boucliers de ceux qui voient dans les progrès de la science l’espoir de rationaliser l’intervention parentale. Le moment est donc venu de s’interroger sur la place sociale que l’on souhaite accorder à cette nouvelle autorité qu’est la science. Doit-on appeler de nos voeux une parentalité « scientifiquement prouvée », où chaque comportement éducatif – même le plus dérisoire – pourrait être optimisé pour correspondre au mieux à l’état des connaissances scientifiques ? Ou doit-on, au contraire, replacer la science au coeur de sa mission première, non pas celle de prescrire ce qui doit être mais celle de donner aux individus des outils pour comprendre et inventer ce qui pourrait être ? Ce second mouvement inviterait alors à aller plus en profondeur vers la démocratisation des savoirs en éducation et parentalité, sans la crainte de discuter les limites et les incertitudes de la science en marche, sans avoir à choisir son « camp » entre sciences expérimentales et sciences humaines, et sans rejeter a priori les espoirs et représentations individuelles comme autant d’obstacles à abattre pour en faire les moteurs d’une science humaniste. ◆

1 L’Art d’accommoder les bébés, Geneviève Delaisi de Parseval, Suzanne Lallemand, Éditions Odile Jacob (1980).

Semaine Mondiale de l'Accouchement Respecté : « 40 semaines… Et alors ? A chaque naissance sa cadence »

Du 15 au 21 mai, c'est la Semaine mondiale de l'accouchement respecté (SMAR).

Initiée par l'Alliance francophone pour l'accouchement respecté (AFAR) en 2004, la SMAR offre une occasion de réunir parents, professionnels de la périnatalité et toutes personnes intéressées par la naissance afin de réfléchir sur les moyens d'en améliorer les conditions.
Cette année, la SMAR vous invite à réfléchir sur le thème "Mon corps, mon bébé, mon choix".

De nombreuses manifestations, souvent organisées par des associations de soutien des parents, auront lieu un peu partout en France. Pour connaître la plus proche de chez vous, vous pouvez consulter la carte : https://www.facebook.com/SMAR.France/

A l'occasion de la SMAR, Grandir Autrement vous propose chaque jour de cette semaine une sélection d'articles sur la naissance :

* Se réapproprier son accouchement - article de Camille Masset Stiegler extrait du numéro 63 de mars/avril 2017

* Plaidoyer pour une non-préparation à la naissance - article de Frédérique Horowitz extrait du numéro 62 de janvier/février 2017

* Nouveau paradigme... Nouveau langage : LE POUVOIR DES MOTS -Article de Michel Odent extrait des numéros 59 et 60 et initialement publié par le journal américain Midwifery Today

* L'AMOUR ET LA SCIENCE DE LA NAISSANCE - Entretien avec Jan Tritten - Propos recueillis et traduits par Daliborka Milovanovic - article extrait du numéro 60 de septembre/octobre 2016

* Comment l'évolution des conditions de naissance est en train de modifier l'humain - article de Gaëlle Brunetaud-Zaïd extrait du hors série 9 de décembre 2015

* De l'empowerment de l'accouchement à domicile après une césarienne - article de Mélissa Plavis-Le Yaouanq extrait du numéro 63 de mars/avril 2017

Par ailleurs, durant toute cette semaine, vous pourrez bénéficier de plusieurs offres spéciales !


TÉMOIGNAGE : Mon chemin vers une naissance libre(1)

article de Dinah extrait du numéro 50 de janvier/février 2015

Mes deux premières grossesses ont été très médicalisées. Bon nombre de personnes sont intervenues sur mon corps et sur celui de mes enfants, ce que j’ai ressenti comme une grande violence. Nos corps ont été contraints, soumis, immobilisés, empêchés, sanglés, écartelés, brutalisés, drogués, nos chairs perforées, découpées ; position lithotomique2, harnachement des tuyaux de perfusion, des sangles du monitoring, expression abdominale, épisiotomie… Tant d’objets invasifs, aiguilles, pour percer, recoudre, tuyaux pour injecter, vider, cathéter, sonde, urinaire ou gastrique… Tant de fluides forcés en nous, ocytocine de synthèse, analgésiques de la péridurale, collyres, vitamines… Aucun de ces vocables n’est excessif pour décrire la violence subie. Cette violence physique est d’autant plus grande qu’elle se double de celle du silence ; silence de la négation, du déni car tout cela est la norme et la norme est précisément ce qui ne se voit pas, fut-ce absurde.
De tout cela, je me souviens très bien, de toute cette brutalité, j’ai des images vivaces en ma mémoire, même quatorze ans après. De cet assaut furieux, j’ai porté longtemps, et porte sans doute encore, les douloureuses séquelles physiques et psychiques.

Fuir les lieux de violence institutionnalisée
Pour ma troisième grossesse, j’ai d’abord pensé simplement ne pas me rendre à l’hôpital, je ne savais pas à l’époque que ce n’était pas un choix absolument déraisonnable, j’étais mue par la peur et la colère. Mais j’ai, par chance, découvert sur Internet l’existence des sages-femmes pratiquant des accouchements à domicile et ai très vite fait le choix d’une naissance accompagnée par l’une d’entre elles. J’étais convaincue qu’ainsi, je serais à l’abri de l’interventionnisme caractéristique des plateaux techniques, comme on les désigne si éloquemment, et qu’en dehors de ceux-ci, je serais enfin maîtresse de mon corps, un corps qui demeurerait intègre, immaculé, inviolé, soustrait aux velléités invasionnistes de la technique obstétricale, libre de vivre cette naissance selon «mon protocole», selon mes contraintes, en l’occurrence celles de mon ressenti et de mon instinct, celles de mon anatomie, de mes préférences posturales, des possibilités offertes par la configuration matérielle de mon foyer, entourée de mes objets et de visages familiers.
C’est ainsi que mon troisième enfant est né à la maison. Un accouchement facile, rapide, fort. Cette naissance m’a régénérée, restaurée, réparée ; la cicatrice à ma vulve, par deux fois découpée, a cessé de tirailler mes chairs et gêner mes orgasmes, je me suis sentie incroyablement forte et capable, forte comme la vie et capable d’escalader des montagnes, je me suis sentie digne de mes enfants, comme si j’avais enfin accédé au statut vénérable de mère dont j’étais, enfin, légitimement pourvue. Cette expérience a été le point d’accélération d’une réflexion sur l’autonomie entamée quelques années plus tôt. Pour tout cela, je ressens une gratitude infinie.

Les vertus de l’oubli
Cependant, en dépit de son grand effet, sur mon corps, mon estime de soi, il me restait peu de souvenirs de cet accouchement ; quelques impressions de clarté ou d’obscurité, des sons ou plutôt des murmures, beaucoup de sensations internes, proprioceptives disent les physiologistes, pour lesquelles je ne connais pas de mot. En dehors de ce ressenti très intime, très ramassé, très centré sur ces sensations intérieures, j’ai perçu assez peu de choses venant de l’extérieur. Je n’avais rien à en dire, rien à raconter, ou si peu ; l’abondance d’endorphines naturellement à la fois anesthésiantes et euphorisantes explique sans doute ces impressions de flou, ces confusions de ma mémoire.
Je me suis alors passionnée pour les récits de naissance des autres (dont les descriptions détaillées m’ont du reste toujours impressionnée), comme si je pouvais y retrouver mon expérience, bien déroulée logiquement et chronologiquement, puisque toute notion de succession et de causalité avait fui mes souvenirs, comme si cela pouvait m’aider à reconstruire une représentation complète, bien ordonnée dans l’espace et le temps, de mon accouchement. Enfin, l’un de ces témoignages a agi tel un catalyseur ; quelques images ont affleuré ma conscience, des ressentis souterrains incompréhensibles se sont mués en évidences absolues. Je me suis souvenu des croissants qui me donnaient la nausée, du massage du dos dont je ne voulais pas, des incursions intempestives, fœtoscope en main, de la sage-femme dans la chambre où je m’étais isolée, pour «écouter le cœur du bébé», des quelques positions inconfortables qu’elle m’a fait adopter, des indications de poussée que j’ai reçues. J’ai compris pourquoi mes souvenirs les plus clairs étaient ceux-là. Car lorsque je me retrouvais seule, j’étais comme débranchée ; les seules occasions de me reconnecter au monde extérieur, dans une modalité rationnelle, étaient précisément ces interférences.
C’est ainsi, à la lecture d’un récit qui se présentait comme un miroir de toutes les interventions que j’avais moi-même subies, qu’est née cette évidence que, aussi discrète, aussi silencieuse, aussi respectueuse des besoins de la femme et du couple la sage-femme soit-elle (et ma sage-femme était de ces plus silencieuses, respectueuses et discrètes), par sa seule présence, intentionnelle, elle intervient, elle assiste. J’ai aussi compris comment j’avais occulté un ressenti désagréable face à un interventionnisme difficile à identifier en tant que tel, simplement en effaçant de ma mémoire consciente les événements s’y rapportant, et pourquoi un sentiment de malaise indéfini m’envahissait lorsque je devais répondre positivement à la question «alors, comment ça s’est passé ?»

Non assisté ; vraiment ?
Je reste convaincue que ma sage-femme était l’une des moins interventionnistes qui fussent à l’époque en France et pourtant... L’idée même de la présence d’une sage-femme et pas seulement le fait de sa présence modifient profondément l’allure et le vécu d’un accouchement. Lorsque je parle de présence ici, je parle aussi bien de la présence actuelle que de la présence «à venir» c’est-à-dire l’arrivée prochaine de la sage-femme que l’on vient de prévenir de l’imminence de l’enfantement, comme élément perturbant (que cette perturbation ait des conséquences néfastes ou pas du reste). J’ai lu quelques récits d’accouchement qualifié de non assisté a posteriori, où la présence de la sage-femme était programmée mais où cette dernière arrivait après l’expulsion. Même si «dans les termes», il s’agit d’un accouchement non assisté, j’ai la sensation qu’il y a eu précisément usurpation de terme. Les démarches – avec ou sans sage-femme/médecin/ autre «expert» – et les configurations psychoaffectives auxquelles elles aboutissent respectivement sont opposées. La présence d’une sage-femme entrave l’ouverture d’un espace inédit de possibilités créatrices, de libertés. Pour moi, l’expression «sage-femme non interventionniste» est devenu un oxymoron.
C’est là que je me situe actuellement, dans cette prise de conscience de ce qui correspond exactement à l’idée que je me fais d’un positionnement dans l’autonomie. Selon mon besoin d’autonomie, la présence d’une sage-femme à domicile, c’est déjà trop ; on est déjà dans l’intervention, on est déjà dans le risque de court-circuiter, d’orienter le mouvement, dans le risque d’induire des comportements «im-propres» et incongrus, de détourner une singularité de ses ressentis, de sa vibration intérieure. Même quelque chose d’aspect aussi peu directif qu’une suggestion peut amener à se couper de ses sensations et de sa conscience pour se connecter à une autre conscience, extérieure et étrangère, qui fonctionnera comme une «annexe» prenant le relais, mais selon sa propre perception des événements ; la perception de la sage-femme, qui n’est pas connaissance exacte et intime du ressenti de la parturiente, mais qui est «une autre histoire», un autre complexe de peurs et de certitudes, un autre filtre de la réalité, une autre grille de valeurs.

Une autonomie malmenée
On peut bien sûr penser avoir été totalement libre de danser sa propre danse en dépit de cette «surveillance» médicale (cette veille, cette attention qui se superpose, s’exacerbe, qui surplombe). Je ne pense pas l’avoir été. Aujourd’hui, j’ai compris qu’une naissance libre ne pouvait avoir lieu chez moi dans les conditions de la présence d’une sagefemme. Qu’entends-je par «naissance libre» puisque la détermination de l’instant à partir duquel nous ne sommes plus libres est propre à chacun ? C’est un processus physiologique, spontané, un mouvement de l’intérieur vers l’extérieur non perturbé par une intervention intentionnelle extérieure (je dis bien «intentionnelle» car des perturbateurs accidentels peuvent advenir). Bien sûr, l’autonomie n’est pas un genre d’autarcie ou d’indépendance radicale. En amont de cette expérience, il y a toute l’histoire de nos rencontres, tout le poids de notre vécu et des émotions, des ressentis et des réflexions qui le constituent, nos certitudes, nos doutes, nos «programmes», nos tentatives de nous soustraire à des programmes destructeurs. Il est difficile de ne pas être «induite» dans son vécu de l’accouchement par tout ce qui précède cet accouchement. Car nous sommes nos interactions avec l’extérieur.
Parfois, l’histoire de nos interactions passées nous a rendu incapables d’écouter notre guide intérieur et a créé le besoin de toujours nous en remettre à autrui pour décider de ce qu’il faut faire. C’est ainsi qu’au lieu d’entendre les indications quasi infaillibles que sont nos sensations internes, nous nous retrouvons à accepter, par exemple, des positions d’expulsion inadéquates suggérées par ceux qui nous assistent, ou encore à absorber leur angoisse ou inquiétude, même savamment dissimulées, lorsque le travail stagne «trop» longtemps ou lorsque l’expulsion du placenta se fait attendre (notre vécu d’une durée est si différente de celui d’une autre personne).
Malheureusement, nous avons été conditionnés à démissionner de la gouvernance de notre propre corps face à l’«expert». La seule présence d’une sagefemme (même passive) représente donc un risque possible de démission ou d’«oubli de soi», est une situation potentiellement aliénante, de renoncement à son principe intérieur. C’est pour cette raison et étant consciente de ma propension conditionnée à ployer sous le rouleau compresseur de l’autorité experte, que, pour un prochain «heureux événement», il n’y aura pas de «professionnel» prévu à mes côtés le jour de l’accouchement et probablement pas non plus tout au long de la grossesse.

Pourquoi un tel besoin d’autonomie, pourrait-on se demander ; est-ce à mettre en rapport avec un besoin de performance ? Qu’est-ce qui est réellement en jeu ici ? Pour moi, c’est principalement (mais pas seulement) un fort besoin vital et naturel de me sentir capable, forte, vivante, vibrante, tous sentiments et sensations essentiels à l’élaboration de la confiance en soi et en sa capacité à être mère. ◆

 

1 Ce témoignage n’est en aucun cas un plaidoyer contre les sages-femmes. Celles-ci n’y sont pas critiquées dans l’exercice de leur métier, elles n’y sont pas accusées d’être comme ci ou comme cela. Les sages-femmes sont, tout simplement, et pour le plus grand bien de milliers de femmes. C’est une réflexion personnelle sur le fait même de la présence d’un professionnel de la santé dont le métier est de surveiller, prévenir, avant même de soigner, et sur tout ce que ces attitudes impliquent, qui mène l’auteure vers un chemin singulier. Il ne s’agit nullement de convaincre les femmes qu’elles devraient se passer des sages-femmes et des médecins.

2 Position allongée sur le dos dite aussi gynécologique ou décub

De l'empowerment de l'accouchement à domicile après une césarienne

article de Mélissa Plavis-Le Yaouanq extrait du numéro 63 de mars/avril 2017

Estelle, Maëlle, Fanny, Marylène, Tina, Cécile, Lolie et Angélique ont fait le choix de l’accouchement à domicile (AAD) après avoir vécu une voire deux césarienne(s). Leurs chemins furent à la fois ressemblants et pourtant toujours singuliers. Leurs témoignages sont venus nourrir ma réflexion suite à ma propre expérience d'accouchement par voie basse après césarienne (AVAC) à domicile et ont confirmé ce sentiment que j’avais de l’empowerment1 permis par l’AAD, notamment après césarienne. Démarche à la fois personnelle et politique, le choix d’accoucher à domicile avec ou sans accompagnement professionnel semble dénoncer un système, souvent non respectueux, voire violent, envers les femmes, les enfants et même les conjoint-e-s ; tout en étant un chemin vers la réappropriation de son corps et de ses capacités à enfanter.

Pour chacune d’entre nous, revivre une césarienne était impensable. Il était hors de question de subir, encore, la violence institutionnelle hospitalière ainsi que celle de la surmédicalisation. Si certaines de nos césariennes étaient justifiées, d’autres se sont révélées être des césariennes pour raisons fallacieuses, soit de «confort» pour le service médical, ce qui pour ma part avait été confirmé par un gynécologue, chef de service, soutenant les AVAC en AAD, dénonçant les violences obstétricales, et soutenant toutes les femmes dans leurs choix d’accouchement.
Au moment même de l’annonce de la césarienne, certaines femmes étaient convaincues du bien-fondé de cette dernière, soit parce que les raisons apparaissaient clairement justifiées, soit parce qu’elles faisaient confiance aux décisions prises par «le meilleur gynécologue obstétricien du coin». Mais ce n’était pas le cas pour toutes : «même si [Marylène] voulai[t] accoucher avec une péridurale, ça ne sonnait pas normal». Pour toutes les femmes qui ont témoigné, l'expérience de la césarienne, justifiée ou non, fut plus ou moins violente : «c'était presque un viol», témoigne Marylène, qui ajoute «mon gynécologue ne m'avait pas du tout expliqué les étapes et le protocole, […] on m'a rasée et attaché les bras». Et Angélique d’ajouter : «J’avais l’impression d’être un bout de viande».
Pour autant, ce sont ces expériences qui permirent à certaines de déclencher une réflexion sur les conditions d’accouchement, sur sa physiologie et qui les lancèrent pour leur(s) grossesse(s) suivante(s) sur un autre chemin. Pour d’autres, la césarienne permit de renforcer leurs convictions déjà présentes a priori. Tina pense qu’on lui a volé son accouchement. Angélique raconte : «Il était assez clair que je n’irais pas à l’hôpital, je sentais que ce bébé devait naître chez moi».

Dépasser la peur des risques
À considérer les risques de la rupture utérine qu’on nous oppose à tout bout de champ pour nous dissuader de mener à bien notre projet d’accouchement physiologique après césarienne, voire d’AAD, Maëlle rétorquera.: «Je préfère mourir chez moi qu’avec vous.!» et puis «je me fais confiance et je fais confiance à mon mari».
Il est utile de rappeler que la rupture utérine, bien que pouvant avoir des conséquences importantes sur le bébé si elle se produit, est plutôt rare2 et peut être anticipée, ce que me rappelait d’ailleurs le docteur Bernard Maria, alors gynécologue obstétricien chef de service de la maternité de Villeneuve-Saint-Georges (94) et soutenant les AVAC à domicile dès lors qu’ils étaient accompagnés par une sagefemme et qu’aucune contre-indication ne venait, pendant la grossesse, entacher le projet d’AAD. Pour lui, la sage-femme, observatrice, était justement là, parce qu’elle connaît la physiologie de l’accouchement, pour anticiper les anomalies et engager le transfert en structure hospitalière si besoin.

Un chemin semé d’embûches ou de l’importance du soutien
Envisager de retourner encore une fois à la maternité, même pour un accouchement physiologique en plateau technique ou maison de naissance, est souvent difficile, bien que cette option ait pu faire partie du chemin de certaines qui sont passées par là pour pouvoir voir naître leur projet d’accouchement à domicile. En effet, ce fameux chemin vers l'AAD après une césarienne est semé d'embûches. Le soutien est souvent faible. Le personnel médical est souvent contre, «césarienne un jour, césarienne toujours!» dit l’adage, ou alors il préconise un accouchement par voie basse sous péridurale, bien que cette dernière puisse mener, de proche en proche, à la césarienne. Et si certain-e-s ont confiance dans le fait qu'un accouchement physiologique, voire un AAD, est possible après une césarienne, si certain-e-s acceptent les suivis et s’engagent pour offrir cette possibilité aux femmes, d’autres ont souvent peur des retours qu'on pourrait leur faire et n'acceptent qu'officieusement le soutien sans accepter l'accompagnement le jour J. D’autres encore ont besoin de ne pas être seul-e-s.: Tina, suissesse, «avait trouvé une sage-femme d’accord avec la condition d’être à cinq minutes de l’hôpital […], pour autant qu’un gynécologue de la maternité donne son accord. […] La porte s’ouvrait d’un côté pour [s]e retrouver devant une porte blindée derrière». En effet, là-bas, l’AAD est seulement possible après un AVAC réussi en structure. Toutefois, la confiance s’instaurant entre Tina et la sagefemme, cette dernière proposa à demi-mots la présence à l’accouchement, mais la rapidité de l’accouchement ne lui permit pas d’être là à temps.
Angélique était soutenue par son gynécologue et par sa sage-femme libérale. Elle était officiellement inscrite dans une maison de naissance située au sein d’un hôpital. Officieusement le gynécologue savait qu’elle resterait à la maison accoucher accompagnée d’une sage-femme libérale. Pourtant, à sept mois de grossesse, sa sage-femme prit peur et prit le temps de la réflexion. Pendant ce temps, Angélique et son compagnon se convainquirent que si leur sage-femme ne les suivait plus, ils s’engageraient dans un accouchement non-assisté (ANA). Elle les suivit malgré tout mais les circonstances les menèrent vers un ANA inopiné, la sage-femme ne réussissant pas à être parmi eux suffisamment rapidement.
L’expérience fut presque similaire pour Maëlle, mère de six enfants ayant vécu deux ANA suite à une césarienne pour son troisième enfant. L’Ordre des sages-femmes aurait interdit à sa sage-femme d’accepter de suivre un AAD après césarienne. Maëlle et son compagnon ont donc décidé de vivre un ANA, à défaut de trouver quelqu’un pouvant les accompagner dans leur choix d’AAD. Leur sage-femme les a préparés, pendant la grossesse, au maximum d’éventualités pour qu’ils puissent y faire face seuls. Elle se rendit disponible par téléphone tout au long de l’accouchement à défaut d’être présente, par peur des représailles. Pour leur sixième enfant, ils contactèrent une sage-femme du département limitrophe qui se désista au dernier moment, ce qui valu à Maëlle un deuxième ANA.
Quant à Fanny, elle projetait un accouchement par voie basse après deux césariennes. La maternité la suivait et la soutenait, malheureusement sa date prévue d’accouchement était pour l’été et le changement d’équipe fut fatal: «Hors de question de tenter une voie basse sur un utérus bi cicatriciel!» et ce, à quatre semaines du terme. Dépités, elle et son conjoint s’accrochèrent malgré tout et contactèrent en urgence une autre maternité qu’ils n’avaient pas relancée parce que l’AVA2C avait été accepté près de chez eux. Le chef de service de la maternité plus lointaine leur donna son accord pour un accouchement avec leur sage-femme libérale. Le plateau technique n’ouvrait officiellement que quelque temps plus tard. «Pour lui (et c’est bien la première fois!), j’étais une parturiente “normale”, pas un utérus bi cicatriciel», raconte Fanny. La vie a fait que son bébé est né sur le siège passager de leur camion alors qu’ils se rendaient dans la maison qui leur était prêtée proche de la maternité pour le travail. Le lendemain de la naissance, le chef de service a appelé pour les féliciter, et féliciter ce petit d’homme «du joli pied de nez qu’il a fait au corps médical».
Fanny raconte: «Je crois encore plus aux bienfaits des énergies positives qu’on nous envoie et qu’on accepte de recevoir. […] Accouchement non-assisté.? Oui, pas de professionnels à nos côtés, mais nous n’étions pas seuls, tous ceux qui nous aiment et qui croyaient en nous étaient là, je le sais». Marylène témoigne d’ailleurs de l’importance du soutien du conjoint qui était «entièrement présent à [elle]» grâce à sa «présence constante».
Lolie savait dès le début de sa grossesse qu’elle voulait accoucher sans l’assistance d’un-e professionnel- le.: elle n’a «voulu voir aucun soignant, n’avoir aucun dossier médical – pour voir écrit en rouge un gros “utérus cicatriciel” sur la couverture, non merci – […] qu’on me laisse tranquille et qu’on me laisse croire en moi!». Pour autant, alors que la peur d’une hémorragie fulgurante la prit, elle décida de voir un échographe pour s’assurer que le placenta n’adhérait pas à la cicatrice. Cet homme, en qui Lolie avait une grande confiance du fait d’une première expérience, fut, encore une fois pour elle, d’un rare respect et d’une intégrité sans faille. Il accepta de ne regarder que ce qui lui était demandé sans imposer d’échographie complète, ce qui aura été le seul acte médical de la grossesse de Lolie. «Toute une aventure, tout un programme: croire en moi, jusqu’au bout et sincèrement, sans tomber dans l’illusion de la toute-puissance. Assumer pleinement mes choix, mais aussi m’accepter entièrement: mes faiblesses, mes peurs, mes doutes. Avoir conscience du mur, de la mort, de l’échec, mais vivre d’abord pour l’espoir… La foi… La vie. Et rester accrochée à cette pensée qui tient en deux mots: trust birth3».

De l'empowerment de l'AAD
Alors que nous avons réussi à accoucher, non seulement par voie basse, mais également à la maison ou au moins en dehors de l’hôpital, avec ou sans sage-femme, nous nous sentions fortes et puissantes. Nous étions pleines de joie.
Pour Cécile, c’était «super puissant».: «J’étais vraiment animale, moi qui suis pourtant si cérébrale « Angélique considère que cette «expérience [lui] a rendu [s]a féminité, [s]a puissance féminine». Elle raconte: «l’expérience de la césarienne pour Nolan m’a détruite et je voulais me réapproprier tout mon être, en tant que femme, en tant que mère».
Quant à Maëlle, elle pense que, souvent, «on ne se fait plus confiance en tant que femme [et qu’]on délègue son accouchement». Pour elle, l’AAD fut «magique»: «une redécouverte de moi, de mon corps, de mes facultés».
Et pour Fanny, l’accouchement par soi-même «donne confiance en soi, rend heureux, donne envie de donner, de recevoir».
Voici comment Estelle décrit l’accueil de son fils à la maison pour son deuxième accouchement par voie basse: «C’était un moment de grâce! J’ai été touchée par la grâce, je crois que je ne me suis jamais sentie aussi forte, aussi vivante qu’après tout cela. J’ai envie de hurler ma joie!»

Alors que je m’attendais à recevoir des témoignages d’AVAC AAD accompagné par une sage-femme dans la mesure où je pensais, a priori, que l’AVAC appelait à plus de surveillance, j’ai été surprise par la proportion d’accouchements non-assistés qui ont suivi les césariennes. Je me demande encore s’ils sont dus au hasard, à la difficulté de trouver un accompagnement serein, adéquat à la maison ou si l’expérience extrême de la césarienne, la désappropriation de soi par l’institution médicale et la surmédicalisation appellent un autre extrême de l’accouchement par soi, de la réappropriation de son corps, de son être, de sa féminité, de sa maternité et, par là, de sa confiance en soi. Quoi qu’il en soit, puissent les soignants, médecins, gynécologues, sages-femmes, être libres d’accompagner sereinement et en toute simplicité les femmes qui décident de réacquérir leur pouvoir d’accoucher par elles-mêmes tout en étant accompagnées, sans pour autant empêcher de vivre leur accouchement librement celles qui ne souhaitent être entourées que de leurs proches. ◆

1 (Ré)appropriation de son pouvoir d’agir

2 http://www.cesarine.org/avenir/consequences/rupture

3 Naissance en confiance

Comment l'évolution des conditions de naissance est en train de modifier l'humain

article de Gaëlle Brunetaud-Zaïd extrait du hors série 9 de décembre 2015

«Nous avons perturbé les conditions de naissance et c’est en train de modifier l’être humain», avertit Michel Odent1. Conscient des progrès remarquables réalisés par la médecine moderne, dont il a été l’un des premiers à faire usage, ce médecin né en 1930 est aussi très lucide sur les risques à long terme posés par la généralisation de pratiques qui auraient pu être limitées aux cas d’urgence : quel est l’avenir d’une civilisation née sous ocytocine synthétique, privée d’un abondant flot d’hormones de l’amour à un moment critique de la vie humaine, ayant perdu le contact avec le terrain bactériologique aussi familier que riche à qui elle devait son immunité ?

Aucune phase de la vie moderne n’a été autant bouleversée que la naissance», expliquait Michel Odent aux avant-dernières Journées des Doulas, le 7 juin 2014. Vous aviez l’impression que la vie des hommes avait été terriblement modifiée par l’arrivée de l’éclairage artificiel, le développement de moyens de transports rapides, ou Internet ? D’après Michel Odent, les mutations profondes des façons de naître sont en train de modifier l’humain de façon plus puissante encore. «Aucune période de la vie n’a été autant perturbée», affirme l’ancien chef de service de la maternité de l’hôpital de Pithiviers.
En effet, jusqu’à une période très récente, la femme était obligée, pour accoucher, de libérer un cocktail d’hormones parmi lesquelles l’ocytocine, l’hormone de l’amour, occupait une place de choix. Aujourd’hui, ça n’est plus indispensable : l’ocytocine synthétique (utilisée pour déclencher ou accélérer l’accouchement et la libération du placenta) est en train de remplacer l’ocytocine naturelle partout dans le monde, et pas seulement dans les pays dits riches. «Le nombre de femmes libérant ce “cocktail de l’amour”, par lequel toutes les générations d’humains sont nées depuis l’aube des temps, est en train de devenir insignifiant», soutient Michel Odent.
Or l’ocytocine ne sert pas qu’à l’accouchement. Cette hormone de l’amour joue un rôle clé dans l’allaitement, la sexualité, la sociabilité, la capacité d’aimer (les autres comme soi-même), le processus de l’agressivité, voire l’autisme, l’anorexie mentale et la boulimie2, précise-t-il. L’ocytocine interagit aussi avec l’ensemble des hormones humaines. Son affaiblissement ne peut donc qu’avoir des répercussions sur la santé humaine, tant physique que psychique. En 2010, l’Association for Psychological Science a réalisé une synthèse de 72 études des traits de personnalité des étudiants américains de 1979 à 2009. Résultat, l’empathie des étudiants avait diminué de 40 %.

Modifier les conditions de naissance, qu’est-ce que cela change ?
Dans La Naissance à l’âge des plastiques3, Michel Odent se demande pourquoi de plus en plus de femmes ont besoin de substances qui remplacent l’ocytocine naturelle. Est-ce parce que leur système de l’ocytocine est perturbé ? Leur capacité à libérer cette hormone s’est-elle affaiblie au fil des générations ? «Nous avons du mal à expliquer pourquoi les taux d’interventions obstétricales sont en constante augmentation partout dans le monde», explique le médecin. La capacité à accoucher estelle en train de se perdre ? Y a-t-il un lien avec la fréquence accrue des dysfonctions sexuelles ? Et avec le faible taux d’allaitement maternel des pays occidentaux, qui n’augmente pas malgré d’intenses et coûteuses campagnes de santé publique ? C’est fort possible, puisque l’épigénétique, une science qui analyse comment les gènes s’expriment selon l’environnement, montre que quand une fonction est moins utilisée, elle s’affaiblit de génération en génération.
Ces questions cruciales prennent tout leur sens quand on réalise que l’ocytocine (naturelle ou synthétique) traverse le placenta dans les deux sens - ce qu’a prouvé une équipe de chercheurs de l’Arkansas, aux États-Unis4, et que les récepteurs à l’ocytocine peuvent être désensibilisés, comme l’a montré une autre étude5 : «à une échelle quasi mondiale, nous interférons de façon systématique avec le développement du système de l’ocytocine des êtres humains pendant une phase critique de l’interaction entre gènes et environnement6», prévient Michel Odent. Mais ce n’est pas tout.

Une immunité affaiblie
Jusqu’à une époque très récente, la plupart des bébés naissaient par voie basse, dans un lieu familier, bactériologiquement riche en germes amicaux transmis par la mère. Les corps des nouveau-nés étaient ainsi colonisés par des millions de microbes familiers de la mère, donc familiers du bébé puisqu’ils étaient déjà présents dans le placenta. La science s’intéresse de plus en plus à la façon dont ces centaines de billions de microorganismes influencent la santé et les comportements humains7. Aujourd’hui, de très nombreux bébés sont exposés aux antibiotiques dès la naissance, et même avant (pour diverses raisons allant d’une rupture prématurée des membranes utérines à la présence de streptocoques B, la réalisation d’une césarienne, etc.), ce qui appauvrit très fortement leur système microbien, et par là, leur immunité. Notre flore intestinale représente 80 % de notre système immunitaire et la flore intestinale maternelle, appauvrie ou pas, se transmet aux générations suivantes. Évidemment, les enfants qui naissent par césarienne en salle d’opération sont encore plus privés de cette richesse microbienne.
Quand, immédiatement après la naissance, le système immunitaire du bébé n’est plus stimulé par le milieu de sa mère, de nouveaux risques apparaissent : dérégulation du système immunitaire, modification de la fréquence relative de certaines maladies, etc. Il est maintenant attesté, par exemple, que la flore intestinale des obèses manque de diversité8.

Vers une humanité différente ?
Élargissons encore le champ. De plus en plus de disciplines émergentes analysent la période autour de la naissance comme une période critique : critique pour l’attachement entre le bébé et sa mère, critique pour l’épigénétique, critique pour la bactériologie du corps humain. Les études recensées dans la Primal Health Research Database9 montrent que les événements qui surviennent au moment de la naissance ont des effets à long terme, non seulement pour le bébé, mais aussi au niveau transgénérationnel. Il ne s’agit donc pas de compétences ou de modifications qui pourraient ne toucher qu’une génération ou deux.
Il est véritablement question de mutation profonde. L’humanité pourrait-elle survivre avec un système immunitaire de plus en plus faible et des hormones de l’amour réduites à peau de chagrin ? C’est la question que pose Michel Odent, d’autant que d’autres phénomènes entrent en jeu. La taille de l’encéphale humain a augmenté jusqu’au goulot d’étranglement imposé (au sens propre) par la taille du bassin maternel. Si les bébés naissent principalement par césarienne, cette contrainte disparaîtrait et il n’est pas insensé de penser que l’encéphale des humains pourrait augmenter. Quels en seraient les effets ?
«Penser en termes de civilisation implique que ceux qui explorent les données épidémiologiques doivent oublier leur famille et leurs amis. Nous ne devons pas nous inquiéter pour un bébé né par césarienne, analyse Michel Odent10. Le milieu culturel peut compenser bien des privations. Les questions doivent être posées en termes de civilisation. Qu’adviendra-t-il dans un ou deux siècles si la césarienne est devenue la façon habituelle de naître ?» ◆

1 Médecin, ancien chef des services de chirurgie et de maternité de l’hôpital de Pithiviers, fondateur du Primal Health Research Centre (centre de recherche en santé primale) et auteur de 12 livres traduits en 22 langues. /

2 Demitrack M.A., Lesem M.D., Listwak S.J., «CSF ocytocin in anorexia nervosa and bulimia nervosa : clinical and pathophysiologic considerations», American Journal of Psychiatry, 1990. /

3 Éditions du Hêtre (2013). /

4 Malek A. Blann E. Mattison D.R., «Human placenta transport of oxytocin», Journal of Maternal-Fetal Medicine, septembre-octobre 1996. /

5 Robinson C., Schumann R., Zhang P., Young R., «Ocytocin-induced desensitization of the ocytocin receptor American», Journal of Obstetrics & Gynecology, 2003. /

6 Op. cit. /

7 Voir, par exemple, le documentaire Le ventre, notre deuxième cerveau, réalisé par Cécile Denjean, avec la participation des équipes de l’IMAD du CHU de Nantes, disponible en replay sur Arte et sur Dailymotion. Voir aussi l’émission de radio La tête au carré du 27 octobre 2014 sur France Inter : http://www.franceinter. fr/emission-la-tete-au-carre-le-ventrenotre- deuxieme-cerveau /

8 Emmanuelle Le Chatelier et al., «Richness of human gut microbiome correlates with metabolic markers», Nature, 29 août 2013 et Aurélie Cotillard et al., «Dietary intervention impact on gut microbial gene richness», Nature, 29 août 2013. /

9 http://www.primalhealthresearch.com /

10 Césariennes : questions, effets, enjeux, Alerte face à la banalisation, Éditions Le Souffle d’Or (2005). Cet article s’appuie sur l’intervention de Michel Odent aux Journées des Doulas le 7 juin 2014. 

Pour aller plus loin : La Naissance et l’évolution d’Homo sapiens, Michel Odent, Éditions Myriadis (2014). La Naissance à l’âge des plastiques, Michel Odent, Éditions du Hêtre (2013).

L'AMOUR ET LA SCIENCE DE LA NAISSANCE - Entretien avec Jan Tritten

Propos recueillis et traduits par Daliborka Milovanovic - article extrait du numéro 60 de septembre/octobre 2016


Jan Tritten exerçait le métier de sage-femme à domicile depuis douze ans quand elle a créé le magazine Midwifery Today, sous-titré «The heart and science of birth1» en 1986. Elle répondait ainsi à un besoin prégnant de partager des connaissances et des savoir faire sur le métier de sagefemme et sur la naissance, ainsi que de réfléchir à comment démédicaliser celle-ci. Depuis trente ans, divers acteurs de la naissance respectée, depuis Michel Odent jusqu’à Ina May Gaskin en passant par Mardsen Wagner, partagent leurs connaissances et leurs points de vue souvent avantgardistes dans des articles ou lors des conférences de ce qui est devenu un média international de référence pour la formation et la lutte pour le respect des droits humains durant la grossesse et l’accouchement.

  • Grandir Autrement : Quelle est la philosophie éditoriale de Midwifery Today ?
    Jan Tritten :
    Chaque femme et chaque enfant ont besoin d’amour et de respect durant la grossesse, la naissance et au-delà. Le travail des sages-femmes est plus efficace quand elles sont autonomes et qu’elles peuvent prendre des décisions en accord avec les familles, de façon indépendante et sans interférence d’un spécialiste du modèle «médicaliste» de la naissance. Car la naissance n’est pas un événement médical. C’est un événement familial, spirituel, social ; il est parfois le point culminant de la vie d’une femme, et de ce fait, il peut aussi être le pire si elle a été mal traitée, ce qui arrive la plupart du temps de nos jours.

  • Quels sont ses principales actions et ses plus grands accomplissements ?
    Nous publions un excellent magazine pour sages-femmes et autres praticiens de la naissance depuis trente ans ! C’est aussi une bonne ressource pour les futures mamans. Nous avons également édité divers ouvrages. Il y a bien sûr ceux de la série «Les astuces du métier». Les astuces du métier, sujet toujours très apprécié, font aussi l’objet d’une rubrique dans le magazine, d’ateliers lors de nos conférences internationales et de courtes vidéos publiées sur notre page Facebook2. Mais il y en a d’autres comme Le Placenta, rituels et usages thérapeutiques3, Survivor moms4, Power of women5 ou Paths to becoming a midwife6.
    Nous avons organisé environ soixante-quinze conférences Midwifery Today dans de nombreux pays différents. En octobre 2016, nous viendrons en France pour la quatrième fois ; ce sera à Strasbourg. Ce n’est pas par hasard que nous avons choisi la ville de la Cour européenne des droits de l’homme pour accueillir cette conférence dont le thème sera «La naissance est un enjeu des droits humains».

  •  Quelles sont les plus importantes figures de ce mouvement pour le respect des droits humains durant la naissance ?
    Ce sont les femmes qui ont le courage de combattre le système médical et qui accouchent par exemple à domicile ou en maison de naissance. Ce sont aussi de nombreuses sages-femmes, doulas et autres activistes merveilleuses qui travaillent avec acharnement à faire évoluer les pratiques obstétricales. Quand j’ai commencé à exercer il y a quarante ans, la plupart des Américains ne savaient même pas ce qu’était une sage-femme ; ça a bien changé. Il y a des personnes exceptionnelles qui ont parcouru le globe pour aider à changer les conditions de naissance, comme Michel Odent, Barbara Harper, Ina May Gaskin, Robin Lim, le regretté Marsden Wagner et tant d’autres.

  • Quelles est la situation des sages-femmes aux États-Unis ?
    La situation est bien meilleure qu’il y a une centaine d’années quand les médecins ont failli anéantir notre métier ; les sages-femmes étaient un problème pour eux. Notre retour a été laborieux ; il a émergé des courants contestataires des années 70. Nombre d’entre nous apportaient simplement leur aide à des femmes déterminées à accoucher à la maison, avec ou sans sage-femme. De ce mouvement est né un registre national des sages-femmes qui s’est révélé à la fois positif et négatif car la pratique de certaines sages-femmes qui ne souhaitaient pas s’enregistrer devenait illégale dans certains États. Cela a également eu pour effet que l’exercice du métier de sage-femme était conditionné à des protocoles extérieurs auxquels les sages-femmes n’adhéraient pas, comme le transfert de soins dès que la date du terme était dépassée.

  • Le paradigme obstétrical occidental a conquis le monde entier.
    En effet, nous assistons à ce que j’appelle un véritable impérialisme médical. La médicalisation et la déshumanisation de l’accouchement ont affecté le monde entier. Dans certains pays, les sages-femmes sont coincées dans des pratiques obstétricales des années 50, avec position lithotomique, épisiotomie et séparation de la mère et du bébé après la naissance. Mais il y a de l’espoir ! Cet espoir se situe notamment dans la science du microbiome et dans l’épigénétique qui nous montrent que l’accouchement à la maison est ce qu’il y a de mieux pour la mère et le bébé.

  • En France, les sages-femmes semblent avoir du mal à se libérer de l’autorité des obstétriciens et mènent contre certaines consœurs qui ne rentrent pas dans les clous ou qui dénoncent la violence obstétricale une véritable chasse aux sorcières. Est-ce pareil ailleurs ?
    Le manque d’autonomie des sages-femmes est un vrai problème dans le monde entier ! Le docteur Mardsen Wagner m’expliquait il y a une vingtaine d’années que le principal enjeu du métier de sagefemme dans les années à venir sera de se libérer de l’autorité des médecins. Sage-femme ou doula doivent être des professions indépendantes. Justement, les doulas rencontrent des problèmes similaires. Leur présence aux côtés de la parturiente est purement et simplement refusée dans la plupart des hôpitaux ; c’est une invraisemblable violation des droits humains ! La naissance appartient à la mère et pas aux médecins !

  • Il y a tant de façons de pratiquer le métier de sage-femme de par le monde. Quelle est votre définition de la sage-femme idéale ?
    Elle est douce et bienveillante. Elle place la dyade mère/bébé, et non pas son propre confort, au centre de la relation de soin. Elle agit dans l’intérêt de la mère et de l’enfant, mais toujours avec l’accord de cette dernière, dans le respect des choix des familles, sans user d’aucune coercition. Elle n’est pas interventionniste mais suffisamment formée et compétente pour intervenir en cas de problème. Elle connaît la physiologie et les méthodes de soins naturels. J’encourage toujours les sages-femmes à utiliser ce qu’elles ont sous la main qui soit le plus simple et le plus naturel possible pour soigner les petits et grands maux. Par exemple, comme je l’ai écrit dans le dernier éditorial du magazine, insérer un morceau de placenta, de membranes ou de cordon dans la bouche de la mère est sans doute la façon la plus rapide de gérer une hémorragie du post partum, quand malgré toutes les précautions, celle-ci advient. Bien sûr, si cela ne fonctionne pas, on utilise le «Synto7». Mais nous avons tant de choses simples et efficaces à disposition pour traiter les complications.

  • Les conférences et les diverses publications de Midwifery Today sont des occasions uniques pour les sages-femmes de se former et d’échanger leurs bonnes pratiques. Parlez-nous de vos conférences et de votre conception de la formation des sages-femmes.
    Je crois que la meilleure façon d’apprendre le métier est d’assister à des accouchements dès le début de la formation en école de sages-femmes. Il semble hasardeux d’étudier la théorie pendant plusieurs années sans pratiquer d’accouchements. De plus, la façon dont sont dirigées les naissances à l’hôpital ne fait pas de ces dernières des occasions riches et privilégiées pour les sages-femmes d’acquérir de l’expérience. C’est durant les naissances à domicile ou dans des maisons de naissance que l’on apprend vraiment. Mais combien de sages-femmes ont cette opportunité ?
    Il est crucial pour les sages-femmes et les doulas d’avoir une base de connaissances solide et d’excellentes compétences. Le genre de connaissances et de compétences que nous enseignons durant nos conférences est très différent de ce que les sages-femmes apprennent dans la plupart des formations classiques. Notre enseignement est à la fois fondé sur les preuves et humain. Il y a un vrai besoin de s’informer, de se former et de partager ses savoirs qui s’exprime parmi les sages-femmes. Nous essayons de répondre à ce besoin dans nos conférences et notre magazine. Et nous espérons que ceux et celles qui y assistent en ressortent motivés à agir au mieux pour préserver la dyade mère/ bébé. Notre avenir en dépend.


1 Que l’on pourrait traduire par « Sage-femme aujourd’hui. Le coeur et la science de la naissance ». /
2 https://www.facebook.com/ MidwiferyToday# /
3 Cornelia Enning, traduction publiée aux éditions du Hêtre (2014). /
4 « Mamans survivantes », sur les mères ayant été victimes d’abus sexuels. /
5 « Le pouvoir des femmes ». /
6 « Devenir sage-femme ». /
7 Abréviation pour « SyntocinonTM », ocytocine de synthèse utilisée en obstétrique.

Plaidoyer pour une non-préparation à la naissance

article de Frédérique Horowitz extrait du numéro 62 de janvier/février 2017



Si vous êtes enceinte, ou l’avez été récemment, vous aurez sans doute remarqué qu’il faut aujourd’hui nécessairement se «préparer» à l’accouchement. Car, c’est en tout cas le postulat actuel, les femmes ont besoin de techniques, de méthodes, pour bien mettre au monde. Que nous soyons dans une démarche classique, avec un accouchement prévu sous péridurale à l’hôpital, ou bien en recherche d’une expérience intime à domicile, c’est la même chose, il faut se préparer à accoucher.  

Les différentes pratiques sur le marché ont pour principal objet de vous apprendre à bien gérer la douleur des contractions. Gérer, donc être en contrôle de, manager une situation qui, autrement, pourrait totalement vous échapper. Que ce soit avec le souffle et les postures du yoga, ou avec le mental de l’auto-hypnose ou de la sophrologie, ou encore les régimes spéciaux, chacun y va de sa méthode révolutionnaire pour mieux accoucher. Faut-il préciser qu’un marché d’environ 800 000 personnes par an, ça ne laisse personne indifférent !
Or, il se trouve que l’issue d’un accouchement dépend d’un si grand nombre de variables, de tant de subtils ajustements, que prétendre se préparer à tous y faire face me semble passablement illusoire. Je réalise aujourd’hui, après plus d’une dizaine d’années de pratique de l’accompagnement maternel, que, plus les femmes veulent se préparer à gérer leur accouchement, plus celui-ci devient compliqué.
Si beaucoup de facteurs entrent en jeu dans le bon déroulement des différentes phases du travail de l’accouchement, il y en a un qui est primordial, et qui justement est inhibé par toute «méthode» d’accouchement. Cette condition minimum à une naissance normale, c’est la déconnexion du néocortex et du cerveau limbique. Tant que ces niveaux cérébraux n’ont pas été déconnectés, il est impossible de plonger dans son cerveau reptilien, et juste laisser son corps faire ce qu’il a à faire, en étant, véritablement, hors d’état de penser.
Au cours du travail, et bien sûr, si la femme n’est pas dérangée par des stimuli extérieurs, elle va petit à petit éteindre le cerveau «supérieur», celui qui connaît son numéro de téléphone, de sécu, celui qui s’assure que tout le monde va bien, que la layette est dans la valise de maternité, que les lumières de la chambre du haut sont bien éteintes avant de partir ! Quand ce premier niveau s’est déconnecté, la conscience descend au niveau limbique, pour entamer la traversée des émotions. C’est là que les peurs anciennes peuvent se réveiller, que les non-dits du couple ou de la lignée familiale peuvent devenir des obstacles, que les légitimes inquiétudes liées au nouveau statut de mère apparaissent dans toute leur complexité. Il se peut qu’à ce stade, on ait envie de fuir, de pleurer, d’envoyer paître quiconque s’approche. Déjà, nous commençons à perdre pied avec le monde environnant, et c’est tant mieux.
Quand, enfin, cette étape est franchie, nous atteignons un ultime niveau cérébral, le reptilien. À ce stade, nous n’avons plus conscience de ce qui existe au-delà de notre champ sensoriel, nous sommes vraiment dans une bulle, hors du temps. Il serait alors criminel d’adresser la parole à une femme qui a  atteint cet état de conscience, car cela la ferait remonter illico au stade numéro un, et elle devrait repasser par toutes les étapes déjà difficilement franchies.
Cet état psychique particulier dans lequel une femme en travail se trouve, quand les conditions sont favorables, comme l’explique bien Michel Odent, ne peut être atteint par aucune technique. Qu’elles soient mentales, comme l’hypnose, ou physiques, comme le yoga, par exemple, toute méthode ne constitue qu’une «béquille», un bâton magique qui est censé nous protéger de la peur et de l’intensité des sensations physiques que nous traversons dans ces moments uniques. Si une béquille peut aider parfois, elle peut aussi limiter notre progression, et surtout cela peut vite devenir une entrave à notre liberté.

Qu’attendre des méthodes de « préparation » ?

Certes, et c’est peut-être là leur principal intérêt, ces nombreux cours et ateliers permettent aux mamans modernes surbookées de prendre du temps pour elles. Elles le font rarement, et ces séances permettent de «rentrer dans la grossesse», d’investir leur corps, d’entrer en contact intérieur avec leur bébé. Ce bienfait est réel. J’ai adoré, pour chacune de mes grossesses, nager en toutes eaux. Sans doute cette pratique m’a aidée dans l’allongement de mon souffle, dans la vision que j’avais alors de mon corps habité. Dans l’eau, il était souple et léger, et j’avais l’impression d’entrer plus facilement en contact avec mes bébés. J’ai vécu trois naissances très différentes les unes des autres, et je ne pense pas que le nombre de mes séances aquatiques ait influencé en quoi que ce soit le déroulement de ces accouchements.
Je ne souhaite pas dénigrer telle ou telle technique, simplement, j’ai constaté que, de manière récurrente, les femmes les plus « préparées » sont celles qui ont le plus de difficultés à lâcher prise le moment venu. À se laisser emporter par le mouvement de leur corps, sans plus se raccrocher à rien, à simplement abdiquer devant l’évidence : ce bébé doit sortir ! Quels que soient les efforts à fournir pour y parvenir, quelle que soit la puissance de la vague qui va nous submerger, quelle que soit l’animalité devant laquelle nous nous trouvons sans défense aucune, au bout du compte, un être humain va sortir du corps de sa matrice.
Nous avons toutes nos bagages de peurs, d’espoirs, liés à l’événement naissance, chacune traverse sa propre tempête. Pour certaines, plutôt rares, c’est une traversée à peine mouvementée, pour d’autres, c’est force 10, il y a du gros temps à essuyer, et ça peut durer ce qui semble alors une éternité.
Souvent, après de trop longues heures de résistance, il n’y a d’autre choix que celui d’accepter, d’abdiquer même, et en cela, faire son premier pas de mère. Et ce n’est qu’au moment où arrive l’acceptation de ce qui doit être, que tout disparaît. Plus d’épreuves, plus de doutes, plus de colère contre ce corps désobéissant, ce corps douloureux. La douleur est toujours là, mais elle devient secondaire, le mental est comme sur un autre plan de réalité. J’aime parler d’un départ pour la «planète j’accouche», pour tenter d’expliquer cet état particulier qui se développe au cours du travail, quand rien ne vient perturber le processus normal de la naissance.
Comme tout voyage important, une mise au monde en liberté demande quelques efforts, de la volonté, et implique de laisser derrière soi une partie de celle que l’on était avant le départ. Comme un voyage, elle se prépare aussi, mais pas forcément par l’achat de telle ou telle technique, de tel ou tel livre, ou d’une piscine d’accouchement flambant neuve. Tout cela peut aider, mais ce ne sont que des béquilles, qui, à un moment donné, devront être lâchées pour avancer vraiment, par et pour soi-même. Le lâcher-prise ne s’achète pas, c’est un travail personnel, qui demande du temps, qui passe par des prises de conscience, et une certaine capacité à la confiance en soi, en ses choix.
Vouloir s’attacher à une méthode apprise pendant la grossesse, c’est rester connectée à son néocortex, et donc s’empêcher le plongeon au tréfonds de son âme, de son corps. Si elles étaient vraiment honnêtes, ces techniques ne devraient promettre rien d’autre qu’un peu de bien-être pour la grossesse, ce qui est déjà fort honorable.

Petite revue non exhaustive

• La sophrologie
Cette thérapie a ceci d’intéressant qu’elle permet d’aller voir quelles sont les peurs, quels sont les blocages qui pourraient survenir au moment de la naissance, et de les travailler avant, évitant ainsi de devoir nettoyer les placards émotionnels à un moment où nous avons mieux à faire. Les bons sophrologues sont en cela de vraies aides pour l’accouchement. Les visualisations enregistrées mentalement pendant les séances, avec l’intention d’aider à la détente au moment des contractions, ça fonctionne, plus ou moins bien en début de travail, à condition que la future mère soit dans un environnement totalement sécurisant pour elle. À l’hôpital, elles n’y pensent en général même pas. Et puis il arrive un moment, aux alentours de 6/7 de dilatation, où ça disparaît complètement du paysage mental. Si la parturiente n’est pas sous péridurale, elle est emportée par un maelstrom de sensations et d’émotions qui ne lui laissent plus le loisir de partir mentalement dans son paysage sophrologique rassurant. Il n’y a plus que la réalité, bien concrète, dans laquelle se plonger. Si elle est sous péridurale, son attention sera plus certainement portée sur le monitoring, les bips de la machine, les injonctions du personnel, son compagnon qui s’inquiète. À moins d’avoir une forte inclinaison personnelle pour l’introspection ou la méditation, il est assez probable qu’elle restera bien ancrée dans le haut du cerveau.

• Le yoga
S’il est bien une discipline pour laquelle j’ai une tendresse particulière, c’est celle-ci. J’ai eu la chance de l’approcher à sa source : aux bords du Gange, à Bénarès la bien nommée, longtemps avant que mon corps ne porte la vie. Le yoga, c’est idéal pour déconnecter, décompresser, faire le vide en soi, et accessoirement, accroître sa souplesse et la portée de son souffle. Il se couple souvent à un désir de vie plus saine, plus équilibrée. Tout cela ne peut donc faire que du bien me direz-vous. En théorie oui, mais en pratique, pas nécessairement, car trop souvent, les femmes qui ont appris à maîtriser leur corps grâce au yoga vont avoir plus de mal que les autres à le sentir échapper à tout contrôle quand il sera sous l’impérieuse dictature des hormones indispensables à l’éjection d’un foetus hors du corps maternel.
J’aimerais que celles qui ont le projet d’un accouchement en pleine conscience, le plus souvent à domicile, mais qui peut aussi s’envisager à l’hôpital, se posent cette simple question : suis-je prête à abandonner toute maîtrise de mes sphincters, l’espace de quelques heures, le temps d’une mise au monde ?
Comme l’explique merveilleusement Ina May Gaskin2 , nos sphincters sont tous reliés. Pour que le col de l’utérus, qui est un sphincter lui aussi, puisse s’ouvrir correctement, tous les autres sphincters doivent être relâchés. Quand la bouche est largement ouverte, et que l’anus l’est aussi, alors le col peut s’ouvrir. Êtes-vous donc vraiment prête à déféquer, la bouche ouverte, laissant émettre d’étranges sons, devant quelqu’un qui n’est pas un/e très proche ? Imaginez-vous accroupie sur le sol, les pieds sur un linge ou une alèse jetable, gémissant, et laissant sortir de votre corps ce qui veut en sortir, par quelque orifice que ce soit. Qu’est-ce que cette projection allume en vous ? Elle vous met mal à l’aise, elle vous indiffère, elle vous réjouit ? Car c’est probablement ce qui se passera, à un moment ou un autre du travail de l’accouchement.

• L’hypnose
De toutes les méthodes que j’ai pu rencontrer avec les femmes que j’ai accompagnées, celle-ci est celle que j’ai vu faire le plus de dégâts, surtout pour des accouchements prévus à domicile. L’objet de cette méthode est d’apprendre à la future mère à entrer dans un état de conscience modifiée, grâce à la répétition de phrases clés qu’elle aura entendues, répétées encore et encore tout au long de la grossesse. Dans les premières séances, l’ancrage de ces phrases est fait par le/la praticienne. Ensuite, ce sera le compagnon, ou l’hypnobirtheuse, qui prendra le relais pour pratiquer ce qui est appelé dans cette pratique des «méditations».
Il s’agit ici d’un fâcheux glissement de langage. En effet la méditation n’a en aucun cas un attendu de résultat, c’est avant tout un plongeon en soi, en découverte.
Le résultat est qu’en écoutant ces injonctions positives, qui lui sont récitées en continu, la femme reste dans son néo-cortex, elle est de fait obligée de penser, son cerveau réagit à ces stimuli, comment pourrait-il faire autrement ? Pas de plongée possible dans le limbique, encore moins dans le reptilien, pas de lâcher-prise réel et complet. Certes, la femme semble calme, détendue, supportant bien les contractions, et pour cause : la dilatation n’avance pas, les sensations restent celles d’un début de travail.
Pour autant l’expérience peut être intéressante, proche de l’extase mystique, mais pas vraiment concluante au niveau physique. Notre corps est ici nié, seul le psychique entre dans sa transe.
Fort heureusement, il existe aussi des femmes qui ont vécu de belles expériences d’enfantement, malgré de tels conditionnements. Ce qui est dommage, c’est que tout le bénéfice de cette expérience positive ne reviendra qu’à la méthode, ou pire, son ou sa représentante. Ces femmes ne se diront pas «j’ai vraiment été au top, je me suis complètement lâchée», non, elle diront «grâce au yoga/ hypnose/ sophrologie ou autre, ou encore grâce à untel, j’ai vécu un bel accouchement». Rien de tout cela n’est bien nouveau, depuis l’avènement de l’obstétrique moderne, de nombreux courants se sont succédé, quasiment tous initiés par des hommes, prétendant tous apporter aux femmes une révolution en matière d’accouchement.
Avons-nous vraiment besoin de tout cela ? Ne ratons-nous pas une magnifique occasion ? L’enfantement, s’il est traversé avec nos seules ressources intimes, peut être pour une femme une telle révélation de sa propre puissance, une telle vision de ses dimensions inconnues, des plus animales aux plus spirituelles. Je me demande parfois, si, en maintenant les femmes dans un état de distraction constant, ce ne serait pas ce secret fondamental que notre société veut, plus ou moins consciemment, éviter qu’elles ne découvrent. ◆

1 Frédérique Horowitz est marraine de maternité et auteure, aux éditions Myriadis, de Fronts de mères (2015), un bouleversant recueil d’histoires relatant différents chemins de femmes, de mères vers la réappropriation de leur corps et de leur autonomie durant leur grossesse et leur accouchement. /

2 Ina May Gaskin est une sage-femme américaine de renommée internationale. Désignée comme la mère de la sage-femmerie authentique et comme l’une des personnalités les plus importantes de la planète pour son approche de la naissance, qui a démontré son excellence en matière de santé et de bien-être pour la mère et l’enfant, elle a reçu fin 2011 à Stockholm le prestigieux prix Nobel alternatif (The Right Livelihood Award). Ina May Gaskin a également reçu, en 2009, le titre de docteur honoris causa de la faculté de médecine de Thames Valley (Londres). Ses ouvrages font partie de l’enseignement de nombreuses écoles de sages-femmes dans le monde.

Se réapproprier son accouchement

article de Camille Masset Stiegler extrait du numéro 63 de mars/avril 2017


Quand on tombe enceinte, on s'imagine très vite son accouchement. La naissance de notre enfant, le plus beau moment de notre vie. Forcément, non_? C'est toujours comme ça dans les livres. Et puis il y a la réalité...

Parfois, c'est merveilleux. Comme on en rêvait. Un accouchement qui se passe bien, une sage-femme à l'écoute, un bébé en bonne santé. L'allaitement démarre bien, l'entourage accompagne avec discrétion et discernement la maman durant les premières semaines. Voilà un joli scénario. Mais avouons qu'il est plutôt rare. Car il y a souvent quelque chose qui ne va pas. Un allaitement difficile à démarrer, une équipe peu à l'écoute qui n'a pas le temps d'aider une jeune maman, un entourage qui inonde les parents de «bons conseils».
Parmi les pires scénarios se trouve la césarienne. Redoutée, on y pense peu pendant la grossesse, sauf si elle est programmée. Quoi qu'il en soit, prévue à l'avance ou d'urgence, la césarienne est majoritairement mal vécue. Impression de se faire voler son accouchement, d’avoir échoué, d’avoir raté la rencontre avec son enfant. Culpabilité. Souffrance physique et psychique. Incompréhension d'un entourage qui considère que si le bébé va bien, tout va bien. Mais comment aller bien quand on n'a pas vu son enfant sortir de son corps? Qu'on l'a à peine vu avant qu'il reçoive des soins? Qu'on n'a pas pu le toucher car on était entravée? Les femmes qui ont connu une césarienne ont souvent cette terrible impression de ne pas avoir donné naissance. C'est parfaitement normal, d'autant que souvent, le corps médical exclut totalement la mère de l'opération. Heureusement, les choses changent doucement, et le corps médical essaye de plus en plus de placer la mère et le bébé au centre de l’accouchement. Trop peu encore en France, hélas. Raison de plus pour se renseigner et pour se battre. Une césarienne n'est pas une simple opération, c'est une naissance ! Il est important de tout faire pour obtenir un moment qui restera gravé dans notre esprit comme celui où nous avons donné la vie, et pas comme le moment où nous avons échoué, où nous avons subi.
On ne contrôle pas toujours tout, me direz-vous. Certaines équipes médicales ne sont pas à l’écoute. C'est vrai. Parfois, on n'a pas le choix, surtout dans le cas des césariennes d'urgence, qui peuvent se terminer en anesthésie générale. À l'opération succèdent la colère, la frustration, la culpabilité, voire la dépression. Une atroce impression de ne pas avoir mis son enfant au monde. Pire, la sensation que cet enfant, ce n'est pas le nôtre. Pourtant, il est bien issu de notre giron. Oui, l'accouchement ne s'est pas passé comme prévu. Mais cet enfant, il a passé neuf mois dans notre ventre. Cet enfant, c'est le nôtre, il a vécu en nous, s'est nourri avec nous, a communiqué avec nous pendant toute la grossesse. Et il y a de quoi être fière. Fière de ce corps qui a créé la vie, qui a subi des transformations incroyables pour abriter un petit être. La césarienne n'est pas l'accouchement parfait. Pour certaines, ce n'est même pas un accouchement. D'autres se battent pour dire que c'en est un. Quoi qu'il en soit, notre corps a donné la vie. Aimons-le. Soyons indulgentes avec nous-mêmes. Écoutons notre enfant qui chérit ce corps dont il a encore tant besoin. Au corps médical qui voudrait tout contrôler sans prendre en compte nos souhaits, n'oublions pas de rappeler que quel soit notre accouchement, nous donnons la vie : eux ne font que nous assister. Et contrairement à ce qu’on affirme régulièrement, un utérus cicatriciel n’empêche nullement un accouchement par voie basse si les bonnes conditions sont réunies.
Alors n’oublions pas. Non, la césarienne n’est pas un «confort». Oui, elle laisse des traces qui nécessitent un accompagnement post partum. Oui, un AVAC est possible. Et oui, nous avons notre mot à dire sur le déroulement de notre accouchement.: c’est notre corps, notre accouchement, notre choix. ◆

AU CREUX DE L’OREILLE - Entretien avec Maud Vivien

extrait du numéro 62 de janvier/février 2017



Habituellement, quand on inscrit son enfant d’à peine 3 ans à un atelier d’éveil musical, on est invité à rester auprès de lui lors des toutes premières séances puis très vite, on est gentiment congédié et on se retrouve à attendre derrière une porte fermée que l’atelier se passe. Quand elle est devenue maman, Maud Vivien a recherché des activités qu’elle pourrait découvrir et partager avec son enfant mais n’a rien trouvé, hormis les incontournables « bébés nageurs » qui exigent la participation du parent pour des raisons évidentes. En effet, la plupart des ateliers proposés aux enfants même tout petits n’autorise pas la présence du parent qui est même souvent considéré comme gênant. Permettre la présence du parent, voire l’intégrer complètement, est une des intentions premières qui ont guidé la création de l’association Au creux de l’oreille.


Maud Vivien est musicienne professionnelle spécialisée dans la pédagogie. En plus des ateliers d’éveil musical, elle dispense des cours de piano et de chant (dans le cadre d’ensembles vocaux parents/enfants ou ados/ adultes). Avec sa soeur, Rhéa- Elsa Picard, également musicienne professionnelle spécialisée dans la pédagogie,  elle a fondé en 2001 l’association Au creux de l’oreille dans le but de transmettre ce langage particulier qu’est la musique, d’une manière à la fois rigoureuse et ludique, inspirée, mais non limitée, par les pédagogies dites actives, telles celles de Carl Orff ou de Willems. L’association Au creux de l’oreille est composée de quatre musiciennes professionnelles ainsi que d’une danseuse professionnelle et d’une animatrice de communication gestuelle « Signer avec Bébé ». Elle propose à Paris, sa proche banlieue ainsi que dans le département des Yvelines (Versailles, Sonchamp, Ivry-sur-Seine), des ateliers pour les parents et leurs enfants de 6 mois à 3 ans, de 4-6 ans ou de 7-10 ans. Cette possibilité offerte aux parents d’assister aux ateliers d’éveil musical de leurs enfants, même après 3 ans, de découvrir et partager la musique avec eux, de se relier à eux par la musique, est une véritable chance que l’association Au creux de l’oreille est une des rares à proposer.

Transmettre une culture musicale commune
Maud Vivien et ses collègues ont à cœur de transmettre une culture musicale à leur public de parents-enfants par une approche qui va du « simple » éveil musical jusqu’à la découverte de la musique classique à travers une œuvre, un compositeur, un thème donné. Ainsi, dans un atelier d’initiation à la musique classique, l’enfant s’imprègne de l’univers musical et en acquiert les premières notions à travers des chants, des comptines, des danses, des improvisations vocales et instrumentales, la manipulation d’instruments de musique et autres matériaux sonores nombreux, et en fonction d’un thème comme, par exemple, les animaux dans la musique classique, la famille Bach, George Gershwin, l’automne et l’hiver, la musique de film, Les Planètes de Gustav Holst, Casse-noisette de Tchaïkovsky, les nuances dans la musique, etc. Le travail de Maud consiste à « faire des ponts » entre un Mozart, un Saint- Saëns, un Vivaldi, et nous, en proposant des clés, des grilles de lecture pour écouter et comprendre leurs œuvres, un peu dans l’esprit des émissions pédagogiques de découverte de la musique proposées par le compositeur, chef d’orchestre et pédagogue Leonard Bernstein ou le pianiste et compositeur Jean-François Zygel. Mais seulement dans l’esprit car dans les ateliers de Maud, les participants sont actifs.Informée par ces pistes, ces grilles de lecture, l’écoute de la musique devient dès lors active. Ce qui permet une appréhension, une appropriation plus profondes de la musique.
Et tout le monde peut ainsi apprendre à écouter et comprendre la musique qui n’est pas réservée à ceux qui la pratiquent intensément. Car être musicien n’est pas être mélomane et on peut apprécier la musique sans pratiquer assidûment un instrument. Et cela dès l’âge de 6 mois. Un atelier pour les 6 mois-3 ans dure une heure. Il est structuré par des rituels et des temps délimités de sorte qu’on n’éprouve pas de sentiment de longueur : d’abord, une chanson d’ouverture, puis on sort les instruments, on propose éventuellement un moment d’expression corporelle, et l’atelier est clos par un rituel d’au revoir. Maud propose un important instrumentarium ainsi qu’une grande diversité de matériaux sonores (tout ce qui peut produire un son et être amusant). Les percussions sont à l’honneur car il est aisé de les manipuler. La manipulation et le mouvement sont importants pour appréhender les sons. En plus de sessions d’écoute, Maud propose des danses et des jeux structurés sur une musique, une session sonore, une histoire. D’après Maud, on sous-estime les capacités de concentration des bébés qui sont susceptibles d’une très grande attention. D’ailleurs, en atteste le fait que, souvent, à la fin d’une séance, ils sont fatigués. Mais c’est la concentration et l’attention qui en soi fatiguent car Maud ne cherche pas à surstimuler les enfants ; elle accompagne plutôt la découverte de l’univers de la musique en montrant des rythmes, des gestes. Au fond, c’est avant tout une imprégnation qu’elle propose. Et les parents sont encouragés à poursuivre cette imprégnation au-delà des ateliers, notamment par l’écoute d’œuvres musicales à la maison. « Il faut oser la musique ; oser la faire entrer chez soi », nous dit Maud. Les parents repartent ainsi de l’atelier avec une multitude d’idées d’activités, de pistes pour continuer à se relier par la musique.

Une action diversifiée et de haute qualité
En plus de nourrir la culture musicale des enfants et d’enrichir leurs interactions avec leurs parents et avec d’autres adultes et enfants, l’éveil musical stimule leur développement sensoriel, psychomoteur et cognitif ; il permet d’exprimer leurs émotions et de développer leur imagination. Pour certains enfants, il procure un véritable apaisement et une régulation de leur humeur.Maud évoque ainsi des cas d’enfants dits turbulents en crèche qui ont été apaisés par la pratique de la musique.
Mais ce n’est pas parce qu’elle propose des ateliers ludiques que Maud ne se soumet pas à un critère et une exigence de haute qualité, notamment des moyens pédagogiques. Il s’agit certes de jouer, de s’amuser, d’être accessible, mais on recherche surtout l’amélioration, la progression vers la précision,  le beau. Bien entendu, cette exigence n’est pas intransigeance et elle est toujours adaptée à l’âge et aux possibilités des enfants. Si l’enfant n’est pas intéressé, on ne l’embête pas, on n’insiste pas. Tout le défi consiste à susciter l’intérêt et à montrer ce que l’univers de la musique a de désirable. Grâce à son écoute attentive, son intuition et la finesse de ses interactions, Maud peut apporter des réponses précises et adaptées à l’enfant. Il s’agit de pédagogie au sens fort du terme, de pédagogie authentique, vivante, qui place l’enfant au centre.
L’association Au creux de l’oreille a également une activité de formation, auprès d’assistantes maternelles, de personnels de crèches ou de particuliers. Ainsi, le conseil général des Yvelines lui a demandé de prendre en charge la formation à l’éveil musical (module de formation obligatoire) des assistantes maternelles du département. Les activités de l’association sont nombreuses et diversifiées, toujours dans l’esprit de diffuser et de partager le bonheur et la joie de vivre la musique. Les ateliers d’éveil musical et d’initiation à l’histoire de la musique, mais aussi de danse, sont proposés aussi bien à des groupes parents-enfants qu’à des collectivités (lieux d’accueil, écoles, etc.). Nous ne pouvons qu’espérer que ce genre d’ateliers se développe plus amplement. ◆

Pour aller plus loin :
www.aucreuxdeloreille.com

Soutenir une loi d'interdiction de toute violence éducative

extrait du hors série 10


« Que le châtiment constitue un moyen de contrôle efficace est pour moi une des plus grandes illusions de la société occidentale… Je le trouve totalement déplacé parce qu’il est inutile, et parce qu’il peut engendrer de l’anxiété et de la haine, deux maux bien plus grands que ceux qu’il est censé guérir…1 »

Faut-il interdire aux parents de donner tapes, gifles et fessées à leur progéniture .? Une question qui ressurgit lorsque se pose l’éventualité de légiférer pour interdire toute violence éducative à l’égard des enfants. Le 2 juillet, l’Assemblée nationale a adopté un amendement à la loi «.Égalité et citoyenneté.» qui modifie le code civil.: la définition de l’autorité parentale est précisée et stipule que parmi les devoirs qui la composent figure « l’exclusion de tout traitement cruel, dégradant ou humiliant, y compris tout recours aux violences corporelles.». Cette nouvelle disposition laisse toujours planer un doute sur ce qui est réellement «.interdit .» ou condamné par la loi, même en l’absence de sanction pénale. En effet, on peut regretter que cette notion de «.violences corporelles.» n’inclue pas explicitement toute forme de châtiment corporel, y compris gifles et fessées. Et pourtant, la réalité de la violence éducative ordinaire fait partie du quotidien de nombreux enfants dans notre pays et il semble que la prise de conscience de nos responsables politiques ne soit pas à l’unisson de cette réalité.

Une réalité incontournable
Depuis douze années de travail en CMPP (centre médico-psycho-pédagogique), le constat est sans appel.: tous les enfants que je rencontre disent recevoir des châtiments corporels, des punitions ou des privations diverses dans leur famille. La pratique habituelle de cette violence éducative dans le cadre familial est confirmée par les parents sans qu’ils en mesurent toujours les effets toxiques. Ces enfants arrivent au CMPP parce qu’ils sont indisponibles, ne parviennent pas à apprendre, sont débordés par leurs émotions. Beaucoup ont perdu confiance en eux. À l’école, l’inconnu, la nouveauté, l’exploration de nouveaux savoirs déclenchent peur et angoisse. Ils tentent de se préserver en mettant à distance les apprentissages scolaires. Leur intellect est piloté par la certitude qu’ils n’y arriveront pas, qu’ils sont nuls. Ces difficultés dans leur parcours scolaire ne doivent rien au hasard, tout petits déjà, ces enfants ont été entravés dans leur désir de découvrir le monde. Leurs expériences, leurs tentatives d’exploration, leurs prises de risques sont considérées comme des «.bêtises.» ou des tentatives de braver les interdits. Marco est au CE1, il ne réussit pas à se concentrer, il a des comportements violents à l’école et avec son plus jeune frère à la maison où il est d’usage d’utiliser les châtiments corporels. Lorsque je rencontre la mère de Marco, elle me parle du bébé qu’il était : « Il était sage, il ne faisait pas de bêtises, il obéissait, mais il avait tout le temps besoin d’être avec quelqu’un ». Comment comprendre cette évocation presque rassurante ²d’«.un bébé sage, un bébé qui ne fait pas de bêtises, qui obéit.».? Qu’est-ce que cela a pu signifier pour ce bébé ? Attentif à s’adapter aux exigences de ses parents, dès ses premiers jours de vie, il s’es certainement d’abord appliqué à ne pas «.allumer.» leur réprobation et leur colère. On peut imaginer qu’il a pu évoluer dans un environnement imprévisible qui a freiné ses explorations et conduit à se défier de tous ses élans de curiosité. Un enfant incertain quant à la disponibilité réelle de son parent s’inscrit dans une dépendance à l’humeur de l’adulte. Il ne peut construire de confiance en soi et se montre méfiant face aux situations nouvelles de son environnement. Il sera d’une grande fragilité narcissique dans les défis à venir et particulièrement les apprentissages scolaires. Julie est au CP, elle est convaincue de  son incapacité à apprendre à lire et n’ose pas prendre le risque de se tromper en classe. À la maison, le moment des devoirs se décline régulièrement sur le mode de la violence : «.Maman, elle me dispute et elle me tape, sur la joue et les fesses, mon père, c’est pareil sauf qu’il en met des plus fortes. » Lorsque j’évoque cette situation, la mère de Julie minimise et légitime son attitude : « Elle pleure pour un rien, elle est capricieuse pour les devoirs, on n’arrive pas à avoir de bons résultats, le travail en plus, c’est pour elle. » Confrontés à la difficulté scolaire, ces enfants ne trouvent ni réassurance, ni sécurité et encouragement dans leur famille. Tenus pour responsables de leurs difficultés, ils sont confrontés à des propos culpabilisants et à de la violence physique. Leur estime d’eux-mêmes est durablement atteinte et fragilisée.

« Il nous provoque »
Pour certaines familles, les demandes et les besoins des enfants sont interprétés comme des tentatives de prise de pouvoir sur les adultes. Le plus souvent, la réponse apportée se situe du côté de la répression et plonge l’enfant dans un grand désarroi. Paul est au CP, il est accompagné au CMPP par ses parents sur l’insistance de l’école, qui s’inquiète de l’indisponibilité de cet enfant en classe et de sa violence dans la cour de récréation. Son père dit de son fils que « c’est une petite tête dure, il travaille quand ça l’arrange, si on le laisse faire, il ne fera rien… Il nous provoque… » Les devoirs à la maison peuvent être le théâtre de crises et de passages à l’acte. Paul n’a pas confiance en lui, à l’école, il a toujours peur de se tromper. Il pense a priori qu’il ne va pas y arriver et essaye de se protéger en ne faisant pas le travail demandé. À la maison, sa mère lui fait refaire ce qu’il n’a pas fait en classe en plus de ses devoirs et cela se passe très mal. La mère de Paul dit : « Je suis obligée de tout réexpliquer à la maison, il ne fait pas d’efforts et ne veut que jouer. Il me cherche, j’ai l’impression qu’il me nargue, alors il me pousse à bout et je lui mets une fessée, c’est tous les jours la même chose. » Confrontés à une réponse parentale incompréhensible, les enfants, loin de se révolter, s’efforcent de préserver le lien familial et cherchent à donner du sens à ce qu’ils vivent.

Une violence justifiée par les enfants
Les enfants essaient de comprendre l’attitude des parents, ils veulent donner de la cohérence à un système qui ne relève que de l’arbitraire. Soumis à la violence éducative, ils intériorisent l’idée que c’est parce qu’ils «.font des bêtises.» qu’ils sont frappés ou punis. Pour préserver l’image de leurs parents, auxquels ils sont attachés envers et contre tout, ils se disent coupables des fessées ou des gifles qu’ils reçoivent. «_J’ai cassé l’antenne de ma voiture télécommandée, elle coûte cher, alors Papa il m’a tapé avec sa main sur mes fesses. Papa, il me tape sur les fesses et sur la joue, je pleure, ça fait mal, Maman aussi elle me donne des fessées, c’est normal qu’ils me tapent, c’est mes parents… » « Je me suis fait punir par Papa, je lui ai menti, j’ai un mois de privation de télé, du coup… Je me prends des coups de cahier, c’est pas de sa faute à Papa, c’est parce que je veux pas faire mes devoirs… » Ces enfants sont confrontés à une incohérence très difficile à résoudre. Ils constatent que dans certains espaces sociaux, comme l’école, par exemple, la violence est interdite mais que leur environnement familial se trouve exclu de cet interdit. Beaucoup d’entre eux cependant s’attachent à y trouver du sens.

Je vois Mathias depuis plusieurs semaines. Nous avons évoqué avec lui et ses parents la question des châtiments corporels. Au cours d’une séance, je dis à Mathias que personne n’a le droit de le frapper mais que lui n’a pas non plus le droit de frapper sa soeur. Il me répond très simplement : « Je peux la taper puisque c’est  ma soeur, elle est dans ma famille. » À moins de rencontrer un témoin secourable2,  ils sont des enfants qui ont perdu toute empathie à l’égard de leurs propres souffrances et peuvent devenir indifférents aux souffrances des autres.

Se forger une carapace
Les premières fondations de la personnalité du bébé sont posées par la manière dont sa mère va le toucher, le porter, le caresser. La peau est un organe d’une grande sensibilité qui assure la reconnaissance du froid, du chaud, du toucher, de la douleur. Cette première enveloppe psychique dénommée «.Moi Peau.» par Didier Anzieu joue un rôle essentiel dans la relation au monde. Un enfant qui reçoit habituellement fessées ou gifles de ses parents perçoit physiquement la douleur des coups, mais aussi une autre douleur plus intime, plus insupportable : celle de vivre une agression par ceux-là mêmes qui sont ses protecteurs et donneurs de soins, ceux qui représentent sa base de sécurité, telle que définie par le psychanalyste John Bowlby. Pour tenter de se protéger de cette double agression, certains enfants n’ont d’autre choix que de se forger une carapace. Serge Tisseron évoque cette capacité de l’épiderme de l’enfant à protéger le corps contre diverses formes d’agressions physiques3. Jason est au CE1, son enseignante est alertée à la fois par ses passages à l’acte violents avec les autres enfants et une difficulté persistante à apprendre à lire. Lors des premières rencontres, Jason évoque le comportement de ses parents et sa réaction : «.Je reçois des coups de martinet, par mon papa et ma maman, mais je fais semblant que ça fait mal. Les baffes en bas sur les fesses, sur la tête, sur les cuisses, ça fait même pas mal, ça fait jamais mal, à force, je m’habitue, aussi ça fait pas mal… » Si cette fonction psychique de protection contre les excitations trop intenses se transforme en carapace, elle empêche les fonctions d’enregistrement de tout ce qui provient de l’extérieur. Le travail de la mémoire est parasité et les apprentissages sont rendus plus difficiles.

Maltraité/maltraitant
Cette situation de clivage pour supporter la souffrance comporte le risque pour l’enfant de devenir potentiellement à son tour maltraitant, c’est-à-dire un sujet «.sans état d’âme face à la souffrance d’autrui, de la même manière qu’il reste sans émotion face à la sienne4..» Thibaut a 11 ans, il vit depuis la petite enfance sous le régime des tapes sur les mains d’abord, puis des fessées et des gifles. Il est depuis l’âge de 7 ans considéré comme hyperactif et il lui a été prescrit l’incontournable « ritaline ».

« Moi ça me fait plus mal quand mes parents y m’tapent, je rigole c’est tout….» Il ajoute qu’il n’a jamais été triste, qu’il ne pleure pas, qu’il y a parfois effectivement des enfants qui pleurent à l’école mais qu’il ne sait pas pourquoi « Si tu pleures, ça peut pas t’aider, ça arrange pas les choses….» Je lui demande qui peut consoler un enfant qui pleure, il répond :  « Personne. Consoler, surtout pas, ça va être encore plus triste, il va encore avoir plus mal au cœur.» Un enfant qu’on critique, qu’on dévalorise, qu’on humilie, se doit de trouver une solution pour mettre fin à cette souffrance chronique. Comme il ne peut agir sur sa figure d’attachement, il agit sur lui-même et sur son propre fonctionnement psychique. Il commence par protéger son vécu et son ressenti authentique en le faisant disparaître dans la clandestinité, il ne pleure plus, ne laisse apparaître ni chagrin ni tristesse. Il ne laisse voir aux autres qu’un faux self. Il adopte les attitudes, le discours et les pensées qui vont lui valoir d’être accepté dans son environnement habituel. Cela offre l’avantage de mettre fin à la douleur liée à la peur du rejet et de l’indifférence de ses parents.

Pour protéger son vrai self de toute intrusion, l’enfant va créer sa propre figure protectrice, dans une personnalité qui devient une personnalité invulnérable et parfois persécutrice. Il se rend invulnérable car il a besoin de se sentir ainsi pour pouvoir survivre aux agressions qu’il subit de la part de ceux qui devraient le protéger et veiller sur lui. Il peut devenir persécuteur car il enregistre tous les éléments négatifs qu’il subit pour s’en servir contre ceux qui le menacent ultérieurement. C’est une identification à l’agresseur. John Bowlby parle d’exclusion défensive des affects5. L’enfant en détresse qui n’obtient pas le réconfort de sa figure d’attachement n’en cherche plus le rapprochement pour se rassurer. Il n’exprime plus ses émotions puisqu’il n’y a pas de réponse rassurante et il perd le contact avec sa vie affective. Pour Muriel Salmona, l’enfant entre dans un processus de dissociation qui entraîne la disparition de son empathie naturelle6.

Aider les parents
Un enfant victime de violence éducative a-t-il besoin de consulter un psy.? N’a-t-il pas d’abord besoin que la violence s’arrête.? Et pour que les fessées, gifles ou autres punitions s’arrêtent, il faut aider ses parents à ne plus en donner7. Mais c’est à l’enfant qu’on demande de consulter un professionnel, c’est lui qui a «.des troubles du comportement.». Généralement, le parent n’est reçu que pour faire le bilan du travail avec l’enfant. Ne pourrait-on plutôt envisager une aide régulière pour les parents afin de mettre en question des attitudes inappropriées et inventer avec eux d’autres habitudes éducatives .? Il faut travailler avec les parents sur cette question de la violence éducative et réfléchir avec eux à un accompagnement de leur enfant qui soit «.suffisamment bon.».

Retrouver de l’empathie
Dans la plupart des cas, les parents ne demandent pas d’aide pour eux, ils n’envisagent pas la relation comme en partie responsable des difficultés de leur enfant. Ils l’amènent au CMPP afin qu’il leur soit rendu conforme à leurs attentes ou à celles de l’école. Il faut donc s’intéresser à la difficulté de l’enfant dans le cadre de cette relation intersubjective, essayer d’en démêler et d’en comprendre les enjeux. Avec les parents, réfléchir à certains aspects de la relation qui peuvent générer des difficultés pour leur enfant. Au fil des rencontres, certains parents livrent une part de leur histoire, toujours jalonnée par une éducation violente sans, par ailleurs, qu’ils puissent la caractériser comme telle. Mais les émotions explosives et les passages à l’acte dont ils font état dans la relation avec leur enfant indiquent bien que violence il y a. Une violence contenue qui explose dans les inévitables moments de tension qu’ils rencontrent avec leur enfant. Une évolution du comportement des parents passe par une prise de conscience de la souffrance de leur enfant dans cette relation dominée par le rapport de force. Par une écoute empathique, il est possible de les aider à reprendre un contact émotionnel avec l’enfant qu’ils ont été. Il est important qu’ils entendent du professionnel que pas une des claques ou des châtiments qu’ils ont reçus n’étaient justifiés. Ce parti pris, sans ambigüité aux côtés de l’enfant blessé  qu’ils ont été, peut leur permettre de renouer avec cette empathie perdue dans le tumulte de leur histoire. C’est une première mise en échec de la reproduction de la violence qu’ils ont eux-mêmes subie. Et c’est un premier pas vers une relation plus attentive aux besoins de leur enfant où chacun doit pouvoir y retrouver du sens, dans le respect des places et des générations. C’est un changement de regard qu’il faut favoriser. L’enfant n’est plus considéré comme un être qui teste les limites et cherche à prendre le pouvoir. Ses sollicitations et ses explorations sont regardées comme des tentatives pour découvrir le monde et le parent peut y occuper la place d’accompagnant sécure. C’est un travail qui demande un engagement de la part des parents mais aussi une approche des professionnels qui reste aujourd’hui très marginale et peu explorée. Une autre difficulté est à surmonter : celle provenant des politiques de l’enfance en France.

La société ne protège pas les enfants
Notre société est très tolérante avec la violence éducative ordinaire et elle en minimise largement les effets. De manière générale, on n’est pas très regardant sur la manière dont on traite les enfants dans les familles et la tendance est plutôt de souligner les difficultés rencontrées par les parents. La France est le pays où la violence éducative est le plus minimisée. C’est ainsi que 56.% seulement des Français assimilent une «.fessée.» à la notion de violence8. Les enquêtes disponibles sont formelles : en France, en toute légalité, on bat, on punit, on humilie  les enfants9. Cette réalité largement ignorée par les responsables politiques et par les professionnels de l’enfance ne suscite aucun travail sérieux pour en comprendre les causes, en évaluer les effets et pouvoir agir sur ce fléau. On ne protège pas les enfants et nos responsables politiques les abandonnent lorsqu’ils refusent de légiférer clairement contre toute forme de violence éducative. Une loi qui interdirait toute violence à l’encontre des enfants où qu’ils se trouvent constituerait un vrai point d’appui. Non pour culpabiliser les parents, mais pour les aider concrètement à trouver des alternatives à la violence.

Ainsi pourrait-on commencer à mettre en œuvre une grande politique de prévention et de sensibilisation à une éducation respectueuse de l’enfant comme cela a été fait en Suède il y a plus de trente-cinq ans maintenant. En 2007, une étude comparative européenne sur les répercussions d’une interdiction des châtiments corporels a été menée en Suède, en Autriche, en Allemagne, en Espagne et en France. Cinq mille parents ont été soumis d’octobre à décembre 2007, dans le cadre d’une entrevue, à un questionnaire standardisé relatif à leur comportement éducatif. Alors que 14,1.% des parents suédois ont déclaré donner de «.petites gifles.», ce taux atteignait 54,6.% en Espagne et 71,5.% en France, deux pays qui n’ont pas légiféré contre la violence éducative10.

La responsabilité des professionnels de l’enfance
Les professionnels de l’enfance, celles et ceux qui reçoivent les enfants et leurs parents ont une grande responsabilité. La grande majorité s’intéresse peu à la violence éducative ou alors en minimise les effets. Certains même justifient les fessées ou les punitions, comme en témoigne le livre d’Olivier Maurel, La Violence éducative, un trou noir dans les sciences humaines11. Toute évolution vers un accompagnement bienveillant des enfants ne pourra se faire tant que l’impact réel de la violence éducative ordinaire ne sera pas identifié et reconnu. Au moment où, en France, des parlementaires tentent de faire inscrire dans la loi l’interdiction de toute violence éducative, il est urgent que les professionnels de l’enfance s’associent à cet effort et apportent un soutien actif à cette initiative12. Nous devons apporter toute notre attention à ce qui se déroule dans l’environnement de l’enfant, notamment en matière de violence éducative habituelle. Il faut donner la priorité à ce travail de prise de conscience par les parents des effets délétères de la violence éducative et mobiliser tout notre savoir faire pour construire avec eux le chemin de la bien-traitance avec leurs enfants. ◆

 

1_Amour et Rupture : les destins du lien affectif, Éditions Albin Michel (2014), p. 40._/

2_Personne qui va pouvoir intervenir auprès de l’enfant pour éviter la répétition de la violence. Ce peut être un frère ou une soeur, ou un enseignant. Le témoin éclairé « va faire confiance à l’enfant, ne va pas chercher à le manipuler sous prétexte de l’éduquer et va lui communiquer le sentiment qu’il n’est pas méchant » (Alice Miller, Notre corps ne ment jamais, Éditions Flammarion, 2004, p. 201)._/

3_Comment Hitchcock m’a guéri, Serge

Tisseron, Éditions Hachette Littérature (2005), p.114._/

4_Op. cit., p. 101._/

5_« La théorie de l’attachement : pour le meilleur et pour le pire », Violaine Pillet, Dialogue n° 175, p. 7-14._/

6_« L’impact psychotraumatique de la violence sur les enfants : la mémoire traumatique à l’oeuvre dans la protection de l’enfance », La Revue de santé scolaire et universitaire n°19, p. 21-25._/

7_« Qui protège-t-on ? », Nathalie Tarquis, Le Journal des psychologues, juillet/août 2004._/

8_Kai-D. Bussmann et al., « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels »,_ Déviance et Société, Vol. 36, p. 85-106. DOI 10.3917/ds.361.0085._/ 9_L’enquête de l’Union des Familles en Europe réalisée en 2006/2007 indiquait que 87 % des parents reconnaissent donner des fessées. TNS/Sofres, en novembre 2009, relevait que 67 % des Français déclaraient donner des fessées à leurs enfants. Dans ce même sondage, 82 % des sondés se disaient hostiles à une loi interdisant la violence éducative (17 % des sondés y étaient favorables)._/

10_Kai-D. Bussmann et al., « Impact en Europe de l’interdiction des châtiments corporels »,_Déviance et Société, Vol. 36, p. 85-106. DOI 10.3917/ds.361.0085._/

11_Éditions L’Instant Présent (2012)._/

12_88 % des professionnels de santé se déclarent opposés à l’adoption d’une loi interdisant la fessée, selon un sondage du Journal international de médecine auquel ont répondu 460 personnes, entre le 31 mai et le 8 juin 2010. (Le Point du 10/06/2010).

La violence des adultes à l'école

extrait du numéro 49


 

Observons les termes utilisés dans ces préconisations pleines de promesses. « Ouverture d'esprit » ? Le plus souvent, la simple remise en question de ce que décrète l'enseignant ou un autre membre du personnel encadrant est perçue comme une insolence ou une rébellion. « Autonomie » ? L'obligation de se conformer à de  nombreuses règles plus ou moins arbitraires et de respecter un emploi du temps réglé à la minute près n'aide guère à se responsabiliser. « Curiosité intellectuelle » ? L'élève qui s'intéresse à autre chose que ce que l'enseignant a décidé à tel moment du cours sera vite qualifié de distrait ou paresseux. Pour ce qui est de « l'estime de soi » et de « l'épanouissement », l'école peine à atteindre son objectif puisque l'injustice, l'autoritarisme et la violence y règnent le plus souvent. Certes, les mentalités évoluent petit à petit, mais les cris, les menaces, les moqueries et la manipulation sont encore le lot quotidien de nombreux enfants.

Des violences quotidiennes diverses

Le simple fait de « noter les élèves » - on devrait plutôt dire leur travail - est une forme d'humiliation pour ceux qui ont de « mauvaises » notes. Le vocabulaire utilisé à l'école des « maîtres » et « maîtresses » est d'ailleurs fort révélateur de ses valeurs moralisatrices et jugeantes. Les qualificatifs d'élève « fort » et d'élève « faible » illustrent bien l'esprit de compétition qu'on y entretient. Le ministère de l'Éducation nationale impose d'étudier des matières spécifiques en suivant un programme minutieusement détaillé. Il n'est souvent tenu aucun compte des rythmes d'apprentissage propres à chaque enfant et encore moins de ses envies. Peter M. a compris pourquoi son fils Valentin, âgé de 3 ans, déchirait ses dessins à la maison : son institutrice déchirait systématiquement les dessins « ratés » de ses petits élèves, sans se demander un seul instant ce qui se passait dans leur tête et dans leur cœur lorsqu'ils voyaient leur création ainsi détruite. On est loin du développement de  l'estime de soi annoncé dans les textes. Un élève trop différent en raison d'un « trouble » de l'apprentissage ou au contraire d'un potentiel supérieur se trouve face à des enseignants démunis. La tentation est alors forte d'étouffer le problème de manière répressive2, sans consulter les parents, considérés comme de simples amateurs. Ils ne sont d'ailleurs pas rares les professeurs qui, à titre individuel, font subir les conséquences de leur propre mal-être à leurs élèves. Selma B., maman de Benjamin, en classe de CM1, raconte qu'elle a un jour retrouvé son fils en larmes à la sortie des classes. La maman a interrogé la maîtresse sur le motif de la réprimande. Cette dernière, pour toute explication, a de nouveau hurlé sur l'enfant, les yeux pleins de colère : « Je ne supporte pas que l'on fasse cela ! ». Cette institutrice, totalement centrée sur elle-même, était incapable de percevoir la détresse de l'enfant. Comment, par ailleurs, compter sur ces adultes insensibles pour prévenir les violences entre enfants autrement que par des remontrances et des menaces... dans le meilleur des cas. Laure J. raconte qu'elle a changé son fils d'école maternelle car il rentrait tous les soirs avec les marques des coups infligés par d'autres enfants. Béatrix L., enseignante dans le secondaire, déplore : « Lorsque je vois des élèves en agresser un autre, je suis la seule à intervenir. C'est tellement rare que l'élève victime lui-même est surpris qu'on vienne prendre sa défense. » N'est-ce pourtant pas le devoir des adultes de protéger les enfants victimes de harcèlement ou de violences, au lieu de fermer les yeux en affirmant qu'il est normal que les enfants se battent ? Certes, cela leur demanderait du temps, de l'énergie et une bonne dose de courage que d'écouter chaque enfant ou adolescent en situation conflictuelle et d'apporter la réponse adaptée. Mais tout le monde y gagnerait en sérénité. Parfois, les enfants subissent même des violences physiques de la part d'un adulte malgré l'interdiction de lever la main sur un élève3. Dans la classe de petite section d'une école de province, Jérôme D. raconte que plusieurs mamans se plaignent que leur enfant a été giflé par la maîtresse. Cette pratique scandaleuse est d'autant plus difficile à faire cesser que les enfants sont bien trop jeunes non seulement pour se défendre mais aussi pour raconter. Quand ils le font, leur parole n'a guère de poids. Ne sommes-nous pas en droit d'exiger des professionnels à qui nous confions nos enfants qu'ils assurent au moins leur sécurité physique sinon psychologique ?

Sortir de l'hypocrisie d'un système très hiérarchisé

On parle à tout va du « respect » dû aux adultes. Mais ce que l'on demande aux jeunes générations, n'est-ce pas plutôt une forme de crainte et de déférence artificielle ? Le vrai respect s'inspire sans coercition ni contrainte. Au lieu d'afficher une image mensongère du « maître » infaillible, seul détenteur du savoir et du pouvoir, pourquoi l'école ne reconnaîtrait-elle pas qu'elle est composée d'êtres humains avec leurs forces et leurs faiblesses ? Les jeunes réagissent généralement beaucoup mieux à la sincérité qu'aux jeux de pouvoir. Bien sûr, les conditions d'enseignement ne laissent qu'assez peu de latitude aux professeurs pour faire différemment. Dans chaque classe, on compte souvent une bonne trentaine d'élèves, vivant parfois des situations familiales très dures. Pour autant, l'heure n'est-elle pas venue pour les enseignants de remettre globalement en question leurs pratiques et leurs rapports aux jeunes ? Pourquoi ne pas rêver l'école de demain comme un lieu où les enfants viendront se ressourcer auprès d'adultes équilibrés apportant une nouvelle énergie dans leur vie, comme c'est déjà le cas dans certains établissements ? Rêvons d'une école où les enseignants seront recrutés pour leurs qualités humaines autant que pour leurs connaissances théoriques. Une école où les enseignants oseront profiter de leur relative liberté pédagogique pour essayer des méthodes alternatives4. Imaginons des professeurs qui, honnêtes et conscients, sauront accueillir les émotions des enfants et auront le courage d'évoluer personnellement au cours de leur carrière. Pourquoi n'existerait-il pas des groupes de parole pour les enseignants vivant des situations difficiles dans leurs classes ? N'est-ce pas, finalement, à chacun d'entre nous, parents, de prendre notre place à  l'école ? N'est-ce pas à nous de dénoncer les abus tout en proposant des solutions constructives innovantes ? C'est aussi notre participation active qui contribuera à l'ouverture de l'école sur le monde et la vie. À nous de nous réapproprier l'instruction et le bien-être de nos enfants, sans oublier que c'est l'école qui est au service des enfants et de leur famille... et non l'inverse. ◆

1 Éduscol, portail national des professionnels de l'éducation : http://eduscol.education.fr /

2 Cet aspect est développé dans Fais-toi confiance, Isabelle Filliozat, Éditions JC Lattès (2005), p. 65 à 69, « Incompréhension devant nos limites ». /

3 Circulaires et textes de loi sur le site de l'OVEO (Observatoire de la violence éducative ordinaire) : www.oveo.org /

4 Voir l'initiative de Bernard Collot « Appel pour pouvoir choisir une alternative à l'école traditionnelle dans l'école publique » : http://appelecolesdifferentes.blogspot.fr/2014/02/lappel.html


Le lâcher-prise, un atout précieux

article de Camille Lacoste-Mingam extrait du numéro 53


Le lâcher-prise est souvent évoqué en dernier recours comme une arme (magique ?) à dégainer face à un problème insoluble. Au demeurant, choisir d’aller vers le lâcher-prise au quotidien est une démarche qui peut nous aider à mieux vivre. C’est sans conteste un moyen d’apporter harmonie et ouverture à notre relation aux autres, à nos enfants.

S’ouvrir

Dans leur ouvrage consacré à ce sujet1, Rosette Poletti et Barbara Dobbs postulent que lâcher prise, « C’est accepter de s’ouvrir à ce qui vient, de changer son regard, de modifier son interprétation, c’est aussi parfois faire le deuil de quelque chose à quoi on tenait, c’est encore pardonner et mettre son attention sur ce qui est ici et maintenant ». On peut aussi se représenter le lâcher-prise par l’image de mains ouvertes ou par deux actions : se décrocher (de ce à quoi l’on s’accroche) et s’ouvrir. Parfois la difficulté est trop écrasante et un changement de cap intérieur ne semble pas suffisant ou accessible, ou ne l’est pas. À certains, cela peut paraître hors de portée, voire hors de propos (« là n’est pas le problème »). Le lâcher-prise n’a rien de magique. C’est un outil qui présente l’avantage d’être utilisable à l’infini tout en induisant une meilleure cohabitation avec nous-mêmes. On l’adopte ou on le laisse au gré de notre énergie et de ce vers quoi notre cœur nous porte.

Pourquoi lâcher prise ?

Certains l’ont vécu : lorsque nous sommes dans le contrôle, tendu sur un objectif, dans l’attente du futur, enfermé dans le passé, il nous est difficile de nous sentir paisible. S’accrocher coûte que coûte à un projet, à notre vision du futur ou du passé (pour notre enfant, notre famille, nous-même, dans une relation, etc.) nous  limite et crée de la tension dans notre vie. L’obstination peut être un moteur, source de créativité. A contrario l’obstination peut aussi devenir un frein, une cause de repli en nous-mêmes, qui tourne en boucle, une pollution mentale récurrente, générant à tout le moins de l’insatisfaction et de la tension. Ne pas parvenir à nos fins, ne pas réussir à atteindre un but que nous nous sommes fixé : à cause de cela, beaucoup d’entre nous composent chaque jour avec un lourd sentiment d’inaccomplissement personnel. C’est pour vivre plus léger, moins contraint, que l’on s’oriente vers le lâcher-prise.

Ce qui nous retient

Rosette Poletti et Barbara Dobbs2 recensent une liste des six plus importants obstacles au lâcher-prise. Parmi eux « nos croyances et nos habitudes » et la propension à « faire dépendre notre bonheur des circonstances extérieures ». Les « croyances limitantes », on les intègre durant l’enfance, au gré des modèles et injonctions qui nous sont donnés. Loin de faire le procès de la parentalité, les auteures avancent que nous sommes imprégnés par des croyances limitantes quel que soit le contexte de notre enfance.

Par exemple : « Le monde est dangereux », « Ne fais pas confiance aux gens qui t’entourent », « Tu n’y  arriveras pas », « C’est trop difficile », « Le bonheur n’existe pas », etc. Elles décrivent que nous absorbons ces « messages contraignants ». Ils guident notre existence et nous limitent, nous empêchent de sentir librement nos émotions, nous faisant voir le monde par le prisme de ce que nous croyons devoir penser et non de ce que nous pensons réellement.

Des moyens

Par un travail d’introspection, on peut commencer par identifier ce qui nous contraint, ce que nous avons intégré et dont nous pourrions nous donner la liberté de nous alléger. C’est un peu comme si, arrivé à l’âge adulte, chacun d’entre nous devait faire l’état des lieux puis le tri dans ce qu’il a engrangé, pour se libérer de ce qui lui pèse.

Concernant ce qui nous obsède, que l’on ressasse, qui nous rend triste, en colère, lié au futur, ou au passé, et surtout dont on souhaite « décrocher », le processus est le même : identifier clairement l’obsession qui nous anime puis formuler simplement et positivement ce que nous voulons pour nous en défaire. Cela peut donner, par exemple : « Je décide aujourd’hui de lâcher-prise de mes regrets à propos de ma faillite3 ». Une des clés est le souhait de se « guérir » de l’obsession. C’est pour certains d’entre nous une petite balade intérieure facile, un exercice aisé. Pour d’autres, il s’agit d’une difficile randonnée de haute montagne. S’ajoute à cela l’importance qu’a dans notre vie ce que nous « lâchons ». L’ouvrage Accepter ce qui est... et vivre debout4 indique plusieurs moyens pour œuvrer en ce sens : la respiration, la visualisation, la détente, écrire ce qui nous pèse puis brûler, peindre, dessiner, prendre un bain parfumé, prier. Marie-Laure, mère de famille nombreuse, lorsqu’elle a voulu lâcher prise dans une situation impliquant de revisiter ses attentes vis-à-vis de l’un de ses enfants, a « continué [ses] activités quotidiennes en essayant de garder [son] calme, en respirant, en visualisant des images positives ».

Accepter ce qui est

On l’aura compris, le lâcher-prise est un atout précieux et peut nous aider à faire face aux difficultés rencontrées avec nos petits, aux imprévus de la vie. Vivre l’instant présent est également une belle invitation sur le chemin de la parentalité.

Rosette Poletti et Barbara Dobbs le disent très bien : « Accepter ce qui est, c’est chercher à voir comment faire face, c’est chercher – et trouver – des moyens d’améliorer la situation et surtout d’en faire quelque chose de positif toutes les fois que c’est possible.5 » C’est tout ce que l’on peut souhaiter à chacun des parents qui nous lisent. ◆

1 Lâcher-prise, Dire oui à la vie, Rosette Poletti et Barbara Dobbs, Éditions Jouvence (1998). /
2 Op. cit. /
3 Op. cit. /
4 Accepter ce qui est… et vivre debout, Rosette Poletti et Barbara Dobbs, Éditions Jouvence (2005). /
5 Op. cit.

Pour aller plus loin
Petit cahier d’exercices du lâcher-prise, Rosette Poletti et Barbara Dobbs, Éditions Jouvence (2015).

Prévenir la violence : Le maternage proximal, un bon départ

article de Daliborka Milovanovic extrait du numéro 45


Il n’est jamais trop tard pour changer son comportement vis-à-vis de son enfant.  Toutefois, plus tôt on aura compris la nocivité de la violence éducative ordinaire, plus il sera aisé d’en défaire les conséquences. Car la violence éducative, c’est d’abord un conditionnement, puis la reproduction de modèles de comportement reçus. Une fois identifiés, ce sont des automatismes que l’on peut tenter de désinstaller, presque comme on désinstallerait une application informatique, avant qu’ils ne s’ancrent profondément. Alors, une révolution comme l’arrivée d’un enfant peut être l’occasion de « rebooter » le système et de défaire cette programmation délétère, pour le bien de toute sa famille, mais aussi des générations suivantes.

La bien-traitance, ça commence au berceau. Ou plus exactement, dans les bras ! Ou, dit  autrement, la violence éducative peut commencer dès la naissance,  précisément dans un berceau. L’éducation étant la mise en œuvre des moyens propres à assurer la formation et le développement d’un être humain, elle commence dès les premières minutes de vie extra-utérine (et peut-être même in utero) et les soins apportés aux nourrissons en font partie. Tous les parents du monde entier, à quelques cas extrêmes près, veulent ce qu’il y a de meilleur pour leurs enfants. Dans toutes les régions du globe, les enfants sont l’objet d’attentions particulières. Seulement, tous les parents ne s’entendent pas sur ce qu’est exactement ce  «meilleur » et tous les enfants ne bénéficient pas de traitements de faveur. Car en effet, la façon dont on traite ses enfants est étroitement corrélée, d’une part, à la  façon dont on a soi-même été traité et, d’autre part, à la façon dont la société dans son ensemble traite ses petits. Dans les deux cas, il s’agit de reproduction par  imitation, aveugle et irréfléchie, d’une expérience ordinaire des relations parents-enfants et plus généralement  adultes-enfants. Parfois, ces modèles de relation adultes-enfants reçoivent une justification a posteriori, qu’elle soit religieuse, philosophique, psychanalytique ou autre. Ces justifications sont, le plus souvent, des discours autoritaires et idéologiques qui exposent une conception particulière de la nature des enfants et en déduisent des comportements parentaux adaptés. Comme en de nombreux domaines, ici, la pratique précède la théorie qui en est une légitimation. Il découle d’un tel processus les idées les plus farfelues, les plus insensées sur une supposée nature humaine qui serait féroce et égoïste, destructrice et méchante, et donc, à mater au plus fort de sa faiblesse, c’est-à-dire, dès le berceau1. C’est ainsi qu’ont été justifiés les traitements les plus durs envers les enfants, y compris envers les bébés dont, à certaines époques pas si éloignées de la nôtre, on a même pu affirmer qu’ils n’étaient qu’un tube digestif et qu’ils ne ressentaient pas grand-chose. Si le degré de violence que l’on se permet vis-à-vis d’un être est inversement proportionnel à l’étendue de la perception que l'on a de sa douleur, il y a de quoi frissonner. Est-ce parce qu’ils ne ressentiraient rien qu’on laisserait pleurer les bébés ?

Neurologie et physiologie du désespoir

Nous sommes notre expérience du monde ; celle-ci s’imprime littéralement dans notre cerveau qu’elle modifie physiquement, façonnant et réorganisant les connexions et réseaux de neurones. Le cerveau d’un enfant qui subit des violences répétées est différent du cerveau de celui qui est traité avec égards. De ce fait, son comportement sera tout aussi différent.
Après des décennies de spéculations psychologique et psychanalytique, diverses disciplines scientifiques, dont les neurosciences soutenues par les technologies de l’imagerie par résonance magnétique (IRM) mais aussi la biochimie, l’endocrinologie ou l’épidémiologie, nous permettent d’observer, de mesurer, et parfois même, de voir sur écran, les effets, en termes de perturbations des constantes physiologiques, de modification de l’architecture neuronale mais également en termes comportementaux, des mauvais traitements. Et laisser pleurer un bébé en est un, au même titre que les châtiments corporels, avec des effets physiques tout aussi importants. Le docteur Nils Bergman, médecin et fervent défenseur de l'allaitement et de la méthode kangourou pour les nouveau-nés qu'ils soient à terme ou prématurés, parle des bras maternels comme de l’« habitat normal » des petits mammifères, dont le bébé humain fait partie. Les pleurs sont une « réponse de protestation » (en même temps qu’un réflexe de survie) à l’éloignement du corps maternel. Ils induisent une baisse de la température corporelle et du rythme cardiaque, une augmentation du risque d’hémorragie intraventriculaire et divers autres dysfonctionnements physiologiques. « La première violation, le pire des cas, pour tous les nouveau-nés, est la séparation d’avec sa mère, son habitat normal.2 »
D’après Margot Sunderland3, directrice d’éducation au Centre de psychiatrie infantile de Londres, laisser pleurer un bébé a des conséquences observables sur son cerveau en plein développement comme, par exemple, l’augmentation du taux de cortisol, connu comme l’hormone du stress, qui, si les pleurs durent trop longtemps, peut atteindre un seuil toxique au-delà duquel les structures et systèmes essentiels du cerveau peuvent être endommagés de manière définitive ; comme aussi l’activation de voies de transmission de la douleur qui sont les mêmes que celles d’une blessure physique. D’après d’autres chercheurs4, les bébés qu’on a laissés pleurer dans leur coin deviendraient des adultes stressés et anxieux, incapables de gérer le stress (autant dire de futurs consommateurs de tranquillisants et autres substances addictives), sujets à des pathologies telles les  crises d’épilepsie, une plus grande agressivité envers soi et autrui ou une plus grande fréquence de dépressions et de troubles de la mémoire.
On voit dès lors  comment les pratiques du maternage proximal5 qui, toutes, favorisent un contact physique prolongé — allaitement, portage, sommeil partagé — peuvent contribuer à préserver l’enfant d’expériences douloureuses et nocives et favoriser un développement physique et psychique optimal.

La bientraitance, un cercle vertueux

Mais ce n’est pas tout. Le maternage proximal ne se contente pas d’être une pratique satisfaisante dans l’instant ; son retentissement est profond. Il opère chez le parent une sorte de conditionnement positif à l’attention aux besoins de son enfant, attention qui pourra alors se prolonger au-delà des premières années qui sont traditionnellement considérées comme nécessitant des soins soutenus. Ainsi, il pourrait être un facteur préventif de la violence éducative ordinaire que subissent plus de 90 % des enfants dès qu’ils commencent à exprimer leur volonté (« forcément » contraire à celle des parents). Des recherches de plus en plus nombreuses montrent les effets positifs sur la santé physique et psychique des différentes pratiques du maternage proximal et mettent en évidence leur caractère préventif de la violence envers les enfants6. Nous pouvons prendre pour référence une étude7 sur le rapport entre allaitement et risque de maltraitance car l’allaitement est un comportement qui implique une grande proximité physique avec le bébé plusieurs heures par jour et emprunte, si le bébé est allaité à la demande (et donc le plus probablement, très fréquemment), au portage et au sommeil partagé nombre de leurs vertus. D’après cette étude prospective d’une durée de 14 ans sur 7695 mères, le risque de maltraitance des enfants par leur mère, et la gravité des sévices éventuels, sont d’autant plus faibles que l’allaitement a été long. Selon Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, «le climat hormonal de l’allaitement (prolactine et ocytocine) modifie les réponses physiologiques et psychologiques maternelles, ce qui peut abaisser le risque de maltraitance.8» Ces mécanismes biologiques peuvent expliquer ce que les parents adeptes du maternage proximal expérimentent régulièrement, à savoir la répercussion de ces effets sur d’éventuels aînés qui n’avaient pas bénéficié ou ne bénéficient plus, pour quelque raison que ce soit, d’une éducation tout à fait bientraitante, voire sur toute personne quel que soit son âge ! Allaiter, dormir ensemble, porter rendrait- il les parents plus «cools» ?

« Réinitialisation du système de fichiers »

Comme nous pouvons le conclure de ce qui précède, la violence que nous avons  reçue, nous la portons en nous. Et nous la restituons. La violence éducative ordinaire perpétrée par les adultes n’est la plupart du temps que la répétition neurologiquement programmée de la violence subie par les enfants qu’ils ont été. Un parent qui a été maltraité durant son enfance sera plus enclin à maltraiter son enfant à son tour, transmettant à toute sa descendance son héritage de violence, à moins que la chaîne ne soit rompue par une profonde remise en cause de son éducation9. On peut faire des années, des décennies de psychothérapie pour tenter de se libérer des effets d’une telle éducation et de guérir ses blessures d’enfant. Mais il existe des chemins de traverse, des raccourcis biochimiques, des ponts neuronaux ; ce sont les comportements du maternage proximal.
Toute éducation, qu’elle soit violente ou respectueuse, constitue un conditionnement qui implique des réflexes comportementaux. Une fois identifiés, ces automatismes n’en demeurent pas moins difficiles à enrayer. Même si on décide de traiter ses enfants avec bienveillance, des gestes, des mots involontaires peuvent nous échapper. Si le lecteur nous autorise la comparaison informatique, cette « bête » en nous est comme un programme qu’on ne parviendrait pas à désinstaller. On aurait alors besoin de l’équivalent d’un formatage, d’un redémarrage ou d’une restauration du système de fichiers pour se débarrasser de cette erreur de programmation. Et si la naissance d’un enfant pouvait fournir un tel équivalent ? Par la révolution psychologique, le remaniement neurologique qu’il induit, cela pourrait être une voie de guérison. L’arrivée d’un bébé est une période d’intenses apprentissages. Or l’apprentissage modifie physiquement le cerveau, produisant de nouveaux circuits neuronaux. De plus, la maternité est une période où le cerveau est particulièrement « plastique ». Les pères sont également concernés puisque leur climat hormonal peut être modifié, notamment si le contact physique avec le bébé est important, ce qui peut rendre son comportement plus maternel. Ne pourrait on alors saisir cette occasion pour se « reprogrammer » en adoptant des comportements bienveillants ? Dans une situation inédite, de perte de ses anciens repères, on peut se tracer de nouveaux schémas comportementaux.
Selon le philosophe René Girard, l’imitation est le mécanisme fondamental du comportement humain, ce qui produit l’ensemble des éléments de culture d’un groupe humain donné. L’imitation est également un mécanisme fondamental de l’apprentissage. On apprend à se comporter avec autrui en imitant les autres et en premier lieu, ses parents dont on reproduit facilement les principes éducatifs. C’est le mécanisme des neurones miroir qui est à la base du mimétisme comportemental. Les mêmes réseaux de neurones s’activent de la même façon, que l’individu fasse un mouvement ou qu’il regarde simplement une autre personne l’exécuter. Alors, bientraiter son enfant, c’est lui offrir la possibilité d’être à son tour bienveillant.
Mais empruntons au pédiatre Haïm Cohen les mots de notre conclusion : « La mémoire de la consolation sur-senbilisée par la répétition de ces réponses généreuses s’installe  grâce à la plasticité cérébrale. [...] L’enfant apprendrait ainsi, en les observant ou en en étant l’objet, les gestes humains de consolation, les comportements éthiques. Il saura s’en servir.10 »
Il pourra briser le cycle de la violence. ◆

 

1 Le débat sur la nature humaine est très ancien ; de nombreux philosophes ont réfléchi sur le sujet. En France, Rousseau est sans doute le défenseur le plus célèbre de la thèse de la bonté naturelle de l’homme et de sa perversion par la civilisation. Voir au sujet de la bonté foncière de la nature humaine Oui, la nature humaine est bonne ! d’Olivier Maurel, Éditions Robert Laffont (2009). /

2 « Le portage kangourou », 6e Journée internationale de l’allaitement, 18 mars 2005. /

3 Un Enfant heureux, Éditions Pearson (2006). /

4 Powell A., « Children need touching and attention, Harvard researchers say », The Harvard University Gazette, 9 avril 1998. Teicher M.H., « Wounds that won’t heal : the neurobiology of child abuse », in Cerebrum (Dana Press), vol. 2, n° 4, p. 50-67, Automne 2000. /

5 Nous employons ici « maternage » plutôt que « parentalité » non pas pour exclure les hommes de ces pratiques mais pour circonscrire notre propos à la période de la petite enfance, c’est-à-dire environ les trois premières années durant lesquelles les enfants sont encore très câlinés, choyés, dorlotés, en somme, maternés. Bien entendu, des pères aussi s’adonnent aux pratiques du maternage proximal, sauf peut-être à l’allaitement. /

6 Pour un tour d’horizon des différents atouts des pratiques du maternage proximal, assorti de nombreuses références, on consultera avec profit les petits livres de Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau publiés aux éditions Jouvence comme Partager le sommeil de son enfant (2005), Porter bébé (2006) ou Ne pleure plus bébé ! (2008). /

7 Strathearn L., « Is Breastfeeding Protective Against Child Abuse and Neglect ? The Biology of Nurturance Explored », 14th International Congress on Child Abuse and Neglect, Denver, 10 juillet 2002. /

8 Ne pleure plus bébé !, Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, Éditions Jouvence (2008). /

9 Voir à ce sujet les travaux d’Alice Miller. /

10 Tu ne laisseras point pleurer, Éditions Stock (2006).

D'où vient l'habitude de frapper les enfants et quels en sont les effets ?

Article d'Olivier Maurel extrait du numéro 45

 

Les origines de la violence éducative ordinaire (VEO) remontent loin dans le passé. Elle s’exprime dans des proverbes millénaires, dans les chants populaires les plus anciens, dans les premiers écrits de l’histoire de l’humanité. Son incidence est aussi vaste que son enracinement est profond. Quelles sont donc ces conséquences de la VEO et quels messages délivre-t-elle aux enfants ?

On bat les enfants depuis au moins 5000 ans, c’est-à-dire depuis l’époque de l’invention de l’écriture. Dans toutes les sociétés dotées de cette invention, des proverbes, venus probablement d’une longue tradition orale, recommandaient aux parents et aux maîtres de battre les enfants. Cela ne signifie pas que les enfants aient toujours été battus. En effet, nos cousins les grands singes, et un bon nombre de sociétés de chasseurs-cueilleurs ne battent ni ne punissent leurs enfants. Comme Homo sapiens a été chasseur-cueilleur pendant plus des neuf dixièmes des 200 000 ans de son existence, il est possible que les hommes n’aient commencé à frapper leurs enfants qu’à partir de la révolution néolithique, c’est-à-dire il y a 10 000 ans seulement. L’agriculture et l’élevage ont pu amener les pères à contraindre par la force leurs enfants à des tâches nouvelles comme la garde des troupeaux loin des parents. D’autre part, la sédentarisation et l’usage des céréales ont pu provoquer un rapprochement des naissances, des réactions de frustration chez les aînés sevrés trop tôt,  l’irritation des parents et donc le recours à des moyens violents. Une fois l’habitude prise de frapper les enfants, elle a pu se perpétuer par simple reproduction de ce que les adultes avaient subi enfants. Elle a pu ensuite être érigée en principe sous forme de proverbes.

« J’en suis pas mort ! » Peut-être, mais les effets nocifs sur les corps et les esprits sont prouvés

C’est sur la santé physique, la santé mentale et les comportements que la violence éducative a les effets les  mieux prouvés. Des études récentes1 nous apprennent que les coups et les insultes accroissent les risques de maladies aussi graves que le cancer, les troubles cardiaques et l’asthme à l’âge adulte. La maltraitance physique figure aussi parmi les causes de la migraine2. Des châtiments corporels légers comme la fessée peuvent augmenter les risques de troubles mentaux3. Une étude menée à l’Université du Wisconsin4 a montré que les enfants fessés quand ils avaient moins d’1 an étaient plus susceptibles d’être déprimés et anxieux à l’âge de 5 ans. On commence même à voir, grâce à l’IRM, les effets des traumatismes sur le cerveau. Ainsi, des abus émotionnels et la maltraitance réduisent l’épaisseur du cortex somatosensoriel chez les femmes dans les régions du cerveau associées à la conscience de soi et à la régulation  émotionnelle5 . La maltraitance laisse des  traces dans la substance blanche du cerveau. Les enfants chez qui on constate ces traces ont plus de risques de développer en grandissant des troubles psychiatriques6. L’équipe de recherche du professeur Alain Malafosse, du département de psychiatrie de l’Université de Genève a même démontré que la maltraitance infantile ou des circonstances de vie difficiles laissent des traces dans l’ADN du sang des victimes et peuvent entraîner le  développement de psychopathologies comme le trouble de la personnalité borderline7 sur trois générations.
Ainsi, frapper son enfant, c’est courir le risque non seulement de lui porter atteinte, mais aussi de porter atteinte à ses enfants et petits-enfants. Enfin, selon une étude menée à l’Université du New Hampshire en 20098, les fessées réduisent le quotient intellectuel des enfants.
Concernant les comportements, on sait aujourd’hui que les châtiments corporels légers comme la fessée peuvent provoquer des désordres du comportement et des risques d’addiction à l’alcool et aux drogues9. Les punitions corporelles accroissent les risques de suicide à l’âge adulte10. Elles augmentent aussi les risques de problèmes sexuels : masochisme, tendance à recourir à la coercition verbale ou physique pour exiger une relation sexuelle, tendance à s’engager dans des comportements à risque sans protection. Des enfants simplement fessés à l’âge de moins d’1 an sont plus susceptibles d’être agressifs à l’âge de 3 ans11. Les traces laissées par la maltraitance dans la substance blanche du cerveau sont associées à une vulnérabilité plus grande aux addictions et aux drogues12. Enfin, les traumatismes subis dans l’enfance provoquent des lésions du cortex orbitofrontal qui peuvent prédisposer à la violence13.

Frapper, c’est banaliser, normaliser la violence

C’est le stress induit par les coups qui semble produire la plupart de ces effets. Les hormones du stress, dont l’action normale, en cas d’agression, est de nous préparer à fuir ou à nous défendre, deviennent toxiques et attaquent le système digestif et les neurones de certaines parties du cerveau quand la fuite et la défense sont impossibles, ce qui est le cas de l’enfant frappé par ses parents. De plus, lorsque la situation de danger se répète, par exemple lorsque les coups deviennent une méthode d’éducation, c’est l’ensemble du système immunitaire qui est affaibli par l’action répétitive des hormones du stress. Ainsi, frapper les enfants, c’est dégrader leur santé et ouvrir la porte de leur corps aux maladies.
Il faut ajouter à cela deux autres conséquences. Le niveau de violence éducative subi fixe souvent pour la vie le seuil de tolérance à la violence. La majorité des Français qui ont reçu gifles et fessées trouvent normal de donner des gifles et des fessées à leurs enfants. Dans les pays où l’on frappe les enfants à coups de bâton, ce sont les coups de bâton qui paraissent normaux et éducatifs.
D’autre part, quand des parents donnent à un enfant l’habitude que les conflits avec lui se règlent par des coups, ils créent dans son esprit et dans son corps une liaison entre conflit et violence. Une distinction claire entre ces deux faits est pourtant essentielle. Se trouver en conflit avec d’autres personnes est normal ; nous avons des volontés, des idées, des désirs qui peuvent provoquer des confrontations individuelles ou collectives. Mais ce qui n’est pas normal c’est de régler les conflits par la violence. Or, c’est précisément ce que les enfants apprennent sous les coups : « Je ne suis pas d’accord avec toi : je te frappe » ou bien « Je ne suis pas d’accord avec lui mais pour éviter la violence, je me tais et je me soumets. » Un des plus beaux rôles des parents est précisément d’apprendre aux enfants qu’avec leur intelligence et leur conscience morale ils peuvent, tout en s’affirmant, trouver des réponses non violentes aux conflits. Et cet apprentissage peut commencer dès le plus jeune âge. ◆

1 Journal of Behavorial Medicine, septembre 2012.
2
Étude de l’American Headache Society, 2010. Loin d’être bénigne, la migraine est, chez les femmes, parmi les dix premières maladies ayant un impact sur le handicap et l’altération de la qualité de la vie, et la vingtième chez les hommes.
3
Revue Pediatrics, 2 juillet 2012.
4
Journal of Marriage and Family, Volume 74, Issue 5, pp. 1054-1068, octobre 2012.
5
Étude menée à l’Hôpital de la Charité de Berlin et à l’Université McGill à Montréal en 2013.
6
Étude menée à l’Université du Texas Southwestern Medical School de Dallas en 2004.
7
Il s’agit d’un trouble de la personnalité consistant en une extrême difficulté à contrôler ses émotions.
8
https://www.oveo.org/les-chatiments-corporels-reduisent-le-quotient-intellectuel/
9
Revue Pediatrics, 2 juillet 2012.
10
Revue Nature Neuroscience, 22 février 2009.
11
Université du Wisconsin, 2012.
12
Université du Texas, 2004.
13
École polytechnique fédérale de Lausanne, 2013.

LA NÉCESSITÉ DE S'ACCORDER DES PAUSES

Extrait du numéro 63 de mars/avril 2017


*extrait du numéro 63 : Voie haute, voie basse

On entend souvent des parents, notamment de jeunes enfants, déplorer le fait de ne jamais  pouvoir s'accorder de pause. Pris dans l'engrenage d'un quotidien sans temps mort réparti entre soins aux enfants, activité professionnelle et tâches ménagères, ils sont nombreux à   exprimer ce besoin et leur difficulté à le satisfaire. Certains arrivent néanmoins à s'organiser afin de se ménager des moments rien que pour eux; d'autres ont pris le parti de considérer les choses autrement et envisagent de prendre des pauses sans forcément en exclure les enfants.  

Parfois, comme pour Julie, « la pause s'impose .» En réponse à une perte de poids et de patience, elle a trouvé «_[s]a solution égoïste: deux semaines en Guadeloupe sans mari ni enfant! Mes parents, mes beaux-parents et mon mari ont participé à l'achat des billets d'avion», ajoute t- elle. « C'était mon cadeau de Noël. »
Sans partir aussi loin ni opter pour une solution aussi radicale, il est tout à fait possible de  prendre du temps pour soi. Une après-midi par-ci, une heure par-là, ou même, parfois, un quart d'heure, suffisent à souffler, à prendre le recul nécessaire et à recharger ses batteries. Pour Christelle, c'est « une bonne marche, seule, un bain avec des soins et une bougie, de la relaxation, une soirée bricolage ou entre copines, se trouver une belle tenue, pour être féminine… des choses pour moi uniquement! »
À cela on pourrait ajouter: un rendez-vous mensuel, tel un cercle de femmes, hebdomadaire, comme un footing, quotidien, sous la forme d'une séance de yoga, mais aussi plus ponctuel, comme un dîner en amoureux. Il existe autant de manières de faire des pauses que d'individus et de familles, car tout cela s'articule bien entendu autour des autres membres du foyer et est à adapter à chaque situation. Le tout est de parvenir à le faire régulièrement ou, à tout le moins, dès que le besoin s'en fait sentir, pour éviter d'accumuler fatigue et frustration qui risquent de mener au burn-out. Pour cela, il est nécessaire d'apprendre à s'écouter, mais aussi entendre son entourage, qui reconnaît parfois avant soi les premiers signes de lassitude extrême. « Quand je commence à m'énerver pour tout, et surtout pour rien, c'est que je suis dans le rouge. Donc je fais un  break. Ce sont mes proches aussi qui me disent stop », reconnaît Christelle.
Parfois, c'est aussi, simplement, l'humeur, l'envie du moment, les opportunités qui se présentent et/ou le temps dont on dispose qui donnent l'impulsion. Ainsi, Claire alterne ces « échappées salutaires et indispensables en ce qui [la] concerne entre tour du pâté de maisons, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit – si tant est qu'un autre adulte se trouve dans la maison pour veiller sur les enfants pendant [son] absence! – quand le besoin de prendre l'air se fait vraiment impérieux, déjeuner avec une copine de temps à autres et séance de massage. Sans oublier un bon bain, une séance de farniente devant un film ou le plaisir de plonger dans un livre. »
Pour d'autres, comme les parents solo, cela semble plus compliqué. Entourage proche, soutien et relais sont alors plus que jamais indispensables ainsi qu'en témoigne Amélie: « Le fait de prendre du temps pour moi est vital mais très difficile question organisation. Je fais garder [mon fils] quelques heures par mon frère parfois pour boire un verre avec mes amies ou simplement pour aller faire une course – cela peut paraître idiot mais ça fait partie de mes petites bouffées d'oxygène! Sinon c'est une fois qu'il est couché que parfois je prends un bain – s'il n'y a rien à faire au niveau des tâches ménagères – ou, simplement, je reste dans mon lit à errer sur Internet. C'est aussi agréable de ne penser à rien. Après un temps à moi, je suis  heureuse de le retrouver et me sens bien plus volontaire et patiente. »  

Une pause pour et avec les enfants

Parfois aussi, le besoin d'une pause se fait sentir lorsqu'on n'arrive pas (ou plus) à prendre le recul nécessaire à la gestion de la situation. L'accueil des émotions, la répondance aux besoins des uns et des autres (y compris les siens propres) en un flux quasi continu nécessitent en effet une énergie et des  ressources considérables qui, si elles sont heureusement renouvelables, demandent parfois un temps de production un peu plus long. Ainsi, Coralie, maman de quatre enfants, envisage la pause comme « nécessaire également en gardant les enfants dans l’équation. Quand je lis des livres d’éducation, j’ai le sentiment de faire une pause, parce que je m’arme pour la famille. J’apprends les compétences qui vont me permettre d’apporter plus d’harmonie à la maison. Ce n’est plus une pause pour autre chose, c’est une pause pour eux. Pas avec eux, mais pour eux. […] Pour moi, voilà la pause fondamentale. Celle qui nous aidera à poursuivre plus sereinement. Celle qui non seulement aidera à débloquer la situation, mais également à nous rendre plus fort en tant que parent. Parce qu’on aura pris le temps de choisir la bonne solution. Il y a souvent plusieurs façons de voir les choses. Et ce n’est pas sous le coup de la colère qu’on va les voir positivement… Alors, mon astuce, si je ne dois en garder qu’une, c’est de faire des pauses, seule ou en couple, qui sont en fait des “moments éducation”, des moments où l’on prend du recul, pour pouvoir décider plus sereinement du chemin à prendre. Et c’est souvent un cercle vertueux: plus on trouve le temps de faire ces pauses, moins il y a de stress à la maison, et moins on en a besoin! »

 Il y a enfin un troisième type de pause que j'aimerais évoquer ici: c'est celle que l'on prend pour soi bien sûr, pour sa famille aussi puisque, qui dit maman (ou papa) détendu(e) dit aussi ambiance plus sereine à la maison, mais également celle que l'on prend avec ses enfants. En effet, pourquoi devrions-nous systématiquement envisager la pause comme excluant nécessairement les enfants? N'y a-t-il pas des activités qui, partagées avec l'un ou plusieurs de ses enfants, permettent, au moins autant si ce n'est plus que ces échappées « rien que pour soi », de recharger ses batteries, de remplir son réservoir affectif, de se sentir plein d'un regain d'énergie d'autant plus salutaire qu'il est partagé? Il y a bien sûr tous ces petits moments dans une journée où l'on peut prendre le temps de se détendre l'un près de l'autre ou les uns près des autres: tétées, bain, massages, histoires, promenades, discussions. Parfois, un bain pris avec son enfant sera aussi, voire plus, détendant qu'un bain qu'on aura réussi à prendre seul! Mais on peut aussi penser aux nombreuses activités que l'on aura plaisir à faire avec ses enfants, comme les activités artistiques (musique, chant¹, danse,  peinture, etc.) ou sportives (sans s'inscrire dans un club, on peut déjà aller à la piscine, faire du vélo…), qui se prêtent particulièrement bien à ces moments d'échanges, loin de toute contrainte inhérente au quotidien, et où chacun peut s'épanouir à son rythme. Certaines de ces disciplines s'ouvrent désormais aux familles et l'on peut envisager, par exemple, de venir chanter, peindre ou danser avec son enfant. Ces initiatives sont encore assez peu nombreuses mais commencent néanmoins à se développer. Et puis, c'est en créant la demande que l'on a une chance de voir s'étoffer l'offre, alors, n'hésitons pas à demander, lorsque l'on trouve une activité qui nous motive en famille, si l'on peut venir pratiquer en tandem, voire plus! Enfin, lorsque nous sommes parents de plusieurs enfants, pensons aux moments privilégiés que nous pouvons passer avec l'un d'entre eux. De même que l'on se réserve parfois des moments en amoureux avec son conjoint, ne négligeons pas l'importance de ces moments à deux avec chacun de nos enfants. Finalement, n'est-ce pas la société qui nous encourage à passer du temps sans nos enfants, en ne favorisant ni les lieux ni les activités ouvertes à tous? Mais aussi le modèle de la famille nucléaire, voire mononucléaire, et l'absence  d'alloparents² qui nous font parfois ressentir si cruellement le besoin de faire une pause?

À nous de créer de nouveaux réseaux afin d'y trouver le soutien dont nous manquons, de développer de nouvelles activités susceptibles de réunir enfants et parents autour d'un même objectif: le plaisir de partager, d'être ensemble, tout simplement!

1_Voir notamment le dossier du n° 62 de Grandir Autrement consacré à la musique.

2_Voir les articles de Claude Didierjean-Jouveau à ce sujet, dont le dernier, paru dans le n° 62 de Grandir Autrement.


11e journée française de l'allergie

La Journée Française de l’Allergie est organisée à l’initiative de l’Association Asthme & Allergies, avec le soutien des laboratoires ALK, Stallergenes Greer et de la société Thermo Fisher Scientific et en partenariat avec l’Association Nationale de Formation Continue en Allergologie (ANAFORCAL), la Société Française d’Allergologie (SFA), le Syndicat National des Allergologues (SYFAL), l’Association Française pour la Prévention des Allergies (AFPRAL), le Réseau National de Surveillance Aérobiologique (RNSA), la Fédération Française d’Allergologie (FFAL), l’Association Française de Promotion de la Santé Scolaire et Universitaire (AFPSSU) et avec le parrainage de la WAO (World Allergy Organisation).

A l'occasion de cette 11e journée française de l'allergie retrouvez notre dossier extrait du numéro 39 et consacré aux allergies et intolérances en intégralité : 

Sans la musique la vie serait une erreur...

article extrait du numéro 62 de janvier/février 2017


 *extrait du numéro 62 : Les enfants et la musique

« Sans la musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil », écrivait en 1888 le philosophe allemand Friedrich Nietzsche dans Le Crépuscule des idoles. Il n’exprimait pas par cette formule un « simple » attachement personnel à la musique  Mais plutôt l’idée que, pour reprendre les termes d’Éric Blondel, « la musique ne  constitue pas un des agréments accessoires, utiles ou nécessaires de la vie, elle est, bien plus, le signe de la perfection de la vie, elle exprime la vie en soi, en tant que telle, dans sa perfection, dans son essence la plus intime1. »

Et il n’y a pas d’humanité sans musique.
Les premiers instruments de musique remontent au moins à 35 000 ans mais la pratique de la musique est sans doute beaucoup plus ancienne. Où que nous allions sur la planète, la musique est toujours présente. Les  époques, les communautés, les cultures, les civilisations, les valeurs, les sentiments, les idées, s’expriment par la musique qui est un langage universel. La musique nous enveloppe dès nos premiers mois de vie dans la matrice maternelle.
La musique a bien quelque chose d’essentiel qui définit notre humanité, qui exprime nos forces vives, notre  corps, nos émotions, notre amour de la vie, la vie tout simplement.

Images musicales de l’enfance

Quand je pense à mon enfance, j’entends de la musique. Chaque souvenir, ou presque, est accompagné d’un rythme ou d’une mélodie, ceux qui étaient effectivement joués lors de l’événement dont j’ai conservé la trace mentale, ou ceux qui « colorent », habillent d’une texture sonore, l’époque de ma vie dont l’événement mémorisé fait partie. Un peu comme si mes souvenirs étaient eux-mêmes traduits en musique. Mais, en fait, mon enfance a  réellement été emplie de musique. Mes parents n’étaient pas musiciens, même si mon père jouait du flûtiau quand, enfant, il gardait les moutons. En revanche, dès qu’ils le pouvaient, ils passaient un disque  vinyl ou une bande magnétique voire, mieux, ils faisaient venir des musiciens à la maison, souvent, notre jeune  voisin accordéoniste de talent. Quand je pense à mon enfance, je vois des lumières et j’entends les rires de mes parents et de leurs amis... et l’accordéon. Ma première émotion esthétique, je l’ai vécue en entendant une petite formation tsigane, essentiellement composée de cordes, que des amis de mes parents avaient fait venir pour fêter la naissance de leur petit-enfant ; j’avais à peine 10 ans et j’en ai pleuré de joie.

Depuis, la musique est devenue un des grands amours de ma vie. Elle n’était pas un simple ornement de mon existence ; elle en exprimait l’essence. Ma seconde émotion esthétique a été Maria Callas, à l’âge de 15 ans. Pour moi, rien n’est plus à même d’exprimer la force de la vie que l’opéra et c’est pour cette raison que j’ai fait mien cet aphorisme de Nietzsche, « Sans la musique, la vie serait une erreur… »

Tout un univers sonore...

J’ai certes un peu pratiqué le chant, le hautbois, le piano mais je ne suis pas devenue une grande musicienne. Cependant, il n’est pas nécessaire d’être musicien aguerri pour être mélomane. Les hommes de ma vie ont été, dans des styles différents, des amoureux de la musique aussi.
Comme moi, mes enfants ont grandi dans un environnement imprégné de musique. Celle-ci est très présente  dans notre quotidien, soit que nous l’écoutions, soit que nous la pratiquions (à un niveau modeste mais dans le bonheur du partage), soit que nous en parlions. Mais la transmission de mon amour pour la musique ne se fait pas de manière intentionnelle et dirigée, consciente et volontaire. Je n’ai pas de projet eu égard à la musique pour mes enfants. Je ne leur impose pas une « éducation » ou une pratique musicales. Je n’utilise pas de CD d’éveil musical.
Simplement, nous écoutons la musique qui nous plaît, celle que nous voulons découvrir. La transmission se fait par imprégnation, de façon quasi inconsciente. C’est tout un univers sonore dans lequel ils baignent depuis leurs premières perceptions. Je me contente d’être ce que je suis, et en étant ce que je suis, ipso facto, la musique est là. C’est un élément naturel, comme l’eau pour un poisson, c’est un fluide vital comme l’air pour les animaux terrestres, c’est une nourriture sensorielle et affective comme les caresses que l’on donne à un enfant. Nos enfants vivent la musique au quotidien, au cours des repas, durant les tâches ménagères, dans la voiture.
Nous avons notre musique de petit-déjeuner, notre musique d’automne, notre musique « pantoufle » (quand nous sommes épuisés et que nous voulons juste nous blottir dans un cocon musical rassurant), etc. Quand nous écoutons de la musique, nous pouvons le faire distraitement, en faisant autre chose. Certains mémorisent et comprennent mieux ce qu’ils lisent s’ils le font dans un environnement musical quand d’autres sont dérangés. Mais souvent, nous écoutons activement une œuvre que nous avons choisie à la médiathèque musicale ou   achetée. Il va sans dire que David Bowie ou Charles Aznavour ont autant d’intérêt pour nous que Bela Bartok ou Richard Wagner, le blues ou Steve Reich. Nous nous installons comme d’autres le feraient pour regarder un film, et nous sommes attentifs à ce que nous entendons, captivés par ce que nous écoutons comme nous le serions par les images du film. Nous en parlons aussi beaucoup, passionnément. Nous discutons de ce que nous avons ressenti à l’écoute de tel ou tel disque. Nous sommes dans une démarche active mais spontanée de découverte et d’apprentissage. Nous essayons d’analyser l’œuvre. Nous partageons des éléments historiques qui nous   permettent de mieux comprendre l’importance d’un musicien, d’un compositeur. Nous comparons plusieurs interprétations d’une même œuvre et élisons nos favoris… Quand nous la pratiquons, nous le faisons en famille. Nous chantons des chansons tous les soirs à nos plus petits avant le coucher, cela fait partie du rituel, après la lecture de quelques livres. Nous chantons dans la voiture, dans le train, dans des chorales et des ensembles vocaux. Une vie tout en musique…

Une vie sans musique

Au détour d’une discussion sur la musique, j’ai découvert le point de vue suivant : si les parents donnent une culture musicale à leurs enfants, c’est bien ; s’ils n’en donnent pas, c’est tout aussi bien. Une culture peut passer par la musique ou pas. L’éveil musical, c’est politiquement correct, mais ce n’est pas indispensable. La vie sans musique, ça existe, ce n’est ni mieux, ni moins bien. Cette considération m’a laissée profondément perplexe. D’un côté, je suis d’accord qu’il ne faut pas vouloir à tout prix « éveiller », « éduquer » son enfant à un genre de musique qu’on n’écoute pas soi-même. Toute éducation qui n’est pas « authentique », au sens de Jean-Pierre Lepri2, a quelque chose d’aliénant. En revanche, « la vie sans musique », je n’y crois pas un seul instant. On ne connaît pas de culture, de société sans musique, où la musique n’est pas présente d’une manière ou d’une autre, où elle n’a pas une fonction ou une autre, d’agrément, de cohésion sociale, d’expression artistique ou de valeurs. Qui ne connaît pas Michael Jackson ou Mozart ? Ce sont des pièces majeures de notre culture. La musique est parfois l’objet d’une intention éducative, d’une transmission volontaire et organisée. Mais la plupart du temps, elle est là, sans même que l’on en ait conscience. La musique est un fait social universel. Et chacun transmet forcément une certaine culture musicale, que ce soient des œuvres de musique dite savante ou des chansons populaires ou encore des berceuses. L’enfant est naturellement éveillé musicalement. C’est cette imprégnation culturelle qui constitue le premier éveil musical de l’enfant. La musique, c’est la vie, impossible d’y échapper ; à la télé, dans la publicité ou dans les films, dans la rue, les couloirs du métro, sous la douche ou en endormant son enfant. Pas seulement le concerto pour la main gauche de Maurice Ravel, mais aussi les chansons d’Édith Piaf, d’Oum Kalthoum ou de Beyoncé, la musique des Beatles ou de NTM, des airs dont on ne connaît ni le titre, ni l’interprète, entendus dans une publicité pour des pâtes alimentaires, lors d’une fête d’anniversaire, chez des amis, etc. Tout cela est de la musique. Il est triste que des gens puissent penser que, lorsqu’ils écoutent leurs disques ou leur station de radio préférés, ils ne transmettent rien à leurs enfants, ils ne les éveillent pas musicalement.

L’éveil musical n’est pas forcément un temps à part, dans un lieu à part, avec un « expert » qui transmet des  contenus à part de l’environnement naturel des enfants. Si l’on pouvait comprendre que la musique est une force vive qui exprime l’humanité de mille manières, on pourrait l’aborder d’une manière plus libre et l’on cesserait de penser qu’il y a une « bonne » musique réservée à une élite. La musique est pour tous, universelle et  intemporelle. ◆

1 https://leportique.revues.org/212

2 http://education-authentique.org/ et lire Éducation authentique, à paraître aux éditions Myriadis en février 2017.


La qualité EST la quantité

extrait du Hors série 10

*extrait du hors série 10 : Education bienveillante

« Ce n’est pas la quantité mais la qualité qui compte », dit-on souvent. Par exemple, « il vaut mieux un seul ami fidèle et présent qu’une ribambelle de copains qui  disparaissent quand on en a besoin ». Ou encore, en matière de présence du parent auprès de l’enfant, « ce n’est pas la quantité qui compte mais la qualité ». C’est  probablement vrai dans de nombreux cas mais du point de vue de l’enfant, cette différence entre qualité et quantité n’a pas de sens. Pour l’enfant, la qualité est la quantité. »

Il est assez habituel de distinguer la quantité et la qualité comme deux valeurs opposées. Le point de  vue selon lequel la qualité a plus de valeur que la quantité prend le contrepied d’un point de vue, qui peut sembler naturel, selon lequel « plus (de nourriture, d’argent, de jouets, de vêtements, etc.), c’est mieux ». En effet, les  humains ont, semble t-il de tout temps, « naturellement » cherché à amasser des richesses matérielles. L’abondance est signe de puissance et de maîtrise. Toutefois, les plus anciens sages dénoncent la vanité de l’accumulation des biens matériels, jugeant que la richesse rend malheureux. Comme remède à l’insatisfaction persistante de celui qui amoncelle désespérément les possessions, ils proposent de privilégier la qualité : savourer l’instant présent, s’émerveiller des « petits riens », jouer avec ses enfants, rire avec ses amis… Et ils n’ont sans doute pas tort. Mais on peut difficilement imaginer pouvoir vivre ces expériences de qualité sans prendre le temps de les laisser advenir. Cette distinction entre quantité et qualité n’a sans doute plus de sens quand il s’agit de choses qui nécessitent du temps.  

Des besoins biologiques intenses

Du Paléolithique moyen aux temps modernes, les mères ont toujours « travaillé ». Mais ce qui caractérise notre époque et nos sociétés dites occidentales, c’est ce que les mères font de leur progéniture quand elles partent travailler. Confier son enfant à d’autres personnes, de façon quasi systématique, huit heures par jour voire plus, cinq jours par semaine, est une situation inédite dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui encore, dans certaines parties du monde, les femmes emmènent leurs enfants avec elles quand elles se rendent au « travail ». Si les femmes ont globalement salué la mise en place des structures de garde comme un outil de libération vis-à-vis de la « malédiction de leur condition biologique », beaucoup se sont retrouvées tiraillées par un sentiment de culpabilité face à une situation ressentie comme contrenature. Il ne s’agit pas là de la culpabilité induite par la culpabilisation souvent inconsciente d’une société encore profondément empreinte de l’idéologie patriarcale qui  assigne aux femmes une place bien étriquée auprès des enfants. Il s’agit bien plutôt du sentiment de déchirement viscéral que ressentent la majorité des mères qui déposent leur bébé tous les matins à la crèche ou chez  l’assistante maternelle ou leur bambin à l’école maternelle. Pour les enfants en revanche, les bébés notamment,  bien plus qu’un bouleversement psychologique, la séparation constitue un bouleversement biologique d’envergure. Confié en garde, le bébé n’est plus nourri de la même manière, il entre en contact pendant une  partie considérable de la journée avec un environnement bactérien non familier, à une période d’immaturité immunitaire, il n’est probablement pas porté et bercé autant qu’il le serait par ses parents, etc. En réalité, c’est également un bouleversement biologique pour les mères, notamment quand elles allaitent leur enfant ; les rythmes de production du lait changent, les séparations plus longues peuvent induire un retour de couches plus précoce, le climat hormonal se modifie signalant qu’une autre grossesse est possible (mais est-elle souhaitable  ?).

Les corps de la mère et du bébé forment un écosystème cohérent, ils ont besoin l’un de l’autre, pas seulement quelques heures par jour car quelques heures ne suffisent pas au maintien des rythmes biologiques de la dyade mère-enfant ; ils ont besoin de beaucoup de temps ensemble… Que serait un allaitement sans une bonne quantité de temps à offrir à son enfant et à son propre corps ? Allaiter, ce n’est pas seulement nourrir ; c’est une fonction biologique bien plus globale.

L’allaitement constitue une part importante du dispositif immunitaire de l’enfant, pas seulement parce que le lait  contient des anticorps, mais aussi parce que le contact physique qu’il induit favorise un climat biochimique qui  améliore l’immunité. Ce contact physique permet de réguler bien d’autres constantes biologiques de l’enfant, en plus de répondre adéquatement à son besoin vital d’affection. La plupart des bébés ont besoin de téter souvent les premières semaines pour stimuler la lactation de leur mère et leur propre croissance. Que signifierait une recommandation du type « mieux vaut des tétées de qualité que des tétées en quantité » ? Tout simplement la ruine de la lactation de la mère et la fin de l’allaitement… En réalité, ce qui vaut pour l’allaitement vaut en général quand on élève des enfants. Les neurosciences et, avant elles, la théorie de l’attachement nous aident à mieux comprendre le besoin intense et vital de relations affectueuses stables et assidues des enfants.  

Une distinction artificielle et absurde

Les corps savent sans doute tout cela, mais pas les intellects qui cherchent des justifications aux idéologies qui les dominent. C’est ainsi qu’est né le mythe de la qualité de présence parentale comme supérieure à sa quantité. Nous nous sommes convaincus qu’il valait mieux passer peu de temps avec nos enfants, mais un temps de qualité, que beaucoup de temps, ce qui pourrait même prétendument être source de tensions et de conflits. Il fallait bien rassurer les mères… Mais les bébés et les enfants ne sont pas dupes, eux. Et surtout, le manque de relations affectueuses s’inscrit dans leur corps et dans leur psyché ; leur développement physique et psychique est étroitement corrélé à la quantité de soins reçus. De leur point de vue, la qualité de présence, c’est la quantité   de présence, précisément, ce qu’on pourrait appeler la disponibilité.

C’est dans la disponibilité que la qualité peut se développer. Comme l’affirme la journaliste Anne Sinclair 1, « il ne peut pas y avoir de qualité s’il n’y a pas quantité. Vous n’êtes pas immédiatement [et j’ajouterais, entièrement] disponible cinq minutes par jour ; c’est si vous êtes disponible pendant une heure que vous aurez cinq minutes de vraie qualité. » Les enfants n’ont bien sûr pas toujours besoin d’une disponibilité active ; ils ont juste besoin que leurs parents soient « à disposition » et ils ont besoin de temps pour exprimer à leurs parents qui ils sont. Ce  n’est pas en levant la tête vers le ciel nocturne cinq minutes dans une position inconfortable qu’on pourra apercevoir une étoile filante ; mais si on s’allonge confortablement et longuement sous la voûte céleste, on en apercevra plusieurs et nos yeux, peu à peu accoutumés à l’obscurité, commenceraient à distinguer des étoiles qu’ils n’auraient jamais pu appréhender en quelques instants furtifs d’observation.

De la même manière, on ne peut pas connaître ses enfants, et donc répondre adéquatement à leurs besoins, si on ne prend pas le temps de les admirer. Nous sommes malheureusement conditionnés à accepter un état de restriction quasi permanent, ce dès la naissance, dans un état de manque de relations humaines chaleureuses chronique. Or le bonheur et la plénitude sont irréalisables sans abondance de câlins, de mots d’amour, de présence, de disponibilité. Comment avons-nous pu nous laisser convaincre du contraire ? ◆

1 Télé Obs, 29 avril 1994

CHANGER L'IMAGE DES MATHÉMATIQUES

Entretien avec Mickaël Launay



Si vous n'avez pas encore vu une vidéo de la chaîne Youtube Micmaths¹, nous vous  encourageons vivement à découvrir les mathématiques selon Mickaël Launay avec, par exemple, « La face cachée des tables de multiplication » ou la série des vidéos sur la quatrième dimension.
Mickaël Launay n'a pas son pareil pour clarifier des problèmes mathématiques complexes ou pour présenter sous un jour inédit et surprenant des concepts dont on croyait avoir fait le tour ; et cela, toujours dans un esprit ludique.
Ce talent naturel et un enthousiasme communicatif ont fait le succès de ses vidéos et, d'une manière générale, de son activité de médiation scientifique dont le but n'est rien  moins que changer l'image que l'on se fait habituellement des mathématiques comme une « matière » fastidieuse et abhorrée. Le chercheur en neurosciences Idriss Aberkane² qualifie ses vidéos de « gastronomie trois étoiles » de l'enseignement des mathématiques.
Dans le cadre de notre dossier, nous ne pouvions pas ne pas  questionner le vulgarisateur de génie qu'est Mickael Launay sur son expérience, aussi exigeante que créative et divertissante, de diffusion grand public de la culture  mathématique.

Grandir Autrement : À l'école, les mathématiques semblent fortement liées au langage et à l'explicitation.  On m'a rapporté une affirmation d'un professeur de mathématiques de secondaire : « Les maths, c'est du français   ! Si vous voulez être bons en maths, soyez bons en français ! » La formule est sans doute  caricaturale mais on ne peut nier cette dimension verbale et écrite des mathématiques. Est-ce cela qui  bloque les enfants à l'école ? Sinon, quels sont, selon vous, les principaux blocages des enfants (et de leurs parents !) pour appréhender les mathématiques ?

Mickaël Launay  : Je ne suis qu'à moitié d'accord sur le parallèle entre les maths et le français. S'il y a sans  doute des points communs, il y a aussi des points de divergence assez forts entre les deux disciplines. En tant que science, les mathématiques ont une objectivité que le français n'a pas. Pourquoi le mot « hibou » prend-il un « x » au pluriel ? Il n'y a pas spécialement de raisons logiques à invoquer, ce n'est qu'une convention qui aurait pu être différente. Si on demande en revanche pourquoi il n'est pas possible de diviser un nombre par 0, cette fois, il y a des raisons objectives, il est possible de l'expliquer et de le comprendre. Il existe de nombreuses langues différentes et un même mot ne va pas s'écrire de la même manière d'un pays à l'autre alors que 2+2 sera toujours égal à 4 où que vous vous trouviez sur la planète. Au fil de l'histoire, les mathématiciens ont inventé un langage et une écriture spécifiques pour les mathématiques (avec des symboles comme +, x, ω, etc.), mais il ne  faut pas confondre contenu et contenant. Faire des mathématiques, c'est avant tout comprendre des concepts, jongler avec des idées. À peu près à tous les niveaux du système scolaire, on trouve des enfants qui apprennent les règles mathématiques comme des règles de français, et à mon avis, c'est très dommageable. Je me souviens avoir rencontré un prof de maths qui pour faire une blague à ses élèves (des 6è si je me souviens bien) leur avait annoncé au début d'un cours que suite à une réforme des programmes, l'aire du triangle était désormais égale à (base x hauteur)/3 (et non plus (base x hauteur)/2 !). Quelques élèves avaient timidement exprimé une certaine incompréhension, mais beaucoup d'autres ont noté la nouvelle formule sans en être particulièrement émus. C'est assez édifiant de voir que, pour ces élèves, les mathématiques peuvent être réformées comme on réforme l'orthographe. En maths, il est avant tout important de comprendre le sens de ce que l'on fait et, malheureusement, non seulement ce sens échappe à de nombreux élèves, mais, en plus, certains ne semblent même pas réaliser que les maths peuvent avoir un sens. 


•De toute façon, les mathématiques écrites ne sont que la face émergée de l'iceberg. Avant la  formalisation et l'explicitation écrite du raisonnement, il y a l'intuition, la réflexion, la conception d'hypothèses que l'on teste et qui peuvent être des fausses pistes, les rectifications, les approximations, les errements, les erreurs, qui font des mathématiques une activité vivante. Il n'est pas évident qu'on apprenne aux enfants à réfléchir vraiment (ni qu'on les autorise à avoir la « bonne réponse » sans utiliser la méthode apprise en classe !). On semble leur demander au contraire d'appliquer des procédures  mécaniques (algorithmes, méthodes).

Oui, ce qui est important en maths (et en science en général), c'est avant tout la démarche. Comment, en partant des données, on formule des hypothèses, on les teste, on les affie, on se trompe, on reformule, puis on démontre rigoureusement pour obtenir un résultat de la fiabilité duquel on est certain. Je crois que ceci est plus important que le contenu même de ce que l'on apprend. Parce que, franchement, une grosse partie de ce que l'on apprend au collège et au lycée est d'une parfaite inutilité dans la vie de tous les jours et dans la plupart des métiers.
L'important, ce n'est pas de savoir résoudre tel ou tel type d'équation, mais de comprendre la méthode et d'apprendre à réfléchir. 

•De nos jours, on commence à enseigner les mathématiques de plus en plus tôt, en maternelle même. D'un enfant qui apprend à comparer deux quantités, on dit qu'il fait des maths. Et pour dédramatiser une situation de blocage mathématique, souvent, on explique à un enfant (et à ses parents) qu'une situation typique du quotidien comme effectuer des partages équitables de tarte, c'est en fait des maths. Or partager une tarte en trois, c'est juste partager une tarte en trois. Est-ce vraiment une « bonne » façon d'expliquer ce que sont les maths ? Et si vous deviez expliquer à un enfant de, mettons, 7 ou 10 ans ce que sont les maths, comment vous y prendriez-vous ?

Les maths sont la science des objets abstraits. Et ça, il est possible de l'expliquer très tôt aux enfants. Il ne faut pas confondre le nombre 3 avec trois pommes ou trois crayons, le nombre 3 n'existe pas dans la réalité physique. Les enfants adorent ça.! Ils ont beaucoup d'imagination et c'est quelque chose de très jubilatoire pour eux de manipuler des concepts qui n'existent que dans leur tête, un peu comme des personnages de contes. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas de matériel. Les objets sont très utiles pour fixer sa pensée : on peut représenter le nombre 3 avec des pommes comme on peut représenter un château fort avec une boîte en carton. De même en géométrie quand on leur explique qu'une droite n'a pas d'épaisseur et se prolonge à l'infini. Quand on trace «.une droite.» à la règle, ce n'est qu'une approximation d'une idéalité qui, encore une fois, n'existe que dans nos cerveaux.
Dans le fond, l'abstraction fait plus peur aux adultes qu'aux enfants. J'aime bien faire le parallèle avec  l'apprentissage des langues étrangères. À peu près tout le monde est d'accord pour dire que plus un enfant apprend une langue jeune, plus il apprend vite et efficacement. Pour les maths, en revanche, si on constate que des enfants de 10 ans ont des difficultés avec une notion, on a tendance à dire «.ils sont trop jeunes, il faudrait apprendre ça un peu plus tard.». Je pense que c'est une erreur. Bien souvent, les concepts mathématiques gagneraient à être appris plus tôt. 

•Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire de la médiation en mathématiques et surtout  de proposer vos formidables vidéos ?

Quand j'étais au lycée, un prof de maths organisait tous les lundis un club de jeux mathématiques. Je suis tombé dedans à cette époque et je n'en suis plus sorti. Cela fait maintenant plus de quinze ans que je fais de la  médiation. Au début, ce n'était que sur mon temps libre et puis, quand j'ai eu fini mes études, j'ai décidé d'en faire mon métier. Quand j'ai commencé mes vidéos en 2013, je ne me doutais pas de l'ampleur que ça allait prendre, ce n'était qu'une façon de diffuser la culture mathématique parmi tant d'autres. Les thèmes que je propose dans les vidéos, je les ai souvent testés avant face à un « vrai » public. Ça me permet de me rôder et de mieux appréhender la façon dont les gens qui vont me voir sur Internet vont recevoir ce que je dis. 

•Aujourd'hui, animez-vous des ateliers auprès d'enfants ? Si oui, quels âges et que proposez-vous en général               ?

J'aime beaucoup varier les âges et les types d'atelier. J'en fais de la maternelle jusqu'au lycée et dans différents contextes. Certains sont en classe, avec les profs, d'autres sont des ateliers périscolaires. Ce que j'aime  particulièrement quand je vais devant une classe, c'est ne rien préparer et improviser en fonction des questions des jeunes. Au début, ils sont souvent un peu timides et puis assez rapidement, ça se met à fuser. C'est très rassurant finalement, les enfants et les ados ont une curiosité naturelle. Ils ont envie d'apprendre des choses, mais c'est évidemment bien plus efficace quand cela vient d'eux. 

•Les « maths ludiques », est-ce que c'est «sérieux  » (pourrait demander un parent dubitatif)  ?

Et si ça ne l'était pas, est-ce que ce serait grave.? C'est une idée qui est assez insidieusement cachée dans notre culture que les choses doivent être sérieuses, graves, voire sinistres pour avoir de la valeur. Et surtout, qu'il faut souffrir en travaillant, sinon il n'y a pas de mérite ! Le jeu est un mode d'apprentissage très naturel et très efficace. D'ailleurs la majorité des mathématiciens pratiquent leur discipline comme un jeu. Je crois que beaucoup de grands savants n'étaient pas des gens sérieux. 

•Si vous étiez professeur de maths en collège, comment expliqueriez-vous ce qu'est le calcul littéral aux élèves (premier grand moment de perplexité pour les enfants dans leur « carrière » d'élève)? Et au lycée, la notion de fonction (second moment de perplexité) ?

Le calcul littéral n'est né qu'à la Renaissance avec le mathématicien français François Viète. Auparavant, les  maths étaient écrites dans le langage courant, c'est ce que l'on appelle l'algèbre rhétorique. À cette époque, une équation pouvait ressembler à ça.: «.À mon nombre, j'ai ajouté trois et j'ai trouvé sept. Combien vaut mon  nombre ?». Je pense qu'il est utile avec les enfants de commencer à poser les équations de cette manière. Et puis peu à peu, on va pouvoir abréger ces notations. Souvent, l'idée d'abréger va même venir des enfants eux-mêmes. Parce que c'est vraiment pénible d'écrire à chaque fois une phrase entière par équation. Alors, peu à peu, on va commencer à écrire « Le nombre  cherché plus 3 égale 7 », et puis « Nombre + 3 = 7 », et puis « Nb +  3 = 7 », et puis « x+3=7 ». Il ne faut pas que ça se fasse trop vite. Il peut y avoir plusieurs semaines, voire  plusieurs mois entre chacune de ces étapes. De cette façon, les abréviations du calcul littéral sont vécues comme un soulagement par les enfants et sont adoptées très naturellement. Pour les fonctions, comme je le disais auparavant, cela fait à mon avis partie des notions qui gagneraient à être abordées beaucoup plus tôt. Dès 6/7 ans, il est possible d'en parler. Il y a un jeu que j'aime beaucoup : un enfant pense à une fonction. Les autres doivent deviner la fonction en lui posant des questions du type «.Que donne ta fonction si on lui donne un 7 ? » Réponse.: « Elle donne un 8 ». « Et si on lui donne un 3 ? » Réponse.: « Elle donne un 4 », etc. Les enfants finissent par deviner que cette fonction fait « plus 1 », puis un autre enfant imagine une autre fonction et la fait deviner à son tour. Ce jeu permet aux enfants de manipuler les nombres qu'ils sont en train de découvrir et cela fait travailler leur imagination, car ils cherchent à inventer des fonctions toujours plus originales. Et bien souvent, ils nous surprennent ! Je me souviens d'un enfant (en CM1 si je me rappelle bien) qui avait pensé à la fonction qui renverse les nombres : 6 devient 9, 8 reste 8... Il avait été bien embêté quand un camarade lui avait demandé ce que donnait la fonction pour 3. Ça a été l'occasion de dire que les fonctions peuvent avoir un « domaine de définition » et ne marchent pas forcément pour tous les nombres. Ce jeu peut les accompagner sur plusieurs années à mesure qu'ils découvrent de nouveaux nombres et de nouvelles opérations.
Cela peut même rattraper le calcul littéral. Un enfant pense à la fonction qui fait « plus 1 » puis « multiplié par 2 »  et un autre prétend avoir deviné qu'il s'agit de la fonction qui fait « multiplié par 2 » puis « plus 2 ». On se rend compte que ces deux fonctions ont l'air de toujours donner le même résultat, alors on essaye de l'expliquer et on finit par trouver l'identité 2(x+1) = 2x+2 qui est vraie pour tout nombre x. Alors on se met d'accord sur le fait qu'il s'agit bien de la même fonction et que la réponse est bonne.

1 https://www.youtube.com/micmaths
2 Voir l'article « Déguster des mathématiques – Entretien avec Idriss Aberkane » p. 21-22-23.

Extrait du numéro 61 de novembre/décembre 2016

Le syndrome de KISS



Dans mon livre sur les pleurs des bébés1, j’écris à un moment que face à un bébé dont on  j’arrive pas à apaiser les pleurs, « plutôt que de dire comme certains que c’est sans doute que le bébé a “besoin de pleurer”, il serait alors plus juste de se dire – et de dire au bébé – qu’on n’a pas trouvé pourquoi il pleure, qu’on est vraiment désolé pour lui et qu’on espère qu’il va aller mieux bientôt…»

Selon moi, un bébé qui pleure est un bébé qui exprime un besoin (faim, froid, chaud, besoin d’affection, etc.) ou qui ne va pas bien, pour une raison ou pour une autre. Ses pleurs sont un appel à l’aide : s’il vous plaît, faites en sorte que la cause de ma souffrance, de mon mal-être, disparaisse ! Et combien de fois cet appel à l’aide ne rencontre pas de réponse ? Si ce n’est «ça va passer», «les bébés pleurent, c’est normal», «il a besoin de décharger»…
Combien de bébés ont pleuré des jours avant qu’on s’aperçoive qu’ils souffraient d’une otite ? Combien ont souffert pendant des mois de reflux gastro-œsophagien (RGO) non diagnostiqué (allant parfois jusqu’à la terrible œsophagite)?
Tout récemment, j’ai découvert un syndrome encore trop peu connu et qui peut engendrer des souffrances jusqu’à l’âge adulte : le syndrome de KISS2.

De quoi s’agit-il ?

Le syndrome de KISS est causé par « un blocage de la jonction crânienne, entraînant des tensions en permanence dans le corps qui peuvent se traduire par des perturbations de la symétrie (un oeil plus petit  ou plus enfoncé que l'autre, une mâchoire plus proéminente que l'autre, corps en inclinaison, en forme de C, tête penchée, hyper-extension de la tête...) et des difficultés d’ordre nerveux et/ou digestif 3.»
Parmi les symptômes possibles, on trouve : tête bloquée d’un côté, corps en forme de virgule, pleurs fréquents, bébé aux besoins intenses (ou à l’inverse, bébé très/trop « tranquille ») et, conséquence de tout cela, parents épuisés, démunis, perdus, incompris, en burn-out, au bord de la crise de nerfs.
D’après Heiner Biedermann, le médecin allemand qui a identifié le syndrome, cela pourrait concerner jusqu’à 5 % des nouveau-nés.

Bébés aux besoins intenses    ?

Personnellement, le concept de « bébé aux besoins intenses » (BABI) m’a toujours un peu gênée. N’est-ce pas souvent une façon de coller une étiquette sur le bébé en cachant le fait qu’on ne sait pas vraiment pourquoi il est ainsi, si demandeur, pleurant beaucoup quoi qu’on fasse ?
Un certain nombre de ces « BABI » ne seraient-ils pas en fait des bébés KISS ?
En tout cas, Nela témoigne en ce sens4 : « Très tôt, on m'a parlé de bébé aux besoins intenses. L'écharpe à laquelle je tenais tant n'a servi que peu de fois, j'ai dû ruser et saucissonner mon  fils dans un mei-tai si je voulais le porter, mais il s'arquait toujours en arrière et la tête penchée du même côté. J'ai songé à un RGO, aux coliques, aux allergies... Mais aucune des pistes envisagées ne correspondaient à mon bébé. [Grâce au traitement, certains] symptômes disparaissaient, et je me disais que j'avais un BABI qui dormait peu et était très tendu. Après tout, d'autres mamans décrivent leur bébé comme cela... C'est  après un burn-out causé principalement par presque deux ans de nuits inexistantes qu'on m'a parlé du syndrome de KISS. »

Attention quand même à ne pas, tout d’un coup, « voir des KISS partout » ! Il s’agit d’un syndrome bien précis, à faire diagnostiquer – et éventuellement traiter – par des praticiens expérimentés. Mais quand c’est bien le cas, le soulagement (pour les parents comme pour l’enfant) est au bout du chemin. Non, l’enfant ne pleurait pas « parce qu’il avait besoin de décharger » !

1 Ne pleure plus bébé !, Éditions Jouvence (2008). /
2 KISS est une acronyme pour « Kopfgelenk induzierte Symmetrie Störungen » qui signifie « Perturbations de la symétrie induites par les articulations de la jonction crânio-cervicale ». /
3
Voir l’article sur le site de La Leche League : http://www.lllfrance.org/vous-informer/votre-allaitement/situations-particulieres/1828-une-cause-de-souffrances-meconnue-le-syndrome-de-kiss /
4
Ibid.


Allaiter enceinte : une aventure pleine d'imprévus

extrait du numéro 57 de mars-avril 2007

Que celle-ci ait été programmée ou non, il arrive qu’une nouvelle grossesse s’annonce chez une mère qui allaite encore. Si certains enfants se sèvrent alors assez rapidement, notamment à cause du changement de goût du lait ou d’une baisse de la lactation, d’autres continuent à téter plus longtemps, voire tout au long de la grossesse et même au-delà1. Comment poursuivre alors au mieux l’allaitement durant cette période ?

Avant d’aborder les aspects pratiques, passons en revue les craintes le plus souvent exprimées au sujet de l’allaitement pendant la grossesse. L’allaitement risque-t-il de priver le fœtus de nutriments  indispensables à son bon développement ? La réponse est non, à condition, bien sûr, que sa mère veille à avoir une alimentation variée et équilibrée et qu’elle se repose suffisamment2. Conditions valables  également pour écarter une autre crainte fréquemment évoquée, concernant la mère cette fois : allaiter enceinte ne risque-il pas de fatiguer celle-ci plus que de raison ? Là encore, le bon sens semble nous apporter une réponse évidente. Ainsi, Julie G., dont la fille de 2 ans et demi tétait encore beaucoup lorsqu’elle est tombée enceinte, explique avoir « décidé de supprimer la tétée de 2 heures du matin, par peur de la fatigue. Cela a été dur les trois premiers jours, mais ma fille a accepté et, en un mois, elle a arrêté spontanément aussi la tétée de 5 heures. Comme j’ai effectivement été très fatiguée, j’ai pris avec plaisir ce surcroît de sommeil ! » La fatigue peut aussi se faire sentir lorsque le bambin devient soudain plus demandeur, ainsi qu’en témoigne Marie, dont la fille avait 17 mois lorsqu’elle a découvert qu’elle était enceinte : « Le premier trimestre, j’étais épuisée. Par la grossesse, bien sûr, mais aussi par le fait que ma fille ne voulait que moi tout le temps et me sollicitait beaucoup. »

Une question qui revient souvent également est de savoir si la poursuite de l’allaitement peut augmenter le risque de fausse couche en raison des effets de la stimulation des mamelons sur l’utérus. Là encore, la réponse est non, dans le cas d’une grossesse normale en tout cas. Les contractions éventuellement induites par la stimulation des mamelons ne risquent pas de provoquer l’accouchement, du moins pas avant le terme, moment à partir duquel le corps lève les garde-fous mis en place jusque-là pour bloquer les effets produits par cette stimulation3.

Enfin, une autre idée répandue, qui concerne cette fois l’enfant allaité, est que le lait deviendrait « mauvais » pour lui pendant la grossesse. Bien sûr, il n’en est rien. Le lait maternel demeure une excellente source de protéines, graisses, calcium et vitamines pour l’enfant, d’autant que celui-ci est généralement déjà passé à une alimentation solide et diversifiée qui lui apporte aussi les nutriments dont il a besoin. En outre, le lait maternel permet à l’enfant de continuer à bénéficier de ses facteurs immunologiques, sans compter,  évidemment, les bienfaits psychologiques de l’allaitement (réponse au besoin de succion, réconfort, plaisir) dont on ne saurait minimiser les effets sur le bambin au cours de la grossesse.

Des motifs pouvant aboutir à un sevrage non programmé
Une fois écartées les fausses raisons de précipiter le sevrage, voyons comment les choses se déroulent (le plus souvent) concrètement pour les mères qui décident de poursuivre l’allaitement pendant leur grossesse.
Tout d’abord, il faut avoir en tête que, même lorsqu’on est fermement décidée à continuer à allaiter, certaines sensations ou certaines réalités, bien indépendantes de notre volonté, peuvent induire un sevrage. Mieux vaut donc être préparée à cette éventualité, autant qu’à celle de poursuivre l’allaitement jusqu’au bout !
Une étude réalisée auprès de 503 mères qui se sont retrouvées enceintes alors qu’elles allaitaient toujours a révélé que 66 % d’entre elles ont sevré leur enfant en cours de grossesse4. Les raisons le plus souvent invoquées sont le changement de goût du lait, une baisse de la lactation, une sensibilité accrue des mamelons pouvant aller jusqu’à une douleur intolérable et un changement d’humeur chez la mère provoquant malaise et irritation au moment des tétées et pouvant même s’accompagner d’un sentiment de rejet vis-à-vis de l’enfant.
Néanmoins, il est important de noter que, dans cette étude, 44 % des enfants avaient 2 ans ou plus au moment où a débuté la grossesse. Par conséquent, il est probable que, même en l’absence de grossesse, beaucoup se seraient spontanément sevrés au cours de la même période.

Lorsque le lait change
Le changement de goût du lait survient souvent très tôt, parfois même avant que la mère n’ait connaissance de sa grossesse, ainsi qu’en témoigne Marie : « J’ai la certitude que ma fille a su avant moi que j’étais enceinte (changement de goût du lait ?) car son attitude a brusquement changé à ce moment-là. » Ou encore Anne-Sophie : « Tout d’abord, mon petit garçon a dû s’habituer au nouveau goût du lait. Il continua néanmoins à téter tout en disant “pas bon lait”. » Mais tous les enfants ne semblent pas dérangés par ce changement. « J’ai demandé à mon fils si le goût du lait avait changé, il m’a répondu que non et il n’a jamais montré de signes allant dans ce sens. Il est toujours aussi fan de ses “nénés” ! », confie Stéphanie.
La baisse de lactation, généralement observée au cours du second trimestre de la grossesse, ne décourage pas davantage les bambins encore très accros aux tétées. Nombreuses sont les mamans qui font alors l’expérience des tétées « à vide ». Celles-ci peuvent néanmoins se révéler douloureuses et aboutir à un sevrage, ou au moins à un espacement des tétées, ainsi qu’en témoigne Nathalie : « Ma lactation a commencé à baisser, même si ma fille disait qu’il y avait toujours autant de lait, elle augmentait peu à peu la part des solides dans son alimentation. Les tétées devenant désagréables pour moi, nous avons d’un commun accord conservé une tétée câlin le soir avant qu’elle aille se coucher. »

Des sensations difficiles à appréhender
Il arrive que l’allaitement, en cours de grossesse, s’accompagne de sensations désagréables : une sensibilité accrue des mamelons, qui va parfois grandissant, jusqu’à devenir insupportable ou un changement d’humeur se traduisant par une certaine irritation à l’encontre de l’enfant qui tète. Certaines mères décident de « tenir bon » et de continuer malgré tout, même si cela leur coûte. Pour d’autres, c’est le signal qu’il est temps d’initier un sevrage. Elles cherchent alors les moyens de le faire en douceur.
Nathalie raconte : « J’ai fait l’effort de continuer le plus longtemps possible mais, certains soirs, un  sentiment de rejet commençait à se faire sentir, la tétée m’agaçait. J’ai demandé à ma fille d’arrêter de téter en lui expliquant que cela commençait à me faire mal, que ce n’était pas de sa faute mais que, pour continuer à téter, il fallait que ce soit agréable pour nous deux. Elle a pleuré mais n’a pas demandé à téter les jours suivants. Elle disait qu’elle pourrait téter quand sa sœur serait là mais elle a finalement été peu demandeuse après la naissance. Je regrette d’avoir été obligée de lui demander d’arrêter, mais continuer à allaiter avec ce sentiment de rejet et ces sensations désagréables n’était plus possible pour moi. J’ai  préféré qu’on arrête là et qu’on ne garde que de bons souvenirs. »
Céline s’est sentie apaisée, et il lui a semblé que sa fille aussi vivait les choses plus sereinement, lorsqu’elle a été au clair avec sa décision d’arrêter l’allaitement : « J’étais beaucoup plus à l’écoute de ses émotions lorsqu’elle me demandait le sein, et plus calme pour lui expliquer que non, c’était fini parce que ça me faisait trop mal et qu’il n’y avait plus de lait. Elle a bien sûr redemandé quelques fois, mais pas tant que ça, et sans se mettre dans des colères noires comme avant. »

Des revirements inattendus
Il arrive aussi qu’un allaitement suspendu ou qui se raréfie tellement qu’on le croit sur le point de se terminer soit réactivé alors qu’on ne s’y attendait plus. Tout d’abord, les sensations désagréables éprouvées par la femme enceinte ne sont parfois que passagères et peuvent ensuite céder la place à une période beaucoup plus sereine, ainsi qu’en témoigne Bettina : « J’avais par moments de petites douleurs comme des pics dans les seins pendant les tétées et l’envie d’enlever mon fils du sein. On a donc diminué les tétées. Je préférais que ce moment reste agréable pour nous deux plutôt que de faire la grimace, car mon enfant le ressentait. Puis, vers 3-4 mois de grossesse, c’était super, je n’avais plus aucune douleur, mon fils prenait le sein cinq ou six fois par jour et l’allaitement et la grossesse se combinaient très bien. »
En outre, un allaitement qui diminue en cours de grossesse se voit parfois relancé à la faveur d’une maladie de l’enfant, qui se tourne alors de nouveau vers le sein. Un épisode que nous relate Julie G., pour qui les tétées, encore très nombreuses en début de grossesse, s’étaient fortement espacées quand sa fille est tombée malade : « Un rhume, suivi d’une gastro : ce fut sa plus longue maladie depuis sa naissance (dix jours au total). Je pense d’ailleurs que c’est lié au fait qu’elle avait un apport en lait maternel moins important et donc qu’elle ne bénéficiait plus autant de ma couverture immunitaire. Elle s’est alors remise à téter de plus belle. Mon lait était le seul aliment qu’elle ne vomissait pas. J’ai été bien contente de pouvoir lui proposer cela ! J’avais mal en début de tétée, mais j’avais l’impression de pouvoir vraiment aider ma fille et c’est un sentiment très réconfortant. »

Vers un co-allaitement ?
La patience, l’écoute et les ajustements parfois nécessaires tout au long de la grossesse ne sont pas vains, ainsi qu’en témoigne Anne-Sophie : « Mon fils a tenu bon pendant neuf longs mois. Lorsque sa petite sœur est arrivée, il était heureux mais ne comprenait pas pourquoi je n’avais toujours pas de lait comme avant. Un matin que le bébé était en train de téter, je lui ai demandé si lui aussi voulait téter. Bien sûr, il ne refusa pas. Le superbe sourire, l’éclat de rire le lait plein la bouche resteront à jamais marqués dans mes souvenirs. Mon petit garçon avait de nouveau le droit à son lait après toute cette attente. »
Certains enfants, qui s’étaient sevrés en cours de grossesse, se remettent à téter spontanément après la naissance de leur petit frère ou de leur petite sœur, ce qui peut d’ailleurs représenter un véritable soulagement pour la maman au moment de la montée de lait. Le « grand » lui permet d’éviter les engorgements lorsque le nouveau-né ne tète pas suffisamment pour absorber un flux de lait abondant. Il peut aussi aider à lancer la lactation quand la montée de lait tarde à arriver. C’est ce qu’a vécu Laura : « Je songe toujours avec un petit sourire au fait que, grâce à Amélia, le lait est monté très vite après la naissance de Keenan (vingt-quatre heures à peine malgré la césarienne !). Keenan profitait bien de cette grande sœur gourmande qui entretenait la lactation et qui, probablement, générait un lait plus abondant. Tellement abondant que j’en avais assez pour deux enfants... et le lactarium ! »
Comme toujours en matière d’allaitement, rien n’est figé. Rester à l’écoute de ses propres sensations tout en tenant compte des besoins exprimés par l’enfant est le plus sûr moyen de s’adapter et de faire évoluer cette relation tout au long de la grossesse. De quoi se fabriquer de jolis souvenirs, ainsi qu'en témoigne Julie P., dont l'aînée avait 7 mois lorsque s'est annoncé son deuxième enfant : « Je suis heureuse qu'elle ait continué à téter tout le long. C'était encore notre nouveau-né après tout ! On a dû inventer d'autres positions pour qu'elle soit confortable et mon ventre rond aussi. J'ai adoré quand le bébé venait se lover sous ma peau pour se réchauffer près de sa grande sœur qui rigolait quand il la bousculait un peu ! »

 

1 Voir l’article « Le partage du sein » dans le n° 41 de Grandir Autrement.

2 Voir, par exemple, « Maternal and fetal responses to the stresses of lactation concurrent with  pregnancy and short recuperative intervals », Merchant, Martorell et Hasse, Am J Clin Nutr 52 : 280-88, 1990.

3 On peut notamment lire des informations (en anglais) à ce sujet dans le livre d’Hilary Flower,  Adventures in Tandem Nursing. Brestfeading During Pregnacy and Beyond, Éditions La Leche League International (2003).

4 « Breastfeeding during pregnancy in 503 women : does a psychobiological weaning  mechanism exist in humans ? », Newton, N. and _eotokatos, M., Emotion and Reproduction 1979:20B:845-49.

Allaitement : quand tout ne coule pas de source

extrait du numéro 55 de novembre-décembre 2015


 

L’allaitement est une histoire de lien entre la mère et son bébé : un lien lacté1 qui nourrit, un lien affectif qui rassure, un lien psychologique qui permet à la mère de se sentir encore plus utile en nourrissant son enfant grâce à son propre corps. Mais que devient ce lien lorsque l’allaitement est ou devient difficile?


À l’origine de l’allaitement, il y a une grossesse et un accouchement2 puis un bébé qui tète le sein de sa mère. Il y a également un papa et, plus largement, un entourage familial et médical, qui doivent soutenir et encourager la mère pour que l’allaitement réussisse.  

Se préparer à allaiter
On entend souvent que l’allaitement est « naturel ». « Naturel » ne veut pas dire simple à mettre  en route et à maintenir de façon adaptée. « Naturel » veut seulement dire que le corps de toutes les mères (sauf dans de rares cas) est programmé physiologiquement pendant la grossesse pour enclencher le phénomène de lactation. C’est une histoire d’hormones (l’ocytocine et la prolactine) qui permettent la production de lait chez la maman qui aura accouché et dont le bébé aura  compris comment téter efficacement pour démarrer et obtenir régulièrement et à la demande le lait dont il a besoin pour grandir.
Un certain nombre de paramètres sont donc essentiels pour que l’allaitement se déroule bien, idéalement le temps choisi par la mère et son bébé3. Si l’un de ces paramètres est perturbé,  l’allaitement ne coulera pas de source comme l’on aimerait. Cela peut alors, s’il n’y a pas d’aide et de soutien efficaces, devenir difficile à mener et à vivre au point que la mère peut décider d’arrêter d’allaiter plus tôt que ce qu’elle projetait initialement.
Sans vouloir faire peur à toutes les femmes (et leurs compagnons) qui envisagent une grossesse et se poseront la question « comment vais-je nourrir mon bébé ? », il nous semble important, et même essentiel, de prévenir (plutôt que guérir) les écueils que l’on peut rencontrer. La  prévention, qui consiste à savoir avant pour mieux se préparer, est un atout non négligeable pour favoriser un allaitement serein. Les difficultés rencontrées n’en seront que plus prévisibles et paraîtront moins insurmontables à une mère avertie. Les entretiens avec les sages-femmes au cours de la grossesse, les réunions des associations de soutien à l’allaitement, les consultations avec des spécialistes (consultantes en lactation notamment ou infirmières puéricultrices formées au soutien à l’allaitement) et les (bons) ouvrages et magazines sur la grossesse et l’allaitement seront des aides précieuses pour s’informer avant et pendant l’allaitement4.  

Les difficultés5
Une fin de grossesse et un accouchement difficiles (médicalisation importante, durée du travail,  intensité des douleurs) peuvent entraîner une moindre disposition et une grande fatigue de la mère ralentissant la mise en place de l’allaitement. Pratiquer le peau-à-peau et le cododo  permettent d’allier allaitement et repos, et cela à n’importe quel moment de l’histoire  d’allaitement.  

L’impossibilité d’une mise au sein précoce (dans les deux heures qui suivent la naissance),  qui est un facteur essentiel au bon démarrage de l’allaitement, n’aura pas de conséquence négative si l’on favorise les tétées fréquentes par la suite. Parfois, un tire-lait peut s’avérer utile quand la mère et le bébé sont séparés (prématurité, problème médical, etc.) ou quand  l’allaitement peine à démarrer. Augmenter la fréquence des tétées (même artificiellement avec le tire-lait) entraînera une augmentation de la production de lait car plus il y a demande de lait, plus le corps de la mère en produit. Le mythe du manque de lait reste tenace dans de nombreux esprits (souvent mal informés) alors qu’il est rarissime qu’une mère ne puisse pas nourrir son  bébé de son lait (même des jumeaux ou triplés) si tant est qu’elle y consacre le temps nécessaire.

Un bébé de petit poids, fatigué ou ayant besoin de soins aura moins de force pour téter et sera moins facilement en phase d’éveil calme pour téter et stimuler la lactation.
Des problèmes « mécaniques » (succion non efficace, position douloureuse, frein de langue, etc.) non repérés sont une autre cause courante d’une lactation qui stagne car la production de lait n’est pas assez stimulée pour augmenter en fonction des besoins du bébé.  

Souhaiter un rythme de tétées régulièrement espacées est peu cohérent avec la réalité  physiologique de la lactation et des besoins du bébé. Dans les premières semaines, un  nourrisson peut téter huit à douze fois par vingt-quatre heures voire plus (contrairement à un bébé nourri au biberon qui prendra six à huit repas par vingt-quatre heures).  

Une pathologie spécifique de l’allaitement freine et complique l’allaitement si elle n’est pas  prise en charge rapidement et résolue pour éviter douleurs et aggravation. On peut penser à l’engorgement (assez facilement soigné en augmentant la fréquence des tétées surtout pendant la montée de lait des troisième ou quatrième jour) ; aux crevasses que l’on guérit souvent en proposant une position plus adaptée du bébé et de la mère pendant les tétées ; au canal lactifère bouché (douloureux mais qui peut être débouché en changeant la position du bébé ou les vêtements qui pourraient comprimer le canal) ; à la mastite (qui peut être traitée tout en continuant d’allaiter pour faciliter le drainage de la zone inflammatoire et, surtout, empêcher la  survenue d’un abcès).  

La grève de tétée survient chez certains bébés qui refusent sans raison apparente de téter du jour au lendemain. Très déstabilisante pour la maman et le bébé, elle doit être distinguée du sevrage car elle n’est pas choisie mais subie par les deux, probablement à cause d’un stress, d’une angoisse ou d’un changement qui affecte le lien mère-enfant. De la patience, de la  confiance et de l’amour auront raison de cette grève qui ne dure généralement pas plus de quelques heures à quelques jours. Tirer son lait et le donner à la cuillère ou à la tasse (ou au biberon éventuellement mais avec précaution) tout en proposant au bébé de téter (quand il somnole et est plus détendu) permet à la maman de garder confiance en elle.  

S’occuper des autres enfants, de la maison, être disponible pour son conjoint, reprendre le  travail ou ses activités sont des périodes parfois génératrices de stress qui ralentissent l’allaitement et, dans certains cas, entraînent un sevrage. Il faut cependant donner une chance à son allaitement quand on ressent un épuisement psychologique quitte à prendre conseil afin de bien peser le pour et le contre d’un sevrage. L’allaitement est encore trop souvent mis en cause par certaines personnes comme un obstacle (à la vie de couple, au sommeil, à l’épanouissement des femmes, à la reprise du travail, à l’autonomisation de l’enfant, etc.) alors que de nombreuses études prouvent plutôt le contraire. Un bébé ou bambin allaité peut « faire ses nuits », se  rendormir très vite, ne pas être collé à sa mère, parler/marcher très tôt, aller en crèche/chez la nounou/à l’école facilement et sans plus de soucis qu’un enfant non allaité.  

Informer, soutenir et favoriser le lien
La plus grande difficulté reste le manque d’informations fiables et de qualité. Être informée et savoir à qui s’adresser quand on rencontre une difficulté est le meilleur soutien au projet d’allaitement.
Que l’on soit ami(e), personne de l’entourage familial ou professionnel de santé ou de la petite enfance, soyons honnêtes avec les futures mères (et leur conjoint). Nous devons les prévenir que l’allaitement n’est pas toujours facile même s’il est « naturel » et doit rester la norme pour nourrir les petits humains. Nous devons les accompagner dans ce projet d’allaitement : avant et pendant la grossesse en les informant ; à la naissance et dans les premières semaines en les soutenant ; dans les mois et les années qui suivent en les encourageant et les félicitant pour ce lien qu’elles maintiennent en dépit de probables difficultés. Aucun allaitement ne se déroule sans embages mais les bénéfices retirés sont tels qu’on retient surtout les moments tendres et agréables.

1 Terme emprunté à Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, auteure notamment de L’allaitement maternel, Allaiter, c’est bon pour la santé et Petit guide de l'allaitement pour la mère qui travaille, Éditions Jouvence

2 Allaiter sans avoir porté son bébé (adoption ou GPA) est possible mais avec la mise en place d’un protocole bien spécifique.

3 Rappelons que l’OMS préconise un allaitement exclusif jusqu’à 6 mois et ensuite jusqu’à 2 ans avec une diversification alimentaire progressive.

4 L’incontournable L’art de l’allaitement maternel édité par La Leche League (version française publiée par First Éditions, 2012) ou L’allaitement, De la naissance au sevrage, Marie Thirion, Éditions Albin Michel (2014) devraient être offerts à toutes les futures mères.

5 Cette liste n'est pas exhaustive et présente les difficultés les plus courantes.

Breastsleeping : Le sommeil des bébés allaités

extrait du numéro 60 de septembre-octobre 2016


Dormir avec son bébé allaité est normal, affirme l’anthropologue James J. McKenna. « Normal » ici signifie « attendu du point de vue de la norme biologique ». Car du point de vue de la norme sociale, le sommeil partagé est souvent considéré comme pathologique. Pour appuyer le rapport étroit entre le sommeil et l’allaitement, James J. McKenna nous propose un terme nouveau qui, cependant, désigne une pratique millénaire : breastsleeping ou le « sommeil allaité ».

Les nouveaux parents ou ceux qui ne l’ont jamais pratiqué ont souvent une  représentation assez vague du sommeil partagé, communément  appelé cododo. Pour décrire le sommeil partagé, James J. McKenna nous propose une image particulièrement inspirante : « [...] imaginez une lionne et ses lionceaux endormis pêle-mêle : pattes contre dos et têtes appuyées sur les ventres. Ainsi lovés, leurs corps bougent au rythme de leurs respirations et forment une chaleureuse boule d’amour 1 ». Et en effet, on retrouve cette image de « chaleureuse boule d’amour » chez de nombreux mammifères et notamment chez les primates, dont nous sommes.

Le sommeil est, pour chaque espèce, adapté à ses besoins biologiques particuliers. Les bébés humains, en particulier, ont un besoin intense de proximité et de contact, de chaleur, de lait, de soutien émotionnel et affectif. Le corps allaitant de la mère est ainsi l’environnement le plus adapté pour répondre à ces besoins. Un sommeil solitaire n’est donc pas approprié aux besoins de base d’un bébé. Et partant, il est normal, d’un point de vue biologique, pour une mère de dormir avec son bébé allaité. 

Le sommeil solitaire, une déviance culturelle moderne

Selon James J. McKenna, le « sommeil allaité » est l’adaptation des besoins de sommeil et des besoins de nourriture de notre espèce la plus aboutie, et la plus ancienne, de son évolution (« humankinds’s most successful sleeping and feeding arrangement 2 »). Le sommeil solitaire est une invention très récente des cultures dites occidentales au regard des millions d’années d’évolution du sommeil allaité. Il s’appuie sur plusieurs  présupposés qui n’ont jamais été validés scientifiquement. Les raisons morales d’antan (prévenir l’infanticide, préserver le sanctuaire que serait le lit parental) ont été remplacées par des raisons qui se prétendent objectives, comme le fait que le sommeil solitaire favoriserait une autonomie plus précoce des enfants. L’autonomie précoce est particulièrement recherchée dans nos sociétés qui ont besoin de rapidement dégager les énergies, oserais-je dire « ressources », humaines de leur investissement parental. Cependant, il n’est pas du tout certain que le sommeil solitaire permette une authentique autonomie des enfants. La prévention des accidents, dans le sillage de la prévention des infanticides, et notamment, du syndrome de mort subite du nourrisson (SMSN) est sans doute la raison principale invoquée par les campagnes de prévention anti-cododo qui ne précisent pas les pratiques de sommeil partagé visées. Or, condamner le cododo sans  préciser la façon dont il est pratiqué est illégitime.

Comme l’explique James J. McKenna, le cododo n’est dangereux que dans certaines conditions que l’on peut déterminer et nous savons aujourd’hui définir des conditions de sommeil partagé sûres3.

Les campagnes sanitaires anti-cododo sont sans doute une réponse aux évolutions  culturelles récentes comme l’adoption d’un nouveau genre de  mobilier peu adapté au sommeil partagé ou l’augmentation de l’alcoolisme ou du tabagisme. Mais c’est une réponse sans nuances car si le sommeil solitaire est adapté dans certains cas restreints, il n’en constitue pas moins une déviance comportementale par rapport au comportement biologique optimal qu’est le sommeil allaité. 

Le sommeil allaité, une coévolution de la dyade mère/bébé

L’évolution même de notre espèce contredit la théorie du sommeil solitaire. Les bébés humains sont « programmés » pour rechercher la proximité et le contact de ceux qui en prennent soin, et ce pour plusieurs raisons. L’acquisition de la bipédie et donc la diminution de la taille du canal pelvien d’une part, et l’augmentation de la taille du cerveau et donc l’incapacité du placenta d’en soutenir la croissance jusqu’à maturité d’autre part, ont eu pour conséquence une naissance « précoce », dans un état d’immaturité neurologique et motrice qui n’a d’équivalent chez aucun autre mammifère. De ce fait, les bébés humains sont extrêmement vulnérables et totalement dépendants des soins et de la protection d’individus adultes de leur espèce. Ils ont un besoin intense et constant de soins durant les premiers mois de vie. La composition du lait d’humaine nous donne un argument supplémentaire en faveur de la thèse du sommeil allaité. Les espèces animales qui laissent leurs nouveau-nés seuls durant de longues périodes ont un lait riche en graisses et en protéines et pauvre en sucres, ce qui permet aux petits d’être rassasiés et de patienter plus longtemps jusqu’à la prochaine tétée.

Ce n’est pas le cas du lait humain et plus généralement des espèces animales qui portent, codorment et ont un contact prolongé avec leurs petits. La teneur en sucres (lactose essentiellement) du lait humain est presque deux fois supérieure à la teneur en lipides (7 % contre 3,8 %) et sept fois supérieure à la teneur en protéines4, ce qui nécessite des tétées très fréquentes. Les bébés humains ne peuvent pas supporter de longues séparations, ne serait-ce que du point de vue de leurs besoins d’allaitement. On voit mieux, dès lors,  pourquoi on ne peut penser l’allaitement et le sommeil des bébés séparément.

Le besoin de contact et de proximité du bébé humain est tout aussi important pour son développement optimal, et pas seulement parce que la proximité permettrait de mieux le protéger contre d’éventuels dangers. James J. McKenna et son équipe ont montré que le sommeil partagé multiplie par deux voire par trois les réveils nocturnes et donc le nombre de tétées, c’est-à-dire la quantité de lait ingérée. Il permet également au bébé de maintenir une température corporelle plus élevée que dans le sommeil solitaire. Le sommeil allaité influence également positivement la lactation. Tout cela s’accomplit dans une  synchronisation des rythmes de la mère et du bébé, celui de la respiration et celui des cycles de sommeil, séparés par des micro-réveils durant lesquels le bébé tète, la mère ajuste les couvertures, embrasse et caresse son bébé avant de se rendormir tout à fait. 

Expliquer plutôt que diaboliser

Le contexte de la dyade mère/bébé impliquée dans le sommeil allaité est si particulier  qu’il doit être bien distingué des autres formes de sommeil partagé dans les études épidémiologiques sur les avantages et les risques de cette pratique. C’est pour cette raison que James J. McKenna propose le nouveau terme de « sommeil allaité » (breastsleeping).

On sait par exemple que les réveils nocturnes fréquents et l’allaitement, ce qui caractérise précisément le sommeil allaité, sont des facteurs de prévention contre le SMSN. Du reste, l’OMS et l’Academy of breastfeeding medecine recommandent le sommeil partagé quand il est pratiqué dans des conditions qui assurent la sécurité du bébé. Plutôt que de rejeter en bloc une pratique, il faudrait en expliquer les conditions optimales de sécurité. James J. McKenna constate qu’en dépit des recommandations sanitaires américaines, la pratique du sommeil partagé est en augmentation aux États-Unis, augmentation sans doute directement corrélée à l’augmentation des taux d’allaitement. De plus, en réalité, cette pratique n’avait pas vraiment été abandonnée, les parents continuant de prendre leur bébé tout près d’eux au moins une partie de la nuit, comme le font les humaines depuis des millénaires, surtout quand elles allaitent5. Il est donc primordial d’informer les parents plutôt que de condamner leur comportement et de les culpabiliser.

Enfin, dans une société où le sommeil allaité est identifié comme un comportement  biologique normal, un bébé qui se réveille souvent est un bébé biologiquement bien adapté, un enfant qui va bien, et pas un enfant qui a des problèmes de sommeil qu’il faut à tout prix soigner. On va enfin pouvoir co-dormir tranquille !

1 Dormir avec son bébé, Éditions Ligue La Leche (2015).

2 « There is no such thing as infant sleep, there is no such thing as breastfeeding, there is only breastsleeping », Acta pædiatrica,10 octobre 2015.

3 Coucher le bébé sur le dos, sur un matelas ferme avec des draps bien ajustés. Garder le visage du bébé à découvert. Maintenir un environnement non fumeur.

4 Biologie de l’allaitement : le sein, le lait, le geste, M. Baudry, S. Chiasson, J.  Lauzière, Éditions des Presses de l’université du Québec (2006).

5 La chercheuse britannique Dr_Helen Ball a montré que les taux de sommeil partagé au sein d’une population sont sous-évalués car les parents ont tendance à répondre ce qui est socialement attendu plutôt que de décrire objectivement leurs nuits.

L'allaitement passés deux ans, une expérience contrastée

extrait du numéro 56 de janvier-février 2016

Parmi les mamans dont les enfants continuent de téter après leur deuxième anniversaire, la plupart traversent des sentiments ambivalents. Dans le prolongement de l’article de Sophie Guedes1 paru l’été dernier, nous avons le désir de refléter l’expérience de ces mères à l’allaitement au long cours, faisant la part belle à leurs authentiques et précieux  témoignages, disant le bon comme le moins bon. Nous les remercions de permettre à d’autres femmes de s’inspirer et se nourrir de leurs partages. 

Une mère peut trouver dans l’allaitement qui dure du bonheur et ressentir en même temps des émotions négatives, des grands moments de solitude, voire ne plus aimer allaiter son bambin sans pouvoir se résoudre à «sevrer». Remises en question, avancées au jour le jour, lâcher prise, tétées acrobatiques, fous rires, agacements et colères sont le lot de ces mères qui ne vivent pas toujours les tétées de leur grand  comme un long fleuve tranquille. 

Une durée non préméditée
À la naissance de nos petits, on sait souvent si l’on veut allaiter, on sait rarement jusqu’à quand, et encore moins comment cela va prendre fin. Ils grandissent, ils tètent, et on se surprend soi-même à poursuivre à 3 mois, puis 6, 18, 36 et au-delà. On se fixe des objectifs de sevrage, l’entourage nous y presse : «Tu vas l’allaiter encore jusqu'à quand ?».Or, ce que la définition la plus courante2 du verbe «allaiter» omet de préciser, c'est qu'on n’allaite pas seule. Notre petit tète autant que nous l’allaitons. Sandrine constate que «c'est plutôt eux qui ont continué, ils en avaient visiblement besoin.» Une maman rapporte que lors d’une discussion sur le sevrage de leur petit de 9 mois, son mari répondit : «Le sevrer, lui? Mais il n’est pas du tout prêt, regarde comme il aime ça !». Pour certaines, l’allaitement long est une réparation de leurs premiers mois difficiles. De son côté, Camille s’exclame : «Deux ans et demi d’allaitement ! Je n’aurais jamais cru aller jusque-là !» et Sylvie : «Il va avoir 3 ans et jamais jamais jamais je n'aurais imaginé allaiter aussi longtemps initialement. Ça s'est imposé, c'est venu comme ça, comme une évidence et par facilité.» De même, Clémence se souvient : «Au début de mon allaitement, je n'imaginais pas du tout allaiter aussi longtemps.» Pour se projeter, Bénédicte bénéficiait d’une expérience inspirante : «Ma grande sœur ayant allaité ses enfants longtemps, j'avais pu voir les effets bénéfiques, voire magiques de l'allaitement, bien au-delà de la simple nourriture.» 

Le sevrage, une notion évolutive
Sylvie s'interroge : «Le sevrage demeure pour moi un mystère et une ambigüité. Comment faire ? Je me pose la question depuis les 6 mois de mon fils, à partir du moment où le monde entier a commencé à me regarder de travers (à l'exception de ce précieux groupe LLL à distance). Comment accompagner un sevrage ? Retirer violemment cette "tétine naturelle" malgré sa demande pressante et ses larmes ? Et pour quel motif ? Pour imposer mon autorité d'adulte ? Lui donner un bout de plastique à la place, pour avoir la paix ? Cela m'a semblé si violent et égoïste, pas du tout empathique ni bienveillant. […] Et voilà comment je me retrouve à près de trois ans d'allaitement.». Il est des femmes qui, si elles éprouvent le besoin «de retrouver leur corps» en mettant un terme à l’allaitement, se confrontent à leur idéal de sevrage. Cécile* confie : «J’aimerais un sevrage naturel pour ma fille de bientôt 33 mois mais j’avoue que j’ai de plus en plus de mal avec l’allaitement». Marie partage ses regrets : «Vers la fin de ma troisième grossesse, j’avais un peu de sentiment de rejet et j’ai accompagné ma deuxième fille doucement et facilement dans un sevrage. Quelques mois plus tard, elle a commencé à avoir des crises mémorables et puis elle est tombée [gravement] malade […]. J’ai regretté et je regrette encore ce sevrage à mon initiative. L’allaitement nous aurait aidés tant avec les crises d’humeur qu’avec la maladie. Plus jamais je ne minimise l’importance et l’utilité que peut avoir l’allaitement après les deux ans préconisés par l’OMS. De plus je me méfie maintenant des situations où on peut pousser l’enfant assez facilement vers l’étape suivante. C’est facile mais en fait on ne respecte pas son rythme.»Du côté de Clémence, la notion de sevrage a évolué au fil du temps : «Quand Paul avait 6 mois, je me souviens que je ne pensais pas pouvoir atteindre un sevrage naturel qui me semblait alors vraiment trop tardif, j'imaginais un sevrage vers 2 ans à l'occasion d'une nouvelle grossesse. Le temps a passé, les deux ans sont arrivés et Paul me semblait encore bien petit pour avoir un autre enfant, mais ma vision de  l'horizon du sevrage avait beaucoup changé, je n'imaginais plus pousser au sevrage mon enfant qui ne me semblait finalement pas trop grand pour téter.»

Les défis de l’allaitement long
• Fréquence, durée et dépendance
Qu’un bambin manifeste le besoin de conserver un rythme de tétées soutenu, comparable à celui des premiers mois de vie, est souvent difficile à accepter pour les mères. Il n’est pas toujours aisé de se confronter à cette réalité. Ce besoin implique une grande disponibilité de la mère et de son corps.Sandrine décrit avoir ressenti «la sensation de ne pas avoir le choix tellement ça semble nécessaire pour eux.» Une maman parle de la fatigue physique «profonde, parce que, oui, on pioche dans nos réserves encore et toujours.». Cécile négocie : «La journée elle tète encore à la demande mais j’ai limité la durée des tétées car elles m’agacent vite. […] Alors je suis partagée mais je fais un effort et je la laisse téter.» Pour Camille, le plus dur c’est «cette super dépendance à mon sein, pour combler son profond besoin de succion. Qu’elle soit fatiguée, grognon, contrariée, mal réveillée – bien réveillée aussi d’ailleurs ! – tout entraîne un besoin de téter imminent. Étant l’extension de mon sein, je dois donc être partout, tout le temps et ne peux être remplacée […] mais finalement lorsque je m’absente, elle s’en passe très bien ! Et lorsque je suis vraiment à bout, elle sait aussi trouver en elle d’autres ressources. […] Il y a aussi les tétées à rallonge, celles où tu penses qu’elle ne décrochera “ jamais”, les soirs où tu passes 25 fois ton index, tout doucement, entre ton téton et sa langue pour qu’elle décroche – mais non, un râle profond te dit que ce n’est pas encore l’heure, tandis que ton conjoint se la coule douce sur le canapé dans la pièce d’à côté, que tes tétons te brûlent de plus en plus, et que tu sens l’impatience te gagner (c’est peu dire !).» 

Douleurs
Au nombre des désagréments, Sandrine relève une «sensation très désagréable après 3 ans, un peu comme si sa bouche était trop grande, le mouvement de succion plus ample, plus oppressant.» et évoque aussi «les douleurs pendant la grossesse». «Parfois la succion m'importune», nous dit Laurence, poursuivant: «les postures extravagantes aussi (tire sur le sein)». Une maman raconte que son petit en grandissant «s’est mis à serrer fort le mamelon entre ses dents au point de rendre la tétée à la limite du supportable, laissant une profonde trace de rangée de dents après la tétée. Souvent, et je le dis le cœur serré, la colère et les cris prennent alors le dessus». 

Nuits
Les tétées nocturnes, plus rares passé le cap des 3 ans, peuvent être une source d’agacement maternel, la fatigue et le besoin de dormir l’emportant sur la patience. «J’ai dû arrêter l’allaitement de nuit car cela m’était devenu insupportable et les nuits étaient chaotiques pour tout le monde», nous dit Cécile. À propos du rapport au corps et à la féminité, Camille évoque «ce retour de couches qui ne veut pas revenir». Pour Bénédicte, victime d’abus sexuels à l’âge de treize ans, «certaines sensations provoquées par l'allaitement ont réveillé des images que je ne souhaitais plus voir. Awena n'en était pas responsable mais je n'ai pas pu lui épargner mes “ras le bol” parfois violents pour elle […]. Je m'en suis excusée plus d'une fois auprès d'elle. Désormais lorsque ça arrive, elle réclame surtout que je la prenne dans mes bras.». 

Grossesse et co-allaitement
Allaiter un grand, c’est aussi pour certaines mères se retrouver à allaiter deux enfants (ou plus !) en même temps. Marie livre que «l’allaitement de ma grande pendant ma deuxième grossesse et le co-allaitement avec sa soeur n’a pas été facile du tout. Elle me faisait mal, j’avais des traces de dents sûrement dues à un frein de langue coupé repoussé. J’avais un fort sentiment de rejet. Pourtant j’ai continué grâce à des moments de lâcher prise et des mois de négociation pour réduire la durée des tétées. Je devais sentir combien c’était essentiel pour ma grande pas si grande que cela.». Clémence constate : «Les moments difficiles ne sont venus qu'avec la naissance de Gabriel, […]_: demandes de l'aîné difficiles à accepter quand on s'occupe d'un tout-petit, aîné qui nous semble brusquement gigantesque. […] Disons qu'après avoir continué sans me poser de question pendant plus de trois ans et demi, aujourd'hui  je continue parce que je pense que cela répond encore à un besoin. Et que cela préserve aussi des moments de tête-à-tête, précieux […]» 

L’entourage
Enfin les mères parlent du regard peu amène des autres. Avec un enfant qui allie souvent le geste de découvrir le sein à la parole, le message est sans équivoque. «Il y a les “ je veux téter maintenant !”, à 80 décibels […] dans le train, le bus, le métro, le parc, la pharmacie… et les regards gênés des “voisins” qui n’en croient pas leurs oreilles ! Il y a les non-dits des parents, de la famille, des amis qui te demandent l’air de rien, alors que tu pensais pouvoir enfin sortir tes seins tranquille “elle a quel âge déjà maintenant ?»» décrit Camille. Pour Laurence, «Le regard des autres […], je m'en moque assez car ils sont extérieurs à mon cœur. En revanche, je n'allaite pas à l'école pour ne pas qu'on se moque de Rémi. Et venant de la famille : aïe aïe aïe, que c’est difficile à vivre car je suis affectivement impliquée.» Sandrine avait «surtout peur que [son] enfant risque de se sentir "anormal" par exemple en recevant des réflexions désagréables, donc [elle n’allaitait] plus en public […].» 

La «baguette magique du maternage»
Mais pourquoi donc, alors qu’il y a manifestement des aspects déplaisants, l’allaitement se poursuit-il ? Il semble que pour la majorité des mères, les moments difficiles ne colorent pas la relation mère-enfant dans sa globalité. Ils engendrent des sentiments négatifs éprouvés «sur le coup» et dont on se départit. L’allaitement demeure un roc sur lequel s’appuyer, grâce à la finesse qu’il favorise dans la compréhension  des besoins de l’enfant. «Et c’est aussi ce qui fait la magie de ce lien unique et si profond: il nous a aidées  à développer une compréhension mutuelle presque parfaite, une connaissance et un respect de l’autre  singulier. À savoir identifier nos limites, nos besoins profonds, et ceux de l’autre. Et à les partager», nous dit Camille. Pour Bénédicte, «Le “Câlin”, comme nous l'appelons chez nous, a été et reste un moment incomparable de réconfort.» Clémence savoure : «Pour moi, l'allaitement reste une baguette magique du maternage, même bien au-delà de 2 ans.» Pour cette mère de deux enfants, il favorise même l’harmonie dans la fratrie : «J'ai le sentiment que pouvoir continuer à téter a permis à Paul de bien accepter son petit frère.» La conclusion revient à Sylvie : «Après tout, si le corps humain de la mère permet de produire du lait aussi longtemps, c'est sans doute qu'il y a une raison qui nous échappe... La nature fait si bien les choses quand on la respecte !»

1 «L’allaitement quand il dure», Sophie Guedes, Grandir Autrement N° 53, juillet-août 2015.

2 Citons, par exemple, la définition du Petit Larousse (2003)_: «nourrir de lait, de son lait».

* Le prénom a été changé


L'impact écologique de l'allaitement

extrait du numéro 46 de mai-juin 2014

A lire aussi notre numéro 71 - L'allaitement, un enjeu de société

Le lait maternel étant une ressource naturelle, gratuite et renouvelable, l'allaitement ne pèse pas autant sur l’environnement que l’alimentation artificielle. Il a une incidence environnementale positive dans différents domaines, auxquels on ne pense pas forcément : énergie, ressources naturelles, pollution de l’eau, de l’air et des sols, déforestation, changement climatique, santé et démographie.

L’allaitement permet d’économiser l’énergie nécessaire à la fabrication, au transport et à la préparation du lait artificiel. Il est estimé que l’alimentation au biberon consomme l’équivalent de 600 grammes de bois (pour faire bouillir biberons et tétines et chauffer l’eau) et trois litres d’eau par jour (un litre pour diluer la poudre et deux litres pour nettoyer biberons et tétines)1. Or, dans les pays en développement, l’énergie et l’eau sont des denrées rares et coûteuses ;  même dans les pays industrialisés, l’énergie provient généralement de centrales nucléaires ou électriques polluantes. Le lait artificiel constitue par conséquent un véritable gaspillage de ressources naturelles. En évitant l'utilisation de bois, l'allaitement contribue à lutter contre le défrichement et à diminuer les besoins en matières premières.  

La pollution et la déforestation causées par l’industrie du lait en poudre

Le lait artificiel est généralement fabriqué à partir de lait de vache traité thermiquement et transformé en poudre. Le lait écrémé est filtré et chauffé à une température allant de 95 à 105 °C durant 15 à 20 secondes, homogénéisé, refroidi puis séché par pulvérisation à une température d’environ 73 °C et vaporisé dans une atmosphère de 160 °C. L’énergie nécessaire pour atteindre ces températures élevées et créer les processus mécaniques requis provoque une pollution atmosphérique (agents responsables  des pluies acides, gaz à effet de serre, émission de dioxines) et mobilise également des ressources naturelles (combustible). Les laits en poudre contiennent aussi, outre le lait ou le soja, un cocktail de substances traitées en usine.L'utilisation de fèves de soja a également un impact sur l'environnement. Le Cerrado brésilien  savane boisée), par exemple, est défriché et remplacé par des plantations de soja. Cette culture, qui représente 10 % des exportations du Brésil, nécessite une irrigation très importante et un grand nombre d’engrais chimiques.Boîtes de lait, biberons, tétines et autres accessoires requièrent, pour leur fabrication, du métal, du carton, du verre, du caoutchouc, de la silicone et du plastique (particulièrement problématique car issu du pétrole, donc extrêmement polluant et rarement recyclable).La question de la pollution liée au transport du lait artificiel se pose également. Ce dernier parcourt souvent des distances considérables avant de subir les transformations susmentionnées ; de même pour les boîtes et cartons d'emballage. Une fois emballé, le lait est acheminé jusqu’au consommateur, qui se trouve parfois à une distance très importante. Ainsi, en Équateur, les laits en poudre sont importés des États-Unis, d’Irlande, de Suisse et des Pays-Bas. Le Japon, la France, l’Allemagne, le Danemark, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande sont d’autres pays exportateurs de lait en poudre. Nous ne possédons pas à ce jour de chiffres exacts relatifs à la pollution causée par ces transports (dont l’émission de dioxines), mais cette dernière doit être considérable.L’industrie laitière en général contribue au gaspillage des sols et des ressources et à la pollution de l’environnement. Le méthane émis par les vaches se classe au second rang parmi les gaz qui contribuent à l’effet de serre et au réchauffement climatique. Les engrais utilisés pour la culture du fourrage pénètrent le sol et polluent les rivières et les eaux souterraines. En Inde, si les femmes n’allaitaient pas, il faudrait 135 millions de vaches laitières pour produire le lait nécessaire à l’alimentation des bébés ; pour se nourrir, ces vaches devraient occuper près de la moitié de la surface du pays!2

Une économie considérable de déchets

L’allaitement permet d’éviter la pollution liée à l’élimination des déchets ayant trait aux laits artificiels (boîtes de lait, biberons et tétines). Selon une étude3, pour trois millions de bébés nourris au biberon, 450 millions de boîtes de lait en poudre sont utilisées chaque année, ce qui représente 70 000 tonnes de métal de déchets. L’impact écologique du matériel publicitaire utilisé pour vendre le lait artificiel doit également être pris en compte.Autre point rarement évoqué : l’allaitement permet par ailleurs d’économiser les protections hygiéniques, puisqu’un allaitement soutenu permet de retarder la réapparition des règles après l’accouchement. 98 % des serviettes hygiéniques ou tampons sont jetés dans les toilettes et une bonne moitié de ceux-ci sont rejetés tels quels dans les mers. Les tampons mettent six mois à se biodégrader ; ce laps de temps est supérieur pour les serviettes hygiéniques (et les bandes plastiques, elles, ne se biodégradent jamais). Selon une étude4 , si toutes les mères britanniques allaitaient leur bébé, 3 000 tonnes de papier par an (nécessaires à la fabrication des protections hygiéniques) seraient économisées. 

Des mères et des enfants en meilleure santé, un recours moindre aux médicaments

L’allaitement diminue la prévalence des maladies (notamment celles dues à une eau contaminée), et donc l’utilisation de médicaments, dont la fabrication, le transport et l'élimination nuisent également à l'environnement. L’alimentation au biberon cause le décès d’un million et demi d’enfants par an (contaminations, infections, etc.) et la maladie chez de nombreux autres (diarrhées, etc.). Les laits artificiels contiennent un taux élevé d’aluminium et de plomb ainsi que bon nombre d’autres ingrédients pouvant être contaminés par des dioxines, des bactéries et d’autres éléments toxiques et radioactifs, tout au long de la chaîne de fabrication ou de stockage. On pense notamment aux cas d’intoxication dramatiques survenus en Chine il y a quelques années, qui ont causé la mort de plusieurs enfants. De la mélamine, un composant chimique industriel, avait été dilué dans le lait pour renforcer artificiellement sa teneur en protéines5 

L’allaitement, facteur de régulation démographique

Lutter contre la surpopulation, c’est aussi lutter contre la destruction de l’environnement et des ressources naturelles. L’allaitement maternel, s’il est exclusif et d’une durée suffisamment longue, est le moyen de contraception le plus efficace. Au Bangladesh, il empêche en moyenne 6,5 naissances par femme6. L’alimentation au biberon signifie des grossesses plus fréquentes et plus rapprochées, ayant une incidence sur la santé des mères et des enfants. Une étude menée au Chili7  a révélé qu’aucune des femmes pratiquant un allaitement exclusif n’était tombée enceinte dans les six mois suivant la naissance, contre 72 % seulement des femmes qui n’allaitaient pas. Dans les pays industrialisés, l’effet contraceptif de l’allaitement est malheureusement atténué par la durée plus courte de celui-ci et par les tétées moins fréquentes (de nombreuses mères ne parvenant pas à se détacher du schéma d'alimentation au biberon et ne donnant pas le sein à la demande comme il conviendrait de le faire).Il devient urgent de sensibiliser les citoyens et les gouvernements à ces questions et de lutter contre les méthodes insidieuses utilisées par l’industrie du lait en poudre pour commercialiser ses produits (échantillons gratuits distribués dans certaines maternités, publicités pour laits en poudre exploitant l’image du sein maternel, etc.). Ce n’est qu’en fournissant aux mères des informations détaillées sur l’impact de l’allaitement et du non-allaitement qu’elles pourront effectuer un choix en toute connaissance de cause et envisager de donner à leur bébé ce qu’il y a de meilleur pour lui, pour elles et pour la planète.

Isabelle Delhove


1.http://www.santeallaitementmaternel.com/se_former/apprehender_enjeux/enjeux_generaux/allaitement_artificiel2.php et http://www.quellenaissancedemain.info/ateliers/presentation_des_ateliers/lallaitement__un_droit.html
2.http://www.reducepackaging.com/impact-bottlefeeding.html
3. Ibid. note 1
4. Ibid. note 2
5.http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/02/08/chine-du-lait-contamine-a-la-melamine-reapparait_1302428_3216.html
6. http://infactcanada.ca/french1.htm
7. Ibid. note 2.

 

 Pour aller plus loin :

-Les dix plus gros mensonges sur l’allaitement, Claude Suzanne Didierjean-Jouveau, Éditions Dangles (2006).

-https://www.lllfrance.org/vous-informer/des-etudes/1071-impact-environnemental-de-lallaitement

-http://www.madamenature.be/themes/eco-consommation/sein-ou-biberon-que-vaut-largument-ecologique



Grandir Autrement sera présent dans les Cévènes du 23 au 25 septembre 2016 au festival pour l’école de la vie !

le Festival pour l’école de la vie est de retour du 23 au 25 septembre 2016 au Château de Flaugergues à Montpellier !


Après le succès de la 1ère édition en 2015 dans les Cévènnes, le Festival pour l’école de la vie est de retour du 23 au 25 septembre 2016 au Château de Flaugergues à Montpellier !
3 jours autour de l ‘éducation, 26 conférences dont le
professeur Henri Joyeux, Thomas d’Ansembourg, Jeanne Siaud-Fachin, Marie-Françoise Neveu, Christian Tal Schaller et sa femme Johanne Razanamahay Shaller, Charles Martin-Krumm, Conrad, Laura Marie, Gregory Mutombo, Jean-Philippe Brebion, Eric Gaspar, Thierry Casasnovas, 150 exposants, des ateliers thématiques pour enfants et adultes, des tables rondes autour de l’éducation, des concerts, une restauration bio privilégiant les circuits cours…et bien des surprises !
Un festival pour découvrir les outils, techniques et activités qui existent autour de l’éducation pour le bien-être de nos enfants. Différents thèmes seront abordés comme les neurosciences et l’éducation, la psychologie positive dans l’éducation, l’intériorité citoyenne, l’empreinte de naissance, notre enfant intérieur, cultiver l’altruisme dès l’enfance, découvrir les techniques de communication bienveillante, comment transmettre à un enfant les principes qui vont permettre de l’autonomiser et de développer son discernement, méthode d’éducation à la non violence un rendez-vous à ne manquer sous aucun prétexte !


Extrait du numéro 59 de juillet/août 2016


L’IEF, bien qu’en constante progression,est encore très peu connue en France. Cette méconnaissance est souvent source d’incompréhension et d’interprétation voire de rejet spontané tant ce mode d’instruction défie les habitudes de pensée. Et penser que l’école est obligatoire est une habitude de pensée et pas seulement un manque d’information. La scolarisation des esprits et de notre société est telle qu’il est difficile d’imaginer que l’on puisse vivre autrement. Les fantasmes et les spéculations vont alors bon train quand l’expérience directe de l’IEF fait défaut. Comment vont-ils apprendre des choses, obtenir des diplômes, trouver du travail, avoir des repères, se faire des amis, accepter les contraintes de la vie en société, etc. ? Ce sont les questions qu’on se pose couramment au sujet des enfants non scolarisés. Je vous propose de tordre le cou à certains préjugés et de dissiper quelques fantasmes à propos de l’univers foisonnant, que je connais bien, qui s’épanouit derrière les murs de l’école.


Il est des croyances qu’on peut difficilement reprocher tant le conditionnement social est fort. Qui ne s’est jamais entendu asséner que l’école était obligatoire ? Combien d’enfants qui ont exprimé le souhait de ne pas aller à l’école se sont entendus rétorquer qu’ils n’avaient pas le choix, que c’était la loi. Combien de personnes ignorent leurs droits ? C’est un fait, plus de 99 % des enfants âgés de 3 à 16 ans sont inscrits dans des établissements scolaires et notre expérience de l’enfant non scolarisé est le plus souvent exotique ; il s’agit d’un enfant dont les parents voyagent ou sont expatriés, d’un sportif ou musicien de haut niveau, d’un enfant souffrant d’un handicap pour lequel aucune structure d’accueil n’est adaptée, et autres singularités qui, le plus souvent, sont vues comme de « bonnes » raisons de ne pas aller à l’école. Ces derniers profils de famille non-sco sont socialement acceptés et ne sont qu’exceptions qui confirment la règle. 

Une contingence des temps modernes
Pourtant, l’école est une invention somme toute assez récente, au regard de la longue histoire de l’humanité. On pourra certes, en forçant les traits et les points de comparaison, trouver des prémisses d’institution scolaire dans toutes sortes de structures sociales ou rapports humains connus depuis l’Antiquité. Mais les comparaisons resteront construites, artificielles, idéologiques, anachroniques, et l’école, telle que nous la connaissons, est endémique des sociétés modernes, industrielles et occidentalisées. On peut se demander pourquoi, à un moment donné de l’histoire des cultures humaines, on a eu besoin de créer des écoles comme lieux physiques où des enfants sont massés. Les réponses divergent selon le projet social auquel on adhère. Pour les uns, l’école pour tous a pour but de donner à chacun, quel que soit son origine sociale, notamment la plus modeste, la chance de gravir les échelons sociaux les plus élevés. Pour les autres, elle est un moyen que les systèmes économiques et politiques en place mettent en oeuvre pour se perpétuer (notamment en « libérant » et détournant les énergies parentales au profit du capital). Ainsi, selon le point de vue, elle peut être vue comme condition d’émancipation ou comme instrument d’aliénation.
Quoi qu’il en soit, bien que très jeune (l’école n’a pas été inventée par Charlemagne comme le voudraient certains mais par Jules Ferry), elle a très rapidement enfermé plusieurs heures par jour, plusieurs jours par semaine, plus des deux tiers d’une année, et près d’un sixième de leur vie, toutes les catégories sociales d’enfants âgés de 3 à 16 ans. La « scolarisation » au sens illichien1 du terme a été fulgurante ; moins d’un siècle de « démocratisation » de l’école et plus personne n’imagine qu’il est possible ou raisonnable de s’en passer. Dès lors, sortir du cadre scolaire, c’est comme sortir de la société puisque c’est s’extraire de la norme sociale ; curieuse équation quand on songe à l’immense partie de la société que l’école exclut de son enceinte... 

Enfermés, asociaux et insociables ?
En effet, et fort heureusement, l’école n’épuise pas le réel, elle n’est pas un espace-temps social exclusif pour un enfant ou un adolescent. Derrière ses murs, il y a tout un univers d’une richesse infiniment plus grande que celle qui est proposée en son sein : celle des villes, des innombrables lieux de vie qu’elle abrite, parcs, potagers urbains, rues commerçantes, restaurants et cafés, bibliothèques, monuments, musées, centres d’animation, conservatoires, stades, piscines, patinoires ; celle des campagnes, de ses forêts et la multitude d’espèces vivantes qu’elle accueille, de ses fermes, de ses sentiers à travers champs, de ses fêtes de village ; enfin, celles des autres humains, adultes, touristes, retraités, étudiants, sans emploi, mais aussi enfants, qui quittent à 15 heures, qui n’ont pas cours le mercredi après-midi, qui ne vont pas à l’école… Quelle drôle d’idée que d’imaginer que les enfants qui ne vont pas à l’école sont enfermés et privés d’interactions sociales ! On pourrait même plutôt affirmer le contraire : ce sont les enfants scolarisés qui sont contraints à des interactions extrêmement pauvres, une douzaine d’adultes, une trentaine, dans le « meilleur » des cas une quarantaine, d’enfants du même âge. Il faut admettre que l’expression, bien pratique, « l’école à la maison » est source de confusion. On se représente un ou plusieurs enfants en train de recevoir des cours de la part de leurs parents, « comme à l’école », mais à la maison. C’est parfois le cas ; certaines familles choisissent de reproduire le mode d’instruction typique des établissements d’enseignement, avec horaires, cours formels, apprentissages dirigés. Mais souvent, parce que les parents jouissent de la liberté de choix pédagogique, faire « l’école à la maison », c’est surtout être hors de la maison, et « s’instruire en famille », c’est surtout s’instruire avec d’autres adultes et enfants. À partir du moment où ils fréquentent régulièrement des personnes, les enfants non-sco développent des compétences sociales tout à fait appropriées et ne risquent pas de devenir des sociopathes. La variété des interactions sociales auxquelles ils sont susceptibles d’être soumis pourrait même constituer un avantage par rapport aux enfants scolarisés dont les contacts avec d’autres individus ou groupes sont souvent plus restreints et moins variés. Toutefois, même si, dans l’absolu, l’école n’est pas le lieu exclusif pour « trouver des amis », dans les faits, quand plus de 95 % des moins de 16 ans sont à l’école plus de 70 % de leur temps éveillé, on peut parfois se sentir seul, surtout quand on habite une région où vivent peu de familles non-sco. Mais les parents déploient en général une grande énergie pour offrir à leurs enfants des occasions d’interactions sociales nombreuses et variées. De plus, et malheureusement, les enfants se sentent bien trop souvent seuls à l’école même...

Vivre, c’est apprendre
En réalité, les enfants n’ont pas besoin de l’école pour apprendre, et d’ailleurs, ils n’ont pas besoin qu’on leur enseigne quoi que ce soit de façon intentionnelle pour apprendre. Apprendre est une compétence de base de tous les animaux. Sans elle, aucune adaptation à un environnement en perpétuel mouvement n’est possible. Ainsi, à partir du moment où on est vivant et en constante interaction avec un environnement non statique, on apprend. Et on apprend tout ce qui est nécessaire à une adaptation optimale à cet environnement. Il ne s’agit pas de théorie ou de rhétorique ; il suffit de considérer l’une des expériences d’apprentissage les plus emblématiques de l’espèce humaine, celle du langage articulé. Tous les enfants du monde apprennent à parler ; ils le font de façon naturelle, spontanée, informelle, inconsciente, continue, tout simplement parce qu’ils sont immergés dès leur conception dans un bain de langage. Cela vaut pour l’acquisition de la lecture et de l’écriture, dès l’instant où l’écrit est omniprésent dans l’environnement, ce qui est le cas dans nos cultures occidentalisées. Les Orang Asli de la forêt primaire de Malaisie n’ont sans doute aucune raison d’apprendre à écrire et ils ne le feront, mal, que sous la contrainte. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter de la non-acquisition d’une compétence dont on n’aura pas l’usage et à l’inverse, une compétence qui optimise le développement d’un individu dans un contexte donné sera nécessairement acquise. C’est une question de bon sens, parce que c’est une question de survie. Bien sûr, vous vous demanderez si l’on peut apprendre de cette manière les mathématiques, considérées comme le type même du savoir qui nécessite une transmission formelle et dirigée. Je ne nie pas que certaines compétences s’acquièrent avec un peu de « technique » ou avec « méthode ». Mais il ne s’agit pas d’opposer l'informel et le formel mais bien plutôt ce qui a du sens et est utile à un instant I et ce qui ne l’est pas. Ainsi, si un enfant est motivé par la science mathématique, il la maîtrisera de façon aussi fluide et naturelle qu’il a maîtrisé le langage. Et surtout, l’être humain est naturellement doué de compétences cognitives, qu’il pourra mobiliser en mathématiques ou ailleurs, comme l’abstraction, le raisonnement, la mémoire, l’analyse, la synthèse, etc., et pour le renforcement desquelles nul n’est besoin d’exercices artificiellement construits, un environnement suffisamment riche y pourvoyant largement. En fait, la question cruciale est de savoir si les mathématiques sont pertinentes et utiles pour tous. Rien n’est moins sûr. Et là nous effleurons la question épineuse de ce qu’il « faut » apprendre. Ceux qui élaborent les programmes scolaires de l’Éducation nationale en ont une certaine idée qu’ils imposent aux autres, au mépris de la singularité des besoins et désirs de chacun.
Par ailleurs, l’être humain, et en particulier l’enfant, est un animal, à vrai dire comme tous les animaux, curieux et avide de nouveaux horizons. Il s’intéressera aux sciences, à la littérature, à l’histoire, à la politique, etc. ; mais avec un enthousiasme inversement proportionnel à la contrainte qu’il aura subie pour les appréhender. La réalité est que si l’on laisse l’enfant libre de ses apprentissages, il est tout à fait probable qu’un certain nombre de savoirs et de compétences, que je qualifierais d’académiques, et qui sont hautement valorisés dans la conception de l'excellence à la française soient délaissés en raison de leur inutilité dans l’actuel environnement social. Il faut en avoir conscience afin d’éviter d’être contrarié par des attentes déçues. Ce n’est pas « grave », la dignité de l’être humain ne réside pas principalement dans la physique théorique ou la poésie, et les domaines dans lesquels l’esprit humain peut s’accomplir sont infiniment plus vastes et variés. Au final, il est important de se défaire de l’idée qu’apprendre est une activité qui se développe dans un espace-temps limité et « d’apprendre » à mettre tous les savoirs et compétences sur un pied d’égalité car, en dernière instance, ce qui les distingue, c’est l’utilité et le sens qu’ils ont pour un individu ou un groupe d’individus donné. Ce n’est que dans la liberté que la conquête de savoirs pointus et qui semblent inutiles pour l’action immédiate peut se faire ; vivre, c’est aussi s’étonner et contempler la beauté de l’univers et nul ne peut être contraint dans la contemplation. 

Repères, contraintes, limites
Certains pensent qu’un enfant qui n’est pas cadré par des horaires, se lever tôt le matin, s’habiller (oui, il faut l’admettre, les non-sco ont tendance à rester en pyjama quand ils n’ont pas besoin de sortir !), manger à heures fixes, différer son envie de faire pipi, se coucher tôt, et rebelote !, des exercices, des examens, en quelque sorte des « rituels » qui scandent son existence, mais aussi une obligation de ponctualité et d’assiduité, la vie en collectivité où un certain nombre de règles doivent être respectées, des devoirs (moraux) envers leurs parents, leurs enseignants, les autres enfants, eux-mêmes, qu’un tel enfant donc ne peut se développer correctement et pire, privé de limites imagine-t-on, il deviendra tyrannique. De la même manière, un enfant auquel on n’opposerait pas méthodiquement, intentionnellement un certain nombre de contraintes, notamment celles de la vie en collectivité, serait inapte à accepter les contraintes que lui réserve sa future existence d’employé soumis à une hiérarchie, à une conjoncture économique défavorable, à des politiques liberticides, à des lois iniques… Les contraintes de l’école constitueraient dès lors une sorte d’entraînement à la vie adulte.
Ici, il me faut citer une formule du philosophe anglais John Locke dans son Second Traité du gouvernement civil : Liberty, not license. La liberté n’est pas un droit d’exercer arbitrairement son désir ou sa volonté. La liberté des uns n’entrave pas celle des autres, pas plus qu’elle ne s’y arrête ; au contraire, elle l’englobe et quand on est libre, on est libre ensemble.
De la même manière que la liberté ne peut émaner que de soi et n’est pas un privilège consenti par une instance extérieure à soi, les repères, les limites n’ont pas besoin d’être volontairement, voire arbitrairement, mises en place (parce que fixer des limites serait « formateur »). Les limites sont des données objectives de l’environnement dans lequel on évolue et on les appréhende dès son premier souffle, si ce n’est en deça. Vivre, c’est rencontrer des blocs de résistance, ceux de son propre corps, ceux des autres corps. Quant aux repères, chacun les trouve dans son environnement, parce qu’on cherche toujours ce qui est stable, on est programmé pour précisément repérer ce qui est fixe ou récurrent. Ainsi, on n’a pas besoin de s’inquiéter de savoir si un enfant, rempli de force vitale, saura trouver des repères ; c’est prévu dans le kit de survie de l’animal humain.
En revanche, il nous faut admettre qu’un enfant qui n’a pas été soumis dès son plus jeune âge à la volonté des adultes qui pensent et décident à sa place, qu’on a laissé se développer à son rythme et selon ses besoins, qui n’a pas été conditionné à l’obéissance aveugle, aura en effet tendance à critiquer et rejeter les patrons abusifs, les collègues manipulateurs, les politiques liberticides, les lois iniques… Un enfant qui n’aura pas été conditionné à reproduire le statu quo social aura tendance à vouloir créer un autre monde, le sien. En quoi et pour qui est-ce un problème si ce n’est pour ceux qui n’ont pas intérêt à ce que les choses changent ? Doit-on seulement s’adapter au monde qui nous accueille, le subir ? Ne peut-on en être un acteur et co-créateur ? C’est là que l’on doit s’interroger sur ce que l’on veut vraiment pour son enfant, pas ce dont on a besoin tout de suite, comme la tranquillité et la satisfaction de désirs immédiats, mais ce qu’on souhaite pour lui, et seulement pour lui, pas pour soi-même. 

Autres suspicions infondées
« Comment vont-ils obtenir des diplômes, et donc, trouver du travail ? » se demande-t-on souvent à propos des enfants non-sco. Tout d’abord, il est important de noter que de nombreux examens peuvent être passés en candidat libre c’est-à-dire sans devoir nécessairement assister à des cours ; c’est notamment le cas du baccalauréat. Il faut savoir aussi que le bac n’est pas la seule porte d’entrée aux études supérieures et qu’il est également possible dans le cadre de la formation continue de passer un diplôme national d’accès aux études universitaires (le DAEU) si après une première expérience professionnelle, on souhaite démarrer des études supérieures. Ce n’est en général pas considéré comme une « voie d’excellence » mais c’est une voie possible et de ce fait, c’est une voie légitime et valable de notre point de vue (cf. la nécessité de « dé-hiérarchiser » les savoirs et les modalités d’acquisition des savoirs). Il est vrai qu’en France, nous avons « la religion du diplôme » comme je l’ai entendu dire par un chef d’établissement lors d’une réunion d’accueil de parents d’élèves en début d’année scolaire. La croyance est tenace, en dépit du bon sens, que le défaut de diplôme est une preuve d’incompétence. Pourtant, il y a tant de possibilités nouvelles de s’autoformer efficacement grâce au développement des technologies de l’information et de la communication. Il peut certes être difficile de valoriser son CV en l’absence de mention de diplômes prestigieux. Toutefois, quand on n’a pas eu l’estime de soi et l’enthousiasme dévastés par un système d’évaluation chiffrée débilitant, par une organisation des savoirs qui valorise à outrance certaines modalités d’appréhension et de traitement, en général très « intellectualistes », du réel et néglige voire déprécie les autres, par des attentes irréalistes et inadaptées de la part des adultes quant à son développement, on a un avantage par rapport à ceux qui ont subi la « sélection » scolaire, l’avantage de la confiance en soi, de l’auto-évaluation, de l’autoformation, de l’autonomie, de l’autodétermination, de l’initiative. Il est possible de valoriser cette expérience de formation originale auprès d’employeurs audacieux et ouverts.
Il n’est pas non plus nécessaire, en tant que parent, d’avoir bac + 5 ou d’être diplômé en sciences de l’éducation pour accompagner son enfant dans ses apprentissages. Le parent n’a pas besoin d’être un puits de sapience capable de répondre du tac-au-tac, telle une encyclopédie en ligne, à toutes les questions de son enfant. Il lui rendra sûrement davantage service en lui montrant comment se procurer les informations dont il a besoin plutôt que de lui servir un réponse prémâchée. Ce qui compte, c’est d’être à l’écoute de ses besoins et de lui proposer un environnement riche et stimulant.
Enfin, il faut définitivement s’enlever de l’esprit que tous les parents non-sco sont des anarchistes, révolutionnaires, élitistes, radicaux ou fondamentalistes religieux, qui veulent détruire notre civilisation. Ces derniers soupçons pèsent beaucoup sur les familles non-sco et sont la source de nombreuses difficultés qu’ils rencontrent dans leur rapport avec les « contrôleurs » de l’Éducation nationale (cf. l'article page suivante).
Les fantasmes et préjugés dont la vie sans école est l’objet sont trop nombreux pour les épuiser en quelques pages. Nous venons d’aborder les plus tenaces mais il en existe d’autres encore. Le meilleur moyen de s’en défaire est de partir à la rencontre vivante et interactive des familles non-sco. ◆

◆ 1 Une société sans école, Ivan Illich, Éditions Points (2015). 

 

TOUCHE PAS À MON ZIZI ! Décalottage : un geste à éviter

Extrait du numéro 58 de mai/juin 2016


Beaucoup de gens croient toujours utile, voire nécessaire, de décalotter régulièrement le pénis des petits garçons, afin de prévenir un possible phimosis et/ou pour des raisons d’hygiène. Beaucoup de médecins donnent ce même conseil, se permettant même parfois, lors d’une visite de routine et sans prévenir les parents au préalable, de décalotter eux-mêmes l’enfant.

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Journée de la non violence éducative

Samedi 30 avril, c'est la Journée de la non violence éducative. C'est l'occasion pour les parents et les éducateurs de se réunir, de réfléchir et de communiquer sur la nocivité des tapes, fessées, punitions et diverses humiliations pour une autre façon d'être avec un enfant.
La JNVE est organisée chaque année par La Maison de l'Enfant. Pour connaître les initiatives mises en place dans votre région cette année, vous pouvez consulter le programme présenté sur son site :
http://www.wmaker.net/maisonenfant/Les-manifestations-du-30-avril-2016_a306.html

Pour préparer cette journée, Grandir Autrement vous propose chaque jour de cette semaine une sélection d'articles sur la NVE.
Bonne lecture et bonnes réflexions !
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Féminisme et allaitement

Extrait du numéro 57 de mars/avril 2016

Les rapports entre féminisme et allaitement n’ont
jamais été simples, et ont beaucoup varié. Car il
y a féminisme et féminisme. En simplifiant, on
pourrait dire qu’il se divise en deux courants :
la variante « différentialiste » (ou « essentialiste »)
et la variante « égalitariste ».

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Résistance cognitive et apprentissages

Extrait du numéro 55 de novembre/décembre 2015

Olivier Houdé, directeur du Laboratoire de psychologie du développement et de l'éducation de l'enfant (LaPsyDÉ) du CNRS, est parvenu à isoler une fonction essentielle du cerveau : la résistance cognitive. C'est la capacité qu'a notre cerveau à inhiber les automatismes de pensée qui nous empêchent de réfléchir. Il rend compte de cette découverte, avec de nombreux exemples à l'appui, dans un livre paru au printemps dernier sous le titre Apprendre à résister. Sa lecture est passionnante et nous amène à réfléchir à notre manière d'aborder l'apprentissage, notamment avec les enfants.

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Allaitement au long cours et sevrage naturel

L'allaitement, c'est bien plus que le mode d'alimentation le mieux adapté au petit d'homme, aux bienfaits sanitaires multiples, même au-delà de l'âge de 6 mois.
C'est également une nourriture affective qui soigne bien des contrariétés du bambin. Il n'y a aucune bonne raison de s'en priver tant que cela fonctionne. Voici le point de vue d'un père sur l'allaitement au long cours de sa compagne et sur le sevrage.

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L’allaitement quand il dure

Pourquoi certaines mamans continuent elles d’allaiter après les 3 ans de leur enfant ? Quels sont les bénéfices nutritionnels et sanitaires ? À quelles critiques ces mamans font-elles face ? 
Voici quelques-unes des questions auxquelles nous allons tenter de répondre en nous penchant sur l’allaitement dit long voire très long.

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L'impact écologique de l'allaitement

A lire aussi notre numéro 71 - L'allaitement, un enjeu de société


Le lait maternel étant une ressource naturelle, gratuite et renouvelable, l'allaitement ne pèse pas autant sur l’environnement que l’alimentation artificielle. Il a une incidence environnementale positive dans différents domaines, auxquels on ne pense pas forcément : énergie, ressources naturelles, pollution de l’eau, de l’air et des sols, déforestation, changement climatique, santé et démographie.

L’allaitement permet d’économiser l’énergie nécessaire à la fabrication, au transport et à la préparation du lait artificiel. Il est estimé que l’alimentation au biberon consomme l’équivalent de 600 grammes de bois (pour faire bouillir biberons et tétines et chauffer l’eau) et trois litres d’eau par jour (un litre pour diluer la poudre et deux litres pour nettoyer biberons et tétines)1 . Or, dans les pays en développement, l’énergie et l’eau sont des denrées rares et coûteuses ; même dans les pays industrialisés, l’énergie provient généralement de centrales nucléaires ou électriques polluantes. Le lait artificiel constitue par conséquent un véritable gaspillage de ressources naturelles. En évitant l'utilisation de bois, l'allaitement contribue à lutter contre le défrichement et à diminuer les besoins en matières premières.

La pollution et la déforestation causées par l’industrie du lait en poudre.

Le lait artificiel est généralement fabriqué à partir de lait de vache traité thermiquement et transformé en poudre. Le lait écrémé est filtré et chauffé à une température allant de 95 à 105 °C durant 15 à 20 secondes, homogénéisé, refroidi puis séché par pulvérisation à une température d’environ 73 °C et vaporisé dans une atmosphère de 160 °C. L’énergie nécessaire pour atteindre ces températures élevées et créer les processus mécaniques requis provoque une pollution atmosphérique (agents responsables des pluies acides, gaz à effet de serre, émission de dioxines) et mobilise également des ressources naturelles (combustible). Les laits en poudre contiennent aussi, outre le lait ou le soja, un cocktail de substances traitées en usine.
L'utilisation de fèves de soja a également un impact sur l'environnement. Le Cerrado brésilien (savane boisée), par exemple, est défriché et remplacé par des plantations de soja. Cette culture, qui représente 10 % des exportations du Brésil, nécessite une irrigation très importante et un grand nombre d’engrais chimiques.
Boîtes de lait, biberons, tétines et autres accessoires requièrent, pour leur fabrication, du métal, du carton, du verre, du caoutchouc, de la silicone et du plastique (particulièrement problématique car issu du pétrole, donc extrêmement polluant et rarement recyclable).
La question de la pollution liée au transport du lait artificiel se pose également. Ce dernier parcourt souvent des distances considérables avant de subir les transformations susmentionnées ; de même pour les boîtes et cartons d'emballage. Une fois emballé, le lait est acheminé jusqu’au consommateur, qui se trouve parfois à une distance très importante. Ainsi, en Équateur, les laits en poudre sont importés des États-Unis, d’Irlande, de Suisse et des Pays-Bas. Le Japon, la France, l’Allemagne, le Danemark, le Royaume-Uni et la Nouvelle-Zélande sont d’autres grands pays exportateurs de lait en poudre. Nous ne possédons pas à ce jour de chiffres exacts relatifs à la pollution causée par ces transports (dont l’émission de dioxines), mais cette dernière doit être considérable.
L’industrie laitière en général contribue au gaspillage des sols et des ressources et à la pollution de l’environnement. Le méthane émis par les vaches se classe au second rang parmi les gaz qui contribuent à l’effet de serre et au réchauffement climatique. Les engrais utilisés pour la culture du fourrage pénètrent le sol et polluent les rivières et les eaux souterraines. En Inde, si les femmes n’allaitaient pas, il faudrait 135 millions de vaches laitières pour produire le lait nécessaire à l’alimentation des bébés ; pour se nourrir, ces vaches devraient occuper près de la moitié de la surface du pays2 !

Une économie considérable de déchets

L’allaitement permet d’éviter la pollution liée à l’élimination des déchets ayant trait aux laits artificiels (boîtes de lait, biberons et tétines). Selon une étude3, pour trois millions de bébés nourris au biberon, 450 millions de boîtes de lait en poudre sont utilisées chaque année, ce qui représente 70 000 tonnes de métal de déchets. L’impact écologique du matériel publicitaire utilisé pour vendre le lait artificiel doit également être pris en compte.
Autre point rarement évoqué : l’allaitement permet par ailleurs d’économiser les protections hygiéniques, puisqu’un allaitement soutenu permet de retarder la réapparition des règles après l’accouchement. 98 % des serviettes hygiéniques ou tampons sont jetés dans les toilettes et une bonne moitié de ceux-ci sont rejetés tels quels dans les mers. Les tampons mettent six mois à se biodégrader ; ce laps de temps est supérieur pour les serviettes hygiéniques (et les bandes plastiques, elles, ne se biodégradent jamais). Selon une étude4, si toutes les mères britanniques allaitaient leur bébé, 3 000 tonnes de papier par an (nécessaires à la fabrication des protections hygiéniques) seraient économisées.

Des mères et des enfants en meilleure santé, un recours moindre aux médicaments

L’allaitement diminue la prévalence des maladies (notamment celles dues à une eau contaminée), et donc l’utilisation de médicaments, dont la fabrication, le transport et l'élimination nuisent également à l'environnement. L’alimentation au biberon cause le décès d’un million et demi d’enfants par an (contaminations, infections, etc.) et la maladie chez de nombreux autres (diarrhées, etc.). Les laits artificiels contiennent un taux élevé d’aluminium et de plomb ainsi que bon nombre d’autres ingrédients pouvant être contaminés par des dioxines, des bactéries et d’autres éléments toxiques et radioactifs, tout au long de la chaîne de fabrication ou de stockage. On pense notamment aux cas d’intoxication dramatiques survenus en Chine il y a quelques années, qui ont causé la mort de plusieurs enfants. De la mélamine, un composant chimique industriel, avait été dilué dans le lait pour renforcer artificiellement sa teneur en protéines5.

L’allaitement, facteur de régulation démographique

Lutter contre la surpopulation, c’est aussi lutter contre la destruction de l’environnement et des ressources naturelles. L’allaitement maternel, s’il est exclusif et d’une durée suffisamment longue, est le moyen de contraception le plus efficace. Au Bangladesh, il empêche en moyenne 6,5 naissances par femme6. L’alimentation au biberon signifie des grossesses plus fréquentes et plus rapprochées, ayant une incidence sur la santé des mères et des enfants. Une étude menée au Chili7 a révélé qu’aucune des femmes pratiquant un allaitement exclusif n’était tombée enceinte dans les six mois suivant la naissance, contre 72 % seulement des femmes qui n’allaitaient pas. Dans les pays industrialisés, l’effet contraceptif de l’allaitement est malheureusement atténué par la durée plus courte de celui-ci et par les tétées moins fréquentes (de nombreuses mères ne parvenant pas à se détacher du schéma d'alimentation au biberon et ne donnant pas le sein à la demande comme il conviendrait de le faire).

Il devient urgent de sensibiliser les citoyens et les gouvernements à ces questions et de lutter contre les méthodes insidieuses utilisées par l’industrie du lait en poudre pour commercialiser ses produits (échantillons gratuits distribués dans certaines maternités, publicités pour laits en poudre exploitant l’image du sein maternel, etc.). Ce n’est qu’en fournissant aux mères des informations détaillées sur l’impact de l’allaitement et du non-allaitement qu’elles pourront effectuer un choix en toute connaissance de cause et envisager de donner à leur bébé ce qu’il y a de meilleur pour lui, pour elles et pour la planète.

Isabelle Delhove


1 https://www.santeallaitementmaternel.com/se_former/apprehender_enjeux/enjeux_generaux/allaitement_artificiel2.php
2 http:// www.reducepackaging.com/impact-bottlefeeding.html
3 Ibid. note 1.
4 Ibid. note 2.
5 https://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2010/02/08/chine-du-lait-contamine-a-la-melamine-reapparait_1302428_3216.html
6 http://infactcanada.ca/french1.htm
Ibid. note 2.

 

 Pour aller plus loin :

-Les dix plus gros mensonges sur l’allaitement, Claude Suzanne Didierjean-Jouveau, Éditions Dangles (2006).

-https://www.lllfrance.org/vous-informer/des-etudes/1071-impact-environnemental-de-lallaitement

-http://www.madamenature.be/themes/eco-consommation/sein-ou-biberon-que-vaut-largument-ecologique

Les dix conditions de l'OMS pour le succès de l'allaitement maternel

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) est à l’origine
de l’initiative pour des Hôpitaux Amis des bébés (IHAB),
dont les « Dix conditions pour le succès de l’allaitement
maternel» constituent la pierre angulaire. L’IHAB
souligne que les pratiques en vigueur dans les hôpitaux
peuvent compromettre l’allaitement et qu’il importe dès
lors de les améliorer pour contribuer à accroître le taux
d’allaitement maternel.

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Allaitement et santé des femmes : le bébé est bon pour le sein !

On sait que l'allaitement est bon pour la santé de l'enfant allaité. On sait moins que ça l'est aussi pour la santé de la mère qui allaite. Que ce soit à court ou à long terme, comme le montrent nombre d'études faites ces dernières années.

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À TÂTONS : l’allaitement à petits pas

extrait du numéro 51 de mars/avril 2015

Allaiter ou donner le biberon ? Cette question se pose à bon nombre de femmes enceintes. Si la réponse est une évidence pour certaines, elle est un vrai questionnement pour d’autres. Ces
deux manières différentes de nourrir son enfant et d’établir une relation avec lui est un débat de société dans notre pays, un sujet épineux qui peut déchaîner les passions.
Il semble fondamental de parler d’allaitement sans braquer, de militer en douceur, de soutenir sans forcer afin de respecter l’éthique de chacune, son projet et ses choix.
Alors, comment planter la petite graine de l’allaitement et favoriser ses conditions de germination ? Réfléchissons ensemble.

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Paternage - Tome 2 Actuellement en souscription

Vous avez aimé le premier tome de la BD Paternage,
Vous allez adorer le prochain !

Vous avez aimé le premier tome de la BD Paternage, retraçant l’histoire d'un papa, la décision d’avoir un bébé, l’attente de la naissance, les débuts chaotiques ... ?
Vous allez adorer le prochain !

Dans ce second tome, retrouvez la suite des aventures de ce père qui apprend chaque jour le métier de papa, avec une naissance du deuxième enfant qui s’achemine ... à la maison !

Parution prévue début novembre, et dès maintenant en souscription sur le site de Grandir Autrement 

Imiter pour se construire

Extrait du numéro 54 de septembre/octobre 2015

Vous l'observez certainement tous les jours, vos enfants
adorent imiter les autres humains, et même les animaux,
reproduisant gestes et bruits, même ceux émis par de simples
objets. Arrivent-ils à se construire une identité tout en imitant
l'autre ? Quel rôle avons-nous en tant que parent imité ?

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Vacances et maternage font bon ménage

Extrait du numéro 53 de juillet/août 2015

 

Les choix de vie liés au parentage
proximal apportent aux temps de
vacances une touche de légèreté,
et de simplicité, dans le respect de
l’intérêt supérieur de l’enfant cher
à Grandir Autrement.

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Batailles de lit

Extrait du numéro 52 de mai/juin 2015


Quel parent n’a jamais expérimenté de bataille de polochon ou de séance de chahut endiablée avec ses enfants ?
Vous savez, ces moments délicieux où l’on s’empoigne, se bouscule, se laisse aller à une attaque de chatouilles mémorable.
Quentin, papa de trois bambins, nous livre le récit de ces «bastons» énergisantes et joyeuses auxquelles il se livre régulièrement avec ses enfants.

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Grandir : un lieu d'accueil enfants-parents

Extrait du numéro 51 de mars/avril 2015

C’est à Accueil Naissance, dans le 13e à Paris, que se retrouvent une fois par mois enfants, parents et accueillants pour une session de Grandir, dans une ambiance tranquille d’observation bienveillante. 
Une pause inspirante qui respecte la spontanéité, le rythme et le projet du petit enfant. 
Un lieu insolite s’il en est dans le paysage des structures d’accueil de la petite enfance français.

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Ce que j'aurais voulu qu'on me dise avant la naissance de mon bébé ...

Extrait du hors-série 8 : Accueillir Bébé

Devenir parent peut se révéler plein de surprises : positives pour la plupart, mais parfois plus difficiles. Des parents ont accepté de confier ce qui les avait le plus surpris quand Bébé est arrivé et évoquent les informations qu’ils auraient souhaité recevoir avant la naissance. Ils sont nombreux à admettre qu’ils n’auraient pas forcément pu entendre ou réaliser l’ampleur du changement avant de le vivre.

 

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Découvrez notre Pack Naissance

La parole aux papas - Homme au foyer

extrait du numéro de janvier / février 2015

J'ai 36 ans, je suis marié et j'ai deux enfants : Ewen, 6 ans, et Youna, 1 an et demi.
Pris dans le tourbillon de la vie, jonglant avec mon nouveau rôle de papa, les opportunités professionnelles et les horaires du RER, je me suis rendu compte à un moment que quelque chose ne fonctionnait pas.

 

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Voir le sommaire du numéro 50

Retrouvez nous ce week end sur le salon Vivez Nature

Retrouvez le magazine Grandir Autrement, stand C21, du 30 janvier au 2 février sur le salon Vivez Nature, Grande halle de la Villette, Paris porte de Pantin.

N'oubliez pas d'imprimer votre invitation !

Accueillir Bébé - Sortie de notre nouveau hors série

Notre tout dernier hors série est en route vers les boites de nos abonnés qui le recevrons la première semaine de décembre.

Dans ce numéro de 84 pages, sans publicité, intitulé "Accueillir Bébé", notre équipe de rédacteurs s'interesse à comment se préparer au mieux à accueillir un enfant, en faisant le point sur le materiel, la préparation à la naissance, et les rituels autour de cette naissance.

Retrouvez le sommaire complet de ce numéro ici

Expédition du numéro de novembre-décembre

Notre nouveau numéro est en cours d'expédition.
Il arrivera dans les boites début novembre.

Le dernier numéro du magazine est en cours d'expédition.
Arrivée prévue dans les boites vers le 3 novembre.
Bonne lecture !

Le portage en conscience, un pas vers autrui

Découvrez cet article extrait de notre numéro de septembre/octobre 2014


Le portage a de nombreuses vertus immédiates ; il est pratique, bienfaisant et procure du plaisir, tant du côté de l’enfant que des parents (et des professionnels de la petite enfance qui l’utilisent comme outil de travail).
Au-delà de ces avantages évidents, le portage peut être un merveilleux moyen pour le bébé de se construire, de s’ouvrir au monde et aux relations. Porté contre l’adulte, il partage avec lui ses activités et ses échanges, emmagasine ainsi des messages, des façons de faire et d’être, des valeurs, des émotions. Cette pratique peut alors être pour nous l’occasion de prendre conscience de ce que nous pouvons transmettre à notre
enfant en le portant.

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Voir le sommaire du numéro 48

A venir dans le numéro de septembre/octobre

-en cours d'expédition vers nos abonnés -

Notre prochain numéro part mardi vers les boites de nos abonnés. Si vous ne vous êtes pas encore (ré)abonnés, c'est par ici.

Au sommaire du numéro de septembre: 

Grandir au quotidien
Lire et grandir : Sélection de la rédaction
Les mots et les choses : Pour en finir avec le concept de sevrage

Naître parents
Petits arrangements avec la nature : Allaiter en public, un comportement obcène ?
Chroniques de la parentalité : Le guide du moutard
S’attacher pour grandir : Le portage en conscience, un pas vers autrui
Grossesse : Hypno-natal TM : Et si accoucher passait par le psychisme ?
Naissance :
Le rebozo : soin et rituel
Les nouveaux rituels de naissance : entre tradition et création culturelles

Dossier
La séparation : comprendre, protéger, créer
En France, en 2011, 44,7 % des mariages finissent en divorce et 1,6 million d’enfants vivent dans une famille recomposée. Le nombre de divorces a été en constante augmentation depuis les années 70 et a atteint une valeur plateau à partir de 2005 avec une moyenne de 130 000 divorces par an.
La recrudescence des séparations a fait éclater le paradigme de la famille traditionnelle et a engendré de nouveaux agencements familiaux, familles monoparentales, recomposées, garde alternée, etc., qui, loin d’être exceptionnels, sont en voie de normalisation. Toutefois, selon bon nombre de professionnels de l’enfance, même normalisé, socialement et culturellement de plus en plus admis, un divorce n’est jamais réussi pour un enfant, et cela même si les deux parents y trouvent leur compte et se séparent cordialement.
Dans le contexte d’une désunion conflictuelle, c’est l’intégrité psychique de l’enfant qui est atteinte, notamment lorsque celui-ci se retrouve instrumentalisé, objet, prétexte ou médium de la discorde parentale. Dès lors, il est important de comprendre les sentiments que peut éprouver un enfant lors de la séparation de ses parents et de prendre conscience de ses besoins fondamentaux, qu’il s’agisse du besoin de sa mère, pour un enfant allaité, ou du besoin de voir régulièrement le parent qui n’a pas la garde, cela afin de le soutenir et le protéger lors de cette épreuve. Réaffirmer l’intérêt supérieur de l’enfant, remettre ses besoins au centre des préoccupations des parents séparés, proposer des pistes de réflexion pour créer des arrangements familiaux respectueux de tous, tels seront les objectifs de ce dossier.


Grandir et s’éveiller
Éducation : Vivre un deuil : en chemin vers la cicatrisation et l'acceptation
Ils grandissent : Girouettes et démotivés, quand l'enfant ne veut plus pratiquer une activité
Éducation non-violente en pratique : On m'a dit que je pouvais m'aimer
Chronique d’une parentalité sans violence : Il ne faut pas jouer avec la nourriture ? Mais si !

Grandir ensemble
Grandir sainement : La mémoire cellulaire : Se délier du passé pour se relier à soi-même
Grandir ailleurs : Les sages-femmes de village en Malaisie ; une tradition en péril
Zoom produit nature : Accompagner la séparation au naturel
Faire grandir une initiative : Le CDAAD : un mouvement de soutien pour l'AAD et pour les sages-femmes libérales

Grandir en savourant
Allaitement : Le sevrage naturel
Zoom aliment : Comprendre l'IG pour être en bonne santé
Fines bouches : Recettes "IG"

ET AILLEURS, COMMENT DORMENT LES ENFANTS ?

découvrez cet article extrait de notre numéro de juillet/août 2014


Partager le sommeil de son enfant et répondre à ses besoins, de nuit comme de jour, semble être la pratique la plus répandue à travers le monde.
En effet, quelles que soient les croyances et les traditions, les soins apportés à l’enfant et l’attitude que les adultes adoptent envers lui visent, dans la plupart des sociétés, à être à l’écoute de ses besoins tout en l’intégrant pleinement à la vie sociale.

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Voir le sommaire du numéro 47

Au sommaire de notre prochain numéro...

Notre prochain numéro part vendredi vers les boites de nos abonnés. Si vous ne vous êtes pas encore (ré)abonnés, c'est par ici.

Au sommaire du numéro de juillet : 

Grandir au quotidien
Des lectures qui inspirent notre maternage : Nos enfants sont des merveilles
Activité : Le bilboquet des bois
Lire et grandir :: Sélection de la rédaction

Naître parents
Naissance : Faire un projet de naissance
Interview : La pratique d’une sage-femme : Liesbet Sap
S’attacher pour grandir : Le portage en crèche
La parole aux papas : Les papas et les cacas

Dossier
Le sommeil : une affaire de famille
Le sommeil de leur enfant est sans doute, avec leur alimentation, l’un des plus importants objets de préoccupation des parents. Cela est tout à fait compréhensible car de la qualité du sommeil de leur progéniture dépend directement la qualité du leur. Lorsqu’ils se préparent à accueillir un enfant, les parents s’attendent à ce que leurs habitudes de sommeil soient profondément modifiées – et s’y préparent éventuellement.
Un bébé fait ses propres « nuits » selon un rythme souvent déroutant. Comment alors satisfaire son propre besoin de sommeil en tenant compte à la fois des besoins de son enfant, notamment lorsqu’il est allaité, et des diverses contraintes matérielles ou sociales ?
Une bonne compréhension des besoins du bébé permet de préserver le sommeil de toute la famille. Mais il est nécessaire au préalable de déconstruire de nombreux mythes et préjugés qui ont la vie dure. Le sommeil partagé peut fournir une solution avantageuse que bon nombre de parents ont adoptée mais en veillant à respecter quelques règles de sécurité. D’une manière générale, le sommeil est autant une affaire de biologie que de culture, comme le montrent les pratiques de sommeil en vigueur sous d’autres latitudes. Et contrairement à ce qu’énonce la rengaine populaire, le sommeil partagé ne constitue pas un obstacle à l’autonomie de l’enfant – ni à l’épanouissement du couple ! – et, là encore, il s’agit d’être créatif pour s’ajuster le plus finement les uns aux autres.

Grandir et s’éveiller
Éducation : Vivre le moment présent : l’ultime accompagnement de l’enfant ?
Ils grandissent : La compétition, nocive et incontournable : comment protéger nos enfants ?
Éducation non-violente en pratique: La punition : effets et solutions alternatives
Chronique d’une parentalité sans violence : « Se sacrifier » pour ses enfants ?

Grandir ensemble
Faire grandir une initiative : Les « cercles magiques » ou soutenir le développement affectif et social des enfants
Grandir sainement : « No-poo » : prendre soin de ses cheveux autrement
Grandir sur Terre : Les abeilles sauvages : encourager leur installation dans nos jardins
Interview : « Je suis une Seinte » 

Grandir en savourant
Zoom produit nature: L’équilibre acido-basique
Zoom aliment : Kombucha ou l’élixir de vie
Fines bouches : Recettes au naturel

La BD Paternage en souscription ! Sortie prévue en novembre

Tadam ! Grandir Autrement et les éditions Myriadis ont le plaisir de vous présenter l'album "Paternage" de Sébastien Buteau.

Compilant les planches parues dans le magazine et des dessins inédits jamais publiés, ce premier tome de l'auteur-dessinateur retrace l’histoire de la naissance d'une famille - la sienne, avec humour, réalisme et légèreté.Vignettes après vignettes, Sébastien Buteau nous emmène sur son chemin de parent, qui pourrait bien être le vôtre, ou le nôtre, et chronique avec une douce auto-dérision le quotidien d'une famille qui grandit et s'agrandit.

Pour quiconque a envie de partager ou découvrir joyeusement la grande aventure de la parentalité, respectueuse, aimante, écolo, nature !, cet album est un incontournable. A s'offrir ou offrir sans modération.

Dans une démarche originale et désireuse de soutenir une maison d'édition indépendante, l'album est en souscription jusqu’à sa parution. Nous vous proposons de l'acquérir dès maintenant sur le site de l'éditeur ou ici, le payant ainsi à prix réduit (15 euros), dans un processus inédit de consommation lente. L'album vous sera envoyé à sa sortie, prévue en novembre 2014.

Laissez-vous tenter les yeux fermés !

Toute l'équipe de Grandir Autrement vous remercie et vous souhaite de bonne(s)souscription(s) !



La dodothérapie - extrait du numéro 46

découvrez cet article extrait de notre numéro de mai/juin 2014

Les scientifiques n’ont de cesse de nous expliquer que le sommeil des  enfants doit être protégé ; les parents doivent veiller à la bonne qualité et à une quantité suffisante de sommeil.
Que se passe-t-il dans le corps durant le sommeil ? Celui-ci est-il à même de favoriser la guérison ?

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Info pour nos abonnés

Nous venons d'avoir l'information selon laquelle les envois du numéro 46 seront retardés à cause d'un dégât des eaux chez notre routeur qui a affecté nos magazines.
Nous avons dû prendre sur le stock prévu pour les kiosques un certain nombre de magazines pour remplacer ceux détruits chez le routeur. La présence en kiosque sera donc minime pour ce numéro.
Nous prions nos abonnés de bien vouloir nous excuser de ce désagrément indépendant de notre volonté.
Les magazines devraient parvenir dans vos boites aux lettres vers le 10 mai

Notre société, miroir de notre philosophie éducative - extrait du numéro 45

découvrez cet article extrait de notre numéro de mars/avril 2014

La société patriarcale dans laquelle nous évoluons a constitué les fondements de notre philosophie éducative, et ce depuis des millénaires. En établissant la relation éducative comme une relation de pouvoir, elle s'est appuyée sur une opposition : celle de la responsabilité des éducateurs face à l'immaturité des enfants, la seconde justifiant à elle seule l'usage des châtiments par les premiers. 

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On parle de nous dans CB NEWS

Un article sur Grandir Autrement dans CB NEWS à retrouver ici
A propos de CB News :
Fondé en 1986 par Christian Blachas, « CB News » est le journal référent de la communication, du marketing et des médias. Depuis 2011, le magazine a été relancé sous forme de mensuel. Le site et la « CB Newsletter », qui existent depuis 1998, ont également été relancés dans le cadre de cette reprise. CB NEWS est détenu par le groupe STARTINVEST. www.cbnews.fr

Nouveauté : Grandir Autrement change de peau !

Toute l'équipe de Grandir Autrement a le plaisir de vous présenter la nouvelle maquette du magazine dont voici la prochaine couverture !
 
Entièrement renouvelé dans son graphisme, avec un nouveau logo, 4 pages supplémentaires, plus d'espace, de rythme, de clarté et de cohérence graphique dans ses pages, le numéro de mars-avril vous attend avec toutes ses rubriques habituelles relookées, et son dossier consacré à comment sortir de l'engrenage de la violence éducative ordinaire.

En 2014, Grandir Autrement ne se contente pas de faire peau neuve et renoue avec les hors série dont un premier exemplaire paraîtra au mois de novembre.

Afin de profiter de toutes les nouveautés de 2014, venez vous (ré)abonner sans plus attendre sur notre site !

Votre fidélité à nos côtés nous est précieuse !
 

Allaiter c'est naturel - extrait du numéro 44

découvrez cet article extrait de notre numéro de janvier/février 2014

Dans son sous-titre, Grandir Autrement se présente comme “Le magazine des parents nature”.
Mais qu’est-ce qu’au juste, un « parent nature » ? Quel est le sens de la référence à la nature ou au naturel quand il s’agit de parentalité ? Existe-t-il quelque chose comme une parentalité naturelle par opposition à une parentalité culturellement déterminée ? S’agit-il plutôt d’une construction d’un nouveau genre de rapport à l’enfant, conforme à une idéologie plus globale qui prône le respect des processus, dits naturels, du corps et de son environnement ?
Naissance physiologique, allaitement, cododo, portage, prise en compte des besoins spécifiques
de l’enfant, pris comme expressions de la bientraitance, sont qualifiés de pratiques ou
comportements naturels par leurs défenseurs. Cependant, il arrive souvent que nous soyons
contraints de faire des compromis avec la nature. Car le naturel ne va pas toujours de soi, ne coule
pas de source pour les êtres culturels que nous sommes.

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Retard de livraison chez nos abonnés et distributeurs

En raison des fêtes, le numéro de janvier a pris du retard et n'arrivera qu'à partir de la fin de semaine chez nos abonnés. Toutes nos excuses pour cette attente.

L'alimentation non violente en famille - extrait de notre numéro 43

découvrez cet article extrait de notre numéro de novembre/décembre

Le végétarisme, mode de vie encore peu répandu en France par rapport aux pays voisins, fait l’objet de beaucoup de préjugés, surtout quand il concerne les enfants.
Il n’est pourtant qu’une façon parmi d’autres de grandir autrement.
Pour quelles raisons fait-on le choix du végétarisme en famille ?
Quels avantages peuvent en retirer les enfants ?
Quelles sont les astuces pour bien vivre ce choix au quotidien ?

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Grandir Autrement à l'honneur dans le Courrier picard !

Un article sur Grandir Autrement est paru dans l'édition du 6 novembre du Courrier Picard

A découvrir dans le numéro 41 !

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Le partage du sein

Continuer à allaiter pendant la grossesse, puis allaiter ensuite les deux enfants simultanément, cela ne se décide généralement pas à l’avance. Simplement, un beau
jour, alors qu’on allaite encore son enfant plus ou moins grand, on se retrouve enceinte.
Et l’on n’arrive pas à imaginer le sevrer comme ça, brutalement. Alors, si l’on sait qu’allaiter pendant la grossesse est tout à fait possible, on va peut-être se lancer dans l’aventure.

Grandir Autrement en kiosque!?




Le magazine Grandir Autrement va fêter ses 7 ans en septembre!!
Pour fêter cet anniversaire, nous avons un projet qui va vous plaire : voir Grandir Autrement dans les kiosques!

Vous l'imaginez, ce projet ne pourra pas se faire sans vous.
Nous lançons aujourd'hui un appel à financement participatif afin de récolter les fonds nécessaires pour lancer la vente du magazine en kiosque!

Si comme nous, vous désirez voir le magazine diffusé plus largement, vous pouvez désormais nous y aider en allant à cette adresse : http://fr.ulule.com/kiosque.

Nous vous invitons aussi à communiquer sur ce projet autour de vous.
- MERCI! -

A découvrir dans le numéro 40 !

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Le chant prénatal

...une pratique ancestrale et universelle. "Le chant prénatal ! Qu'est ce que c'est ? À quoi ça sert ? Ce sont des chansons ? Lesquelles ? Mais si je chante faux ? Quoi ?! Je peux aussi me servir de ma voix à l'accouchement ! Comment ? Et si je demande une péridurale ?..."
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Numéro de mai/juin et semaine internationale des couches lavables

Alors que le numéro de mai/juin est en cours d'impression, profitez de la semaine internationale des couches lavables pour vous abonner, notre tout premier numéro vous sera offert en version PDF.

Le numéro de mai/juin est en cours d'impression. L'expédition de ce numéro à nos abonnés doit avoir lieu vers les 23/24 avril pour une arrivée dans les boites autour du 30 avril.
Si vous ne voulez pas rater ce numéro mais que vous ne vous êtes pas encore (ré)abonné au magazine, c'est le bon moment pour le faire. Cette semaine, à l'occasion de la semaine internationale des couches lavables, notre tout premier numéro, dont le dossier était consacré aux couches lavables, vous sera offert en version PDF pour tout abonnement d'un an.

Au sommaire du numéro 40 :

GRANDIR AU QUOTIDIEN

  • ACTIVITÉ : Un petit cheval à bascule en sureau
  • RELAXATION : Cœur à cœur
  • ACTIVITÉ : Petit Pouce : une histoire pour les petits, un jouet à faire soi-même
  • LIRE ET GRANDIR : Sélection de la rédaction

NAITRE PARENTS

  • GROSSESSE : Le chant prénatal : une pratique ancestrale et universelle
  • LA PAROLE AUX PAPAS : La couvade de Quentin
  • PETITES GRAINES : Non mais là y en a partout !
  • S'ATTACHER POUR GRANDIR : Interview : Gilles Verdiani, Mon métier de père

DOSSIER : Voyager en famille

Que vous soyez voyageur au long cours avec toute votre tribu ou simplement soucieux de préparer au mieux les prochaines vacances avec vos enfants, le thème de ce dossier vous concernera sûrement. Est-ce vraiment plus difficile ou contraignant de voyager avec des enfants ? Peut-on être globe-trotter dès le berceau ? Quelles vacances choisir quand on part en famille ? Comment organiser les trajets, occuper les enfants dans les transports, voyager avec un bébé allaité ? Nous partagerons avec vous nos trucs et astuces. Nous nous intéresserons également aux bénéfices secondaires des voyages en terme d'autonomie et d'apprentissages chez les tout-petits. Certaines familles font quant à elles le choix d'aller vivre à l'étranger : à travers leurs témoignages, nous vous livrerons le point de vue de ces expatriés. Alors, prêts à mettre les voiles ?

GRANDIR ET S’ÉVEILLER

  • ÉDUCATION : Danse à l'école maternelle
  • ILS GRANDISSENT : Amis pour la vie, amis dans la vraie vie
  • CHRONIQUE D’UNE PARENTALITÉ SANS VIOLENCE : La fessée, c'est pas bon pour la santé
  • ÉDUCATION NON VIOLENTE EN PRATIQUE : « Je m'appelle maladroit » : comment éviter de coller des étiquettes à nos enfants ?
  • PAS TOUJOURS FACILE D'ÊTRE PARENTS : L'écouter pour le comprendre

GRANDIR ENSEMBLE

  • GRANDIR SAINEMENT : Les plantes sauvages comestibles
  • FAIRE GRANDIR UNE INITIATIVE : Les poussettes cafés ont le vent en poupe en Belgique

GRANDIR EN SAVOURANT

  • ALLAITEMENT : Zoom sur une profession : consultante en lactation
  • ZOOM ALIMENT : Sur la route des épices
  • FINES BOUCHES : Recettes épicées

A découvrir dans le numéro 39 !

Découvrez un article du magazine en PDF

Quoi de neuf chez Grandir Autrement ?

Un nouveau rendez-vous régulier, pour vous tenir au courant des dernières infos de l'association et du magazine. Lire l'article

Les amalgames dentaires

...sont interdits de poubelle, mais pas de bouche ! Lire l'article

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Participez !

Materner des jumeaux, La santé des filles et de leurs mères, faites nous part de vos expériences : en savoir plus

Allaiter dans l’écharpe : le « pagne parisien »

Lisez un extrait du numéro 28 intitulé Allaiter dans l’écharpe : le « pagne parisien »

En ce 14 octobre, c'est La semaine internationale du portage qui se termine et La semaine mondiale de l'allaitement maternel qui commence.
Pour fêyer avec vous ces 2 évênements, l'association Grandir Autrement vous offre un extrait du numéro 28 intitulé Allaiter dans l’écharpe : le « pagne parisien », a partager autour de vous.

Bonne lecture !

Votre avis - impression du magazine en PEFC

Donnez-nous votre avis sur l'impression en PEFC (Programme de reconnaissance des certifications forestières) du n°36 en répondant à notre mini-sondage

Journée Internationale Pour la Liberté de l'Instruction

A l'occasion de la JIPLI, découvrez un extrait du magazine n°36 : L'instruction en famille en France : une liberté qui n'en finit pas d'être rognée !

Votre avis - Numéro 35

Vous avez lu le numéro 35 ? Votre avis nous intéresse ! Prenez quelques minutes pour nous faire part de vos remarques en répondant à notre questionnaire

Une doula à ses côtés...

Lisez un extrait du magazine N°3 sur les doulas.

Alors que la semaine internationale des doulas s'est achevée depuis quelques jours (du 22 au 28 mars), Grandir Autrement vous offre un article issu du n°3. En effet, en janvier-février 2007, nous vous avions présenté le travail de ces accompagnantes à la naissance, dont la présence s'est bien développée depuis.

Le numéro 28 à lire en ligne

Feuilletez les pages du magazine numéro 28 - Parents Solo pour découvrir Grandir Autrement.

Grandir Autrement vous propose de découvrir ou redécouvrir le magazine en vous offrant en consultation libre le Numéro 28 - Parents Solo !

Journée de la non-violence éducative

A l'occasion de la journée de la non-violence éducative, Grandir Autrement vous propose un forum d'entraide si vous souhaitez organiser une réunion, ainsi qu'un tract à imprimer et 2 articles extraits de notre Hors-Série numéro 1 "L'éducation sans violence"

Le 30 avril verra la neuvième édition de la Journée de la Non Violence Educative. Nous avons pu constater que des personnes aimeraient organiser quelque chose à cette occasion, mais hésitent à se lancer seuls ou ne savent pas comment organiser leur réunion. Il n'est pourtant pas nécessaire d'avoir suivi des formations à la non-violence éducative, ou d'être un modèle de perfection en la matière, pour organiser un moment d'échange et de partage autour de ce thème.

Nous vous proposons de vous inscrire sur le forum que nous avons créé.

Vous souhaitez organiser quelque chose pour la Journée de la Non Violence Educative ? Venez vous rencontrer, vous réunir, par départements, par villes. Venez chercher les informations dont vous avez besoin.

Vous avez déjà prévu ou animé une réunion ? Venez apporter votre aide et échanger avec les autres groupes.

Vous trouverez aussi sur cette page un tract à imprimer ainsi que 2 articles extraits de notre Hors-Série numéro 1 "L'éducation sans violence"

L'association Grandir Autrement diffusera sur son site internet les informations de chaque réunion ou action prévue.

Ce sont les petites actions de chacun qui feront de cette journée une réussite.

Sources et compléments - numéro 60

Numéro 60 : 

Sur l’allaitement

http://www.lllfrance.org/1068-epidemiologie-de-l-allaitement-en-france

http://www.lllfrance.org/vous-informer/actualites/1825-les-derniers-chiffres-de-l-allaitement-en-france

http://www.lllfrance.org/vous-informer/actualites/1722-que-disent-les-taux-dallaitement-francais

Chiffres de l'allaitement en France à partir des certificats de santé des 8e jour, 9e et 24e mois : http://drees.social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/er958.pdf

Prévalence de l’allaitement à la maternité selon les caractéristiques des parents et des conditions d’accouchement (enquête Elfe 2011) :
http://invs.santepubliquefrance.fr//beh/2014/27/pdf/2014_27_1.pdf 

Durée de l’allaitement maternel en France (enquête Épifane 2012-2013):
http://invs.santepubliquefrance.fr//beh/2014/27/pdf/2014_27.pdf

Sur la grossesse et l’accouchement

Les maternités qui réalisent le plus d’accouchements :
http://www.journaldesfemmes.com/maman/maternite/classement/maternites/nombre_accouchements

Taux d’épisiotomie en France : http://www.episio.info/connaitre/taux-episio/

Sur la césarienne :
http://www.cesarine.org/avant/etat_des_lieux.php
http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2014-09/experimentation_cesarienne__taux_2011_a_2013_2014-09-16_17-11-16_366.pdf

Sur la péridurale :
http://www.inserm.fr/actualites/rubriques/actualites-recherche/en-france-la-peridurale-est-frequente-chez-les-femmes-qui-souhaitaient-accoucher-sans 
http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00854831/document
http://www.cosf59.fr/wp-content/uploads/2013/12/alisonclarys1.pdf

Maisons de naissance, rapport législatif :
http://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rapports/r1560.pdf

HAS, données épidémiologiques générales liées à la grossesse :
http://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2012-07/donnees_epidemiologiques_generales_liees_a_la_grossesse.pdf

Sur la remise en cause de la pratique des accouchements à domicile, voir le syndicat national des sages-femmes pour l’accouchement à domicile : http://snsfaad.weebly.com/

Sur le vécu des parturientes

Souhaits des femmes et vécu de l’accouchement, étude réalisée à partir d’une enquête du Collectif interassociatif autour de la naissance (CIANE) :
http://social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/2_10_2012_ciane_SOUHAITS_DES_FEMMES.pdf 

Satisfaction maternelle et mode d’accouchement :
http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00563944/document

Enquête de satisfaction auprès des patientes ayant rédigé un projet de naissance :
http://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-00909417/document

Satisfaction de 424 usagers pendant la grossesse et à l’accouchement dans le Réseau de
santé en périnatalité « Sécurité Naissance » des PaysdelaLoire :
http://www.em-consulte.com/showarticlefile/891965/main.pdf

Enquête Magicmaman :
http://www.magicmaman.com/,suivi-de-grossesse-accouchement-sortie-de-la-maternite-ensemble-on-peut-mieux-faire,58,1785189.asp#

Sur la violence éducative

http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/03/13/01016-20150313ARTFIG00402-interdiction-de-la-fessee-70-des-francais-disent-non.php

« Spanking and child outcomes : Old controversies and new metaanalyses », Elizabeth T. Gershoff, Andrew GroganKaylor,
Journal of family psychology, juin 2016 :
http://psycnet.apa.org/psycinfo/2016-17153-001/ 

À lire sur le site de l’OVEO :
https://www.oveo.org/effets-de-la-fessee-sur-le-developpement-de-lenfant-de-0-a-9-ans/

http://www.oveo.org/wp-content/uploads/2016/04/OVEO_DossierPresse-20avril-PPL_Abolition_violences.pdf

Sources et compléments - numéro 61

Numéro 61 - "Les caries, une histoire de carences ?" rubrique Grandir en savourant

À propos du rôle de la vitamine K2, voir : Vitamin K2 and the calcium paradox : how a little-known vitamin could save your life, Kate Rheaume-Bleue, Éditions Harper (2013).

 

Sur la nutrition en pré-conception, durant la grossesse, l’allaitement et pour les premiers solides du bébé, voir : Beautiful Babies : Nutrition for fertility, pregnancy, breastfeeding, and Baby's first foods, Kristen Michaelis, Éditions Victory Belt Publishing (2014).

 

Sur les premiers solides, un éclairage anthropologique et historique notamment : http://www.lllfrance.org/vous-informer/fonds-documentaire/dossiers-de-l-allaitement/1708-reflexions-sur-les-aliments-de-sevrage

 

Sur le lien entre formation des structures faciales in utero et perception de la beauté, ainsi que les écarts entre grossesses : https://clairetlipide.wordpress.com/2012/03/19/une-certaine-conception-de-lesthetique/

 

Pour aller plus loin sur le sujet des vitamines et des minéraux dans le cadre de la santé dentaire et l'alimentation : http://www.neosante.eu/comment-garder-de-bonnes-dents/

 

La pratique du fil dentaire remise en question : http://bigstory.ap.org/article/f7e66079d9ba4b4985d7af350619a9e3/medical-benefits-dental-floss-unproven

 

Le rôle de la vitamine D :

http://adc.bmj.com/content/97/Suppl_1/A103.1

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmedhealth/PMH0053847/

http://pediatrics.aappublications.org/content/early/2014/04/16/peds.2013-2215

 

À propos de la vitamine A : https://clairetlipide.wordpress.com/2016/01/21/une-vitamine-a-sous-estimee-par-les-vegans/

 

Un témoignage sur le blog francophone de référence sur le sujet : https://clairetlipide.wordpress.com/2011/10/19/comment-jai-gueri-la-carie-de-mon-fils/

Le sens des désirs alimentaires

Rencontre avec Olivier Soulier, médecin homéopathe
Article extrait du numéro 65 de juillet/août 2017

Notre vision du maternage laisse une large place à l’accompagnement des désirs de l’enfant. Dans son autonomie, dans ses apprentissages, nous mettons un point d’honneur à respecter ses choix. Qu’en est-il de son alimentation ? Est-ce que, dans ce domaine aussi, nous prenons en compte ses envies ou finalement bien peu tant il nous semble nécessaire « qu’il ne manque de rien » pour grandir en santé ? Quelles réponses apporter aux désirs alimentaires de l’enfant ? Considérer que l’enfant ne sait pas ce qui est bon pour lui ou, au contraire, nous laisser guider par ses désirs ? Que nous apprennent les désirs alimentaires de nos enfants ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré le seul scientifique à en avoir fait un sujet de recherche : quand la science éclaire la conscience.

Olivier Soulier, médecin homéopathe français, exerce depuis plus de vingt-cinq ans dans la région lilloise. Conférencier, auteur, il est le créateur du concept de «médecine du sens» à l’ origine du mouvement de compréhension du sens des maladies1. Pour lui, « chaque aliment est révélateur du problème et de la solution trouvée pour s’en sortir2», « un indicateur de ce que l’on est3 ».

 Le cercle vertueux de l’alimentation
A l’approche didactique des nutritionnistes quant à l’éducation à l’alimentation que nous avons déjà questionnée dans un précédent article4, s’oppose celle liée à une vision de l’aliment comme témoin, indicateur et guide. Si nous considérons les symptômes corporels comme des révélateurs de nos besoins non satisfaits5, les décrypter sans attendre, par la mise en conscience du sens de nos désirs alimentaires, nous permet d’engager le changement avant la maladie, pour nous-mêmes comme pour nos enfants. Nous voici alors dans un cercle vertueux de l’alimentation : ce que l’enfant vit → ce qu’il a envie de manger au moment ou il le vit → les conséquences que cela a sur sa digestion (cascade métabolique) → les conséquences de cette digestion sur son moral et son psychisme (alerte) → ce qu’il vit... Par besoins, nous entendons les fondamentaux psycho-émotionnels (sécurité, identité, réalité d’être) ainsi que ceux qui sont plus physiologiques pour un juste équilibre du cerveau (neurotransmetteurs)6.
Nos perceptions conscientes (aversions, influences extérieures, symbolique des aliments) comme nos perceptions biologiques (perméabilité intestinale, allergies, intolérances) sont là pour nous amener à nous interroger sur ce que nous vivons afin de réduire l’écart avec nous-mêmes.

L’enfant et sa mémoire
L’être humain fonctionne sur la base d’une « banque de données des aliments », fonction du plaisir qui y est associé comme une « mémoire des expériences alimentaires ». Si nous sommes forcés à manger, nous nous coupons du désir et empêchons la mémoire des aliments de se composer. Il y a « perturbation de la mise en place des ressentis et de la captation de nos propres désirs ». L’enfant va chercher des aliments par la mémoire de ce qui lui a fait du bien, liée a son expérience sensorielle, d’où la nécessité de respecter ses sensations (goût, odeur, aspect, bruit...). Notre manière de nous alimenter est un élément supplémentaire de connaissance de soi : elle donne des informations sur ce que nous sommes, où nous en sommes et comment nous soigner. Surtout quand le désir est obsessionnel, il faut chercher le besoin qui cherche à être comblé : comprendre les fringales et déculpabiliser (sans pour autant y céder).
Olivier Soulier distingue les désirs alimentaires des marketings alimentaires et nous met en garde: « mangez ce que vous aimez sauf les sucres et goûts sucrés », « ces leurres alimentaires » auxquels s’ajoutent les édulcorants et les médicaments.

Du sucre, encore du sucre
Le sucre faisant mémoire d’un état de bien-être physiologique inégalé depuis notre sortie de la matrice gestationnelle, il est associé à un sentiment de sécurité ultime. Le désir de sucre parle de ce qui reste en nous de dépendance affective, de notre autonomie. À l’origine de l’humanité, il y a très peu de sucres : fruits et miel sont rares. Le sucre n’est pas un aliment naturel mais pathologique. Aujourd’hui, « on remplace souvent la qualité du goût par un goût sucré, c’est un leurre » selon Olivier Soulier. Concrètement, le sucre favorise les fermentations et le développement des microbes ainsi que la destruction des gaines de myéline qui permettent le bon fonctionnement de notre cerveau. « Le sucre est plus toxique pour le cerveau des enfants que la cocaïne » affirme Olivier Soulier. Face au désir de nos enfants pour le sucre7, se pose la question de l’addiction à cette drogue ainsi que celle de l’autonomie accordée à notre enfant par nous, parents.

« J’aime pas les légumes ! »
Les légumes (surtout les verts) aident à la gestion des amertumes : « un enfant en bonne santé n’aime pas les légumes ». Plus l’enfant est jeune, moins il aurait de rancœur à gérer ; en conséquence moins il aurait besoin de consommer des légumes pour l’y aider. Adulte, nous nourrissons plus facilement des ressentiments, les légumes trouveraient donc toute leur utilité. Verbaliser un « c’est pour les grands » à nos enfants peut leur donner envie d’y goûter tout en faisant écho à la réalité. Vitamines et minéraux seront apportés par les fruits, sous réserve que ceux-ci, comme les légumes, soient choisis de bonne qualité biologique puisqu’une « pomme de supermarché a cent fois moins de vitamine C qu’une pomme vraie, il n’est pas nécessaire de se battre pour que l’enfant en mange dix s’il n’y a rien dedans ». « Peut-être aussi que les enfants n’aiment plus les haricots verts de supermarché parce qu’ils sentent bien qu’ils n’ont pas de goût ». L’enfant qui reste enfermé dans quelques aliments montre sa difficulté à grandir, à s’ouvrir au monde. Olivier Soulier précise qu’il lui est nécessaire de découvrir les différentes catégories d’aliments (céréales, viandes, poissons, crustacés), comme des conquêtes à mener pour grandir. A propos d’une éducation végétarienne ou végétalienne, Olivier Soulier souligne notre condition physiologique d’omnivore et précise ceci : « qu’un adulte fasse un choix végétarien pour sa vie, c’est une chose. L’imposer à ses enfants, c’est une erreur. Il faut les laisser manger ce qu’ils ont envie de manger. »
Pour chaque aliment, Olivier Soulier analyse ses conséquences biologiques : c’est le témoin. Porteur d’une « valeur physique, psychique et symbolique », chacun « nous permet de mieux connaitre notre état intérieur et de nous ajuster au monde extérieur8 ». Le désir alimentaire étant un moyen d’expression de notre besoin insatisfait, s’il est comblé par l’aliment, le désir peut disparaitre et empêcher sur le long terme que le besoin soit satisfait puisqu’il ne remplit plus son rôle d’alerte. Il est nécessaire de se poser la question : doit-on combler le manque, le désir par l’aliment ? Il en est de même quand la biologie montre une allergie, une intolérance alors que le désir de cet aliment qui nous rend malade est fort. Accueillir les désirs alimentaires ne signifie pas qu’il faille y céder, il s’agit de chercher à mettre en conscience les besoins inassouvis, les blocages (parfois transgénérationnels) afin de faire émerger des solutions nouvelles pour vivre et grandir en accord avec soi-même. Pour conclure, ajoutons qu’une étude9 récente démontre que la composition de la flore intestinale détermine les préférences alimentaires chez la mouche. C’est une première étape vers une mise en évidence du lien cerveau-intestin puisqu’elle prouve que les comportements des mouches sont modifiés par leur macrobiote intestinal. Transposée à l’homme, nos comportements (alimentaires mais pas seulement) prendraient un sens nouveau.

 

1 Médecine du sens, comprendre pour guérir : Docteur Olivier Soulier, documentaire de Jean-Yves Bilien. /
2 « Le sens des désirs alimentaires », Olivier Soulier, Néosanté n° 31. /
3 Olivier Soulier, entretien du 3 avril 2017. Sauf mention contraire, toutes les citations sont extraites de cet entretien ou de sa conférence en ligne du 14 novembre 2016, « Le sens des désirs alimentaires ». /
4 « Une éducation à l’alimentation consciente », Grandir Autrement n° 63. /
5 « Le message de la “mal-à-dire” : quand la maladie nous alerte », Grandir Autrement hors-série n° 10. « Quand les émotions, messagères, ne sont pas entendues : c’est la maladie », Grandir Autrement n° 64. /
6 « Émotions et alimentation », Grandir Autrement n° 64. /
7 Olivier Soulier conseille les ouvrages de Taty Lauwers pour se désintoxiquer du sucre notamment, par exemple Du gaz dans les neurones ou l’âme mal nourrie : Topo sur la dysbiose intestinale, Éditions Aladdin (2013). /
8 « Le sens des désirs alimentaires », Olivier Soulier, Néosanté n° 31, p. 6. /
9 25 avril 2017, Professeur Ribeiro et son équipe, Lisbonne, Portugal :  http://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.2000862

 

Sources et compléments - numéro 65

1     Créé par William Higinbotham.

2     Créé par Shigeru Miyamoto et Takashi Tezuka et produit par Nintendo.

3     Par exemple Final Fantasy, série de jeux créée par     Hironobu Sakaguchi et produite par Square Enix (1987).

4     Le fameux Tetris créé par Alekseï Pajitnov (1984).

5     Sim City conçu par Will Wright et développé par Maxis (1989).

6     Par exemple la série de jeux Street Fighter développée par Capcom (1987 pour le premier opus).

7     Civilization, une série de jeux créée par Sid Meyer et dont le premier épisode a été édité par MicroProse (1991).

8     Alone in the dark, créé par Frédérik Raynal et édité par Infogrames (1992 pour le     premier opus).

9     Doom, développé et édité par id Software (1993 pour le premier opus).

10     Myst, créé par Robyn et Rand Miller, édité par Brøderbund (1993).

11     Console de salon qui détecte les mouvements de la manette, créée par Nintendo.

12     Joueurs occasionnels.

13     Jeu de simulation de ferme en temps réel développé par Zynga et mis en ligne sur Facebook.

14     Resident Evil 7 : Biohazard, conçu par Koshi Nakanishi, développé et édité par Capcom (2017).

15     Jeu indépendant créé par Jonathan Blow (2016).

16     Le Seigneur des anneaux, J.R.R. Tolkien, Éditions Pocket (1954-1955, 2012).

17     Skyrim, conçu par Todd Howard, développé et édité par Bethesda (2011).

18     « Video games boost visual skills, study finds », John Roach, National Geographic (2003) et « Video games improve vision, study says », Brian Handwerk, National Geographic (2009).

19     « Real-time strategy game training : emergence of a cognitive flexibility trait », Brian D. Glass, W. Todd Maddox, Bradley C. Love, Plos One (2013).

20     « A randomized controlled trial of cognitive training using a visual     speed of processing intervention in piddle aged and older adults »,     Fredric D. Wolinsky, Mark W. Vander Weg, M. Bryant Howren, et al., Plos One (2013).

21     « Action video games make dyslexic children read better », Sandro     Franceschini, Simone Gori, Milena Ruffino, et al., Elsevier (2013).

22     « Video games prove helpful as pain relievers in children and adults », Robert George, Medical News Today (2010), « Study : video games are a great way to rehabilitate stroke victims », Sophie Imas, Nocamels (2013).

23     Minecraft, créé par Markus Persson (sortie officielle en 2011)

Corps propre, corps médical: l’exception sanitaire féminine

Les femmes ne sont pas des hommes comme les autres. Une fois admis les principes égalitaristes des luttes féministes du siècle passé, il est possible d’affirmer sans être soupçonné de sexisme les spécificités biologiques du corps féminin : les femmes saignent, accouchent, allaitent (la plupart du temps, les récents développements technologiques, contraceptions, IVG, laits artificiels, leur permettant de se soustraire à bon nombre de ces processus biologiques). Et cela implique un traitement tout particulier de la part d’une certaine catégorie de la population, à savoir les professionnels de santé, gynécologues et obstétriciens en tête, mais également des représentants de l’industrie pharmaceutique, qui semblent considérer que les virtualités biologiques féminines nécessitent un surcroît d’attention. Une forme larvée de sexisme là où les féministes voient une émancipation ? Un contournement, qui ne serait pas aussi funeste s’il n’était que symbolique, par la justification sanitaire, de l’axiome égalitariste ? Une survivance, en dépit des luttes politiques et des mutations sociales qui les ont suivies, d’une représentation du corps féminin comme défaillant et appelant la “rectification” médicale ? De la puberté à la mort, toutes sortes de béquilles chimiques et instrumentales viendront court-circuiter les processus physiologiques féminins, un zèle médical qui n’a pas d’équivalent quand il s’agit du corps masculin.

La critique de la construction genrée de la société a plus de cinquante ans. Il ne viendrait plus à personne, dans la majorité des pays occidentaux où cette critique a été prise en compte par les législateurs, si ce n’est sous forme de plaisanterie de mauvais goût (tristement récurrente, même au sein des politiques, ce qui en dit assez long sur la persistance des représentations collectives sexistes contre les discours égalitaristes policés), l’idée d’affirmer sérieusement une inégalité de droits ou de compétences en défaveur de la gent féminine et d’en déduire une inégalité de traitement. Pourtant, les divisions sexistes demeurent, la plus manifeste étant sans doute l’inégalité des salaires, quand on n’assiste pas, ahuris, à un réactionnisme assumé qui s’exprime dans la littérature, le cinéma, les stratégies commerciales ciblées, etc., et qui réhabilite les stéréotypes du passé voire en crée de nouveaux. Les comportements que cet étiquetage sexiste induit viendront alors l’entériner et le justifier a posteriori.

PRISES EN CHARGE

Se voir attribuer des qualités, des aptitudes, des préférences, des prérogatives sur l’unique base de son sexe est éthiquement et juridiquement intenable. Pourtant, la plupart des femmes vivent dans leur chair ce déterminisme culturel, l’acceptent et le perpétuent, parfois simplement parce qu’elles n’en ont pas même conscience ou, pire, parce qu’elles l’approuvent. Il en est ainsi de l’excès d’attention médicale et de l’exhortation à un encadrement médical frénétique de leur santé reproductive qu’elles subissent. Il n’existe aucun équivalent d’une telle accaparation médicale (tout à fait récente dans l’histoire de l’humanité) chez les hommes. Dès ses premières règles (survenant de plus en plus tôt), l’adolescente apprend à soumettre son corps et ses fonctions au regard d’un expert de l’exception féminine : le gynécologue. Analysé et morcelé en éléments fonctionnels, seins, ovaires, utérus, etc., balisé, cartographié, routinièrement échographié, radiographié, le corps féminin n’est plus un corps propre mais un corps médical. « Prise en charge médicale », la formule est édifiante et exprime bien la tutelle médicale des femmes considérées comme incapables de maîtriser les « puissances sauvages » en jeu, un peu comme si elles étaient dépassées, submergées, aliénées. La médicalisation se pose alors en facteur d’émancipation illusoire lorsque, censée museler cette exubérance, elle muselle les capacités d’auto-détermination des femmes. Selon Marc Girard, dans la médicalisation, la femme n’existe pas comme sujet¹. Cette expropriation, cette chosification symbolique est patente à tous les stades de la vie sexuelle d’une femme.
Cela commence donc très tôt, aux prémices de la période fertile. La première ingérence subie est médicamenteuse. En guise de rite de passage, les jeunes filles sont amenées par leurs mères chez celui ou celle qui sera comme un guide pour elles tout au long de leur vie sexuelle. Le gynécologue leur prescrira alors la petite pilule rose², ou blanche, censée apporter de multiples conforts dont celui de pouvoir se protéger d’une grossesse indésirable n’est pas des moindres. Ses vertus anticonceptionnelles seront peut-être présentées de manière incidente à côté de ses autres bienfaits : contrôle voire suppression de l’écoulement sanguin, atténuation du syndrome prémenstruel, diminution de l’acné, etc. Car lorsqu’on a 13 ans et qu’une activité sexuelle est peu probable, louer les effets anticonceptionnels est moins vendeur. Ainsi, pour bâillonner les expressions de leur fertilité, c’est, selon le mot de Marc Girard, à une “castration chimique”³ que des femmes vont soumettre leur corps, substituant aux processus fins de leur système endocrinien ceux, grossiers et approximatifs, des hormones de synthèse fonctionnant comme des leurres. Ce relais chimique de la physiologie n’est pas sans effets secondaires : cancérigènes, cardio-vasculaires, locomoteurs, immunitaires (augmentation des infections notamment de la zone génitale), sexuels (réduction du désir), etc.4
Voilà comment des femmes pourtant en parfaite santé se retrouvent dans une situation absurde, contraintes à une surenchère médicamenteuse pour réduire les effets d’un produit dépourvu de vertus curatives.

ACCOUCHÉES

Cela se poursuit avec la prise en charge médicale de la grossesse et de l’accouchement. Pourtant, la grossesse n’est pas plus une maladie que la fertilité.
Malheureusement, son encadrement médical scrupuleux laisse plutôt croire qu’enfanter est dangereux et tout se passe comme si l’état gravide était en soi un état pathologique que la prise en charge médicale viendra normaliser. Ainsi, comme l’écrit Blandine Poitel, “La grossesse est scandée par une foultitude d’examens invasifs, parfois peu fiables, prétendument indispensables pour garantir la santé et la viabilité du foetus [...]5”.
Cette débauche de précaution médicale pseudo-préventive (échographies, analyses de la formule sanguine, tests de dépistage, touchers vaginaux et autres palpations, mesures et arpentages, supplémentations vitaminiques, etc.) n’est pas sans effets toxiques, dits iatrogènes car causés par le traitement médical même. C’est le cas par exemple de l’amniocentèse, technique invasive de diagnostic prénatal d’anomalies chromosomiques, dont le risque principal est l’interruption de la grossesse. Mais la toxicité psychologique et affective de cette médicalisation est sans doute plus grave encore en ce que celle-ci induit chez les parturientes des croyances fortement négatives quant à leur capacité à mettre leur enfant au monde. Du reste, sages-femmes et obstétriciens ne se privent pas pour les conforter dans ces croyances, eux qui ont su rendre leur présence auprès des futures mères si indispensable. Ils décrivent si simplement leur métier en expliquant qu’il consiste à accoucher des femmes. L’accouchement est ainsi un travail d’équipe que les femmes ne sauraient effectuer seules et plutôt que d’accoucher, les voilà accouchées, passives, à espérer que les palliatifs médicamenteux et instrumentaux prendront le relais de leur physiologie défectueuse. La médicalisation de l’accouchement est sans aucun doute la plus outrée, la plus agressive et la plus aliénante de toutes. Là encore, la chimie de synthèse viendra remplacer celle, naturelle, des sécrétions organiques. Le travail sera « soutenu » (on dit aussi « dirigé » dans le jargon obstétrical) par de l’ocytocine artificielle. L’effort du travail sera assourdi par diverses analgésies médicamenteuses (péridurale, rachianesthésie).
L’hydratation et la nutrition seront assurées par des perfusions. La poussée et l’expulsion seront dirigées par les injonctions d’une sage-femme ou d’un obstétricien guidé par des machines. Si on laisse faire, la prise en charge peut être totale, allant jusqu’à l’extraction instrumentale de l’enfant (forceps, ventouse, expression abdominale et au bout, césarienne) qui sera né presque sans que sa mère y soit pour quelque chose. À tout le moins, c’est fort probablement le sentiment que cette dernière risque de développer : “Je n’y serais jamais arrivée autrement.” On peut aisément imaginer les conséquences malheureuses d’un tel sentiment sur sa confiance en sa capacité ultérieure à prendre soin de son enfant, sur sa confiance en soi tout court.

PAS MÊME BONNES À NOURRIR LEURS ENFANTS

L’allaitement est un des comportements de maternage qui seront directement influencés par l’interventionnisme médical, soit parce que celui-ci induit un sentiment d’incompétence de la mère, soit parce que certaines pratiques obstétricales (l’hormonothérapie substitutive qu’est l’administration d’ocytocine synthétique, ou la césarienne) perturbent les processus hormonaux en amont de la mise en route de la lactation et rendent le démarrage de l’allaitement problématique, soit, plus prosaïquement, parce que le personnel médical se révèle très souvent tout à fait incompétent à soutenir les mères dans leur volonté d’allaiter, prodiguant des conseils inadaptés. Mais qu’importe cette iatrogénécité puisqu’il existe des formules lactées pour remplacer le lait de mère ! Le biberon de lait industriel est une autre de ces béquilles censées pallier les défaillances du corps féminin. Elles sont près d’un tiers à recourir à ce mode d’alimentation dès la naissance et à étouffer leurs processus physiologiques à l’aide de diverses substances inhibitrices de la lactation. Elles seront plus de la moitié après quelques mois à utiliser de piètres succédanés de leur lait alors qu’elles sont parfaitement capables de nourrir toutes seules et presque complètement leur progéniture bien au-delà des six premiers mois réglementaires. Cet état de manque, d’insuffisance, d’incomplétude, dans une situation d’abondance, de générosité, de foncière adaptation biologique semble tout à fait caractéristique de la féminité.

“SORTIR DE LA MATRICE”6

La médicalisation, et l’expropriation de son corps qu’elle induit, se poursuit audelà de la période fertile, à la ménopause où les femmes se verront inondées de nouvelles hormones artificielles substitutives, en plus de subir un renforcement de la surveillance médicale en manière de tests de dépistage qui aboutissent parfois à des amputations injustifiées d’organes de l’appareil reproducteur désormais obsolète. Les femmes auront ainsi passé leur vie à vivre leur spécificité sexuelle comme un problème, une pathologie, peut-être une malédiction, une aliénation. La question des causes d’une telle méfiance à l’endroit des processus physiologiques du corps féminin dépasse l’objet de cet article. Toutefois, quelles que soient ces causes, il est certain que cet enfer, pavé de bonnes intentions, qu’est l’assistanat médical, n’a aucune valeur de nécessité. Les femmes possèdent en propre la capacité à mener à terme les processus biologiques spécifiques à leur sexe. Leurs corps sont bien faits et ne demandent qu’à fonctionner conformément à leur biologie. C’est parce qu’elles sont ignorantes des subtilités de cette biologie qu’elles accordent un crédit disproportionné à la technique médicale. Cette technè fait obstacle (terme qui partage avec « obstétrique » la même étymologie latine : obstare, c’est-à-dire « se tenir devant ») à la spontanéité du corps et en brouille les signaux fins. Coupées de leurs sensations proprioceptives, les femmes n’ont plus confiance en leur corps. Sous tutelle chimique, elles ne connaissent pas le fonctionnement biologiquement normal de leurs cycles, elles ne sentent pas l’effort de leur utérus pour mettre au monde leur enfant. Elles peuvent à peine imaginer la puissance, la sagesse de leur corps. Elles ne comprennent pas que c’est une connaissance intime, une observation fine des expressions de ce corps qui leur permettra de le maîtriser. Le fait d’être prises en charge les a rendues dépendantes d’une intervention extérieure pour vivre les différentes étapes de leur vie sexuelle. Comme dans beaucoup d’autres domaines, elles font exécuter par des agents étrangers ce qu’elles peuvent faire d’elles-mêmes. Il est alors urgent de dénoncer cette médicalisation forcenée, fondée sur une spécificité de sexuation, comme une forme latente de sexisme asservissant et de favoriser l’autonomie des femmes par la réappropriation et la réhabilitation de la puissance de leurs corps parfaits pour ce qu’ils ont à faire.

DALIBORKA MILOVANOVIC

1 - La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, édité par l’auteur (2013).

2 - On ne peut s’empêcher ici de penser à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll ou au film Matrix des frères Wachowski et de voir l’alternative « pilule, non-pilule » comme paradigmatique de la problématique du choix entre liberté et aliénation.

3 - Op. cit.

4 - Voir les ouvrages Amère pilule, Ellen Grant, Éditions François-Xavier de Guibert (2008) et La Pilule contraceptive, Henri Joyeux et Dominique Vialard, Éditions du Rocher (2013).

5 - Les 10 plus gros mensonges sur l’accouchement, Blandine Poitel, Éditions Dangles (2006).

6 - Dans le film Matrix, sortir de la matrice, c’est se libérer de l’illusion de vivre que procurent les machines qui manipulent la perception pour vivre enfin dans son corps.

Disposer de son corps quand on accouche : un combat féministe

Entretien avec Laëtitia Négrié

Laëtitia est doula et mère de deux enfants. Si le féminisme s’est imposé à elle au fil de son parcours de femme et de mère, c’est aujourd’hui entre quatre yeux qu’elle nous explique comment l’accouchement tel qu’il est vécu aujourd’hui en France, fief d’une société patriarcale qui ne respecte pas la physiologie du corps féminin, demeure l’une des plus grandes batailles à mener pour les femmes.

  • Grandir Autrement : Vous êtes maman et doula et, à travers votre expérience professionnelle et personnelle, vous avez peu à peu constaté que l’accouchement était entouré d’une problématique complexe, celle du droit des femmes à choisir, à vivre avec leur corps des choses qui leur sont propres. Une problématique que vous qualifiez à juste titre de féministe. Pourriez-vous nous en dire plus sur tout ce parcours ?

Laëtitia : Je suis devenue doula après les naissances de mes deux enfants. J’ai vécu mes deux accouchements à la maison, où tout s’était plutôt bien passé. Après ces accouchements, j’ai rencontré d’autres mères qui, elles, avaient accouché à l’hôpital, et j’ai constaté à travers leurs récits qu’il y avait toujours un problème. Tous ces accouchements avaient eu, bizarrement, quelque chose de pathologique ! Au début, j’ai trouvé cela surprenant, puis choquant, jusqu’à ce que j’en sois révoltée. J’ai commencé à me demander pourquoi l’hôpital renvoie nécessairement une image problématique et pathologique de l’accouchement alors que les accouchements à domicile se passent quasiment tous sans problème médical ? J’ai eu envie de devenir doula pour deux raisons. La première, c’est que je voulais me positionner et accompagner des femmes contre cette atteinte du droit à disposer de leur corps et la deuxième, c’est qu’en devenant maman, je me suis sentie isolée. J’ai réalisé qu’on est très seule face au rôle social de la maternité. De là, je me suis formée.

  •  Et vous avez commencé à accompagner des femmes.

À travers ma pratique, j’ai pu observer ce qui se passe en salle d’accouchement. Les femmes sont dépossédées de tout, même de choses aussi fondamentales qu’aller aux toilettes, se nourrir, boire… Pour mon projet de fin d’études de doula, j’ai travaillé sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT) post-natal et j’ai rencontré des femmes qui avaient subi des épisiotomies ratées, des sutures à vif, qui ont entendu des propos humiliants, ou qui ont été victimes de techniques de manipulation de la part des équipes médicales pour accepter la péridurale alors qu’elles n’avaient pas forcément mal ou pas envie de cette péridurale… Il y a des femmes en travail qui se présentaient la nuit en maternité, dont on arrêtait le travail pour le relancer le matin, afin de ne pas avoir à gérer un accouchement de nuit, parce que ça incommodait les équipes ! J’ai alors réalisé à quel point cette atteinte allait parfois au-delà de l’imaginable.

  • Face à toute cette souffrance, qu’avez-vous fait ?

Partant de là, je suis devenue militante pour l’accouchement à domicile. Mais j’ai senti les limites de ce combat. Ce qui était proposé dans cette lutte ne me suffisait pas : la notion de nature – sur laquelle je reviendrai tout à l’heure – ainsi que le refus de voir la naissance comme quelque chose de politique m’ont amenée à me tourner vers d’autres structures militantes. Je suis alors allée au Planning familial me former au conseil conjugal et familial. C’est une structure militante institutionnalisée et reconnue, bien installée, et je pensais à l’époque que ce mouvement féministe pouvait faire reconnaître l’accouchement comme une question politique. Au fond, il s’agit de comprendre de quel féminisme on a besoin.

  • Vous avez trouvé des appuis, du soutien ?

 J’ai fait la rencontre de Béatrice Cascales, avec qui j’ai amorcé une réflexion, féministe et politique, sur la question. Et très vite, nous sommes arrivées au constat que les femmes avaient toujours fait l’objet d’un contrôle social de leur fécondité. Contraception, IVG, sexualité, contrôle des naissances… Une anthropologue féministe, Paola Tabet, ainsi que Colette Guillaumin et bien d’autres, ont mis au jour ce contrôle social, elles ont publié à ce sujet. Les combats féministes modernes ont réussi à s’approprier une partie de ce contrôle : la contraception, l’IVG, sont désormais, en France, accessibles aux femmes. Mais on constate aussi que la lutte s’arrête au choix de poursuivre une grossesse ou non. C’est là que la fécondité est contrôlée d’une manière coercitive et invisible et que l’accouchement devient un événement social. C’est une véritable question politique qu’on cache derrière l’idée de nature !

  • L’idée de nature est politique, alors ?

C’est une idée fabriquée pour masquer l’histoire du contrôle social de la fécondité ! Cet argument apparaît au 16e siècle. Au travers de l’histoire, on s’aperçoit que l’idée de nature a servi à rendre légitime l’oppression des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des hétéros sur les homos… Par « nature », les femmes doivent être cantonnées à la sphère privée, à l’éducation des enfants, puisqu’elles les portent, les mettent au monde, les allaitent… Il faut se rendre compte que de dire par exemple « c’est naturel d’allaiter durant six ans, regardez les Africaines, elles le font ! » (ce qu’on entend souvent à propos de l’allaitement), c’est profondément raciste. Les Africaines ne sont pas plus « naturelles » que nous ! Elles ne sont pas plus sauvages ou moins civilisées. Il est nécessaire de prendre en compte ce pourquoi une société allaite ou pas, et de réaliser quels sont les facteurs sociaux, économiques et culturels qui font qu’une femme allaite ou pas, ou qu’une femme allaite deux ans ou six ans. Moi-même j’ai allaité, parce que je pensais que c’était ce qu’il y avait de mieux pour mon enfant, et je le pense toujours. Toutefois, je me refuse d’adhérer à un dogme qui réduit les femmes à l’idée de nature. C’est à chaque femme de choisir ce qu’elle souhaite faire de son corps, d’allaiter ou pas, car il n’y a qu’elle qui sait quelle réalité quotidienne elle vit. C’est elle qui allaitera ou pas, et personne d’autre.

La science, la médecine et même la psychiatrie ont contribué à entretenir et appuyer cette idée de nature, ces trois domaines étant à l’origine des domaines masculins. Il est très important de comprendre que cette idée de nature est en fait une idée profondément réactionnaire, un dogme qui assure une domination des hommes sur les femmes. Et c’est cette idée de nature, travaillée et véhiculée par les sciences, qui a créé de toute pièce la pathologisation du corps féminin, en particulier sur tout le continuum de la vie sexuelle et reproductive. La prise en charge de la ménopause en est un autre exemple.

  • La féminité est une maladie, en somme ?

La façon dont le système traite les femmes porte à le croire, même s’il est difficile de savoir ce qu’est la féminité! Existe-il un original de la féminité? Je ne le crois pas ! Une femme, de ses premières règles à sa ménopause, est tenue d’être régulièrement suivie, avec un traitement, une surveillance… À croire qu’être capable de fécondité est pathologique. Les femmes reçoivent des leçons de morale toute leur vie : si elles font des enfants trop tôt, trop tard, trop rapprochés, pas assez rapprochés, si elles ont une sexualité trop tôt, pas avec la bonne personne, etc., et si elles ne font pas d’enfant du tout, elles seront suspectes ! À nouveau, on tombe dans ce contrôle social. La fécondité dite naturelle comme beaucoup l’imaginent n’existe pas. Les femmes n’entrent pas en rut ! On ne se promène pas le derrière à l’air en poussant des cris pour appeler les mâles alentour quand on ovule. On ne subit pas notre fécondité, nous sommes capables d’intellectualisation, de gestion. Je ne renie pas que certaines femmes ressentent une fluctuation du désir tout au long de leur cycle. J’ai confiance en la parole des femmes qui racontent cela, tout comme je sais que ce n’est pas le cas pour toutes, que nos désirs ne sont pas irrépressibles et incontrôlables, et que nous vivons toutes notre réalité biologique de manière singulière. Tout comme je sais que le désir est lui aussi façonné par le social, par ce modèle hétérosexuel et procréatif qui finit par prendre une apparence naturelle. Le problème est de savoir à qui appartient la gestion de la fécondité.

  • C’est la remise en question à laquelle vous êtes arrivée.

Pour moi, les femmes devraient avoir le choix pour tout. Leur sexualité, leur contraception, la façon de mener leur grossesse, l’accouchement, l’alimentation de leur enfant !

On touche au droit à disposer de son corps ! L’éducation et les soins aux enfants et le rôle social de la maternité sont relégués tout le temps aux femmes, comme si un homme « naturellement » ne pouvait pas s’occuper d’un petit. Ce n’est pas parce que tu es en capacité de faire le ménage, la vaisselle, l’entretien du logis, la nourriture, les enfants que tu dois le faire. D’ailleurs, quand on regarde les modes de parenté ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, on constate que le modèle hégémonique qu’on connaît ici n’est pas plus « naturel » que les autres. La polygamie, l’échange des femmes sont-ils plus « naturels » ? Ce sont des modèles sociaux et culturels et non « naturels », et le nôtre est clairement issu du patriarcat. En exemple, la division sexuelle du travail comme on l’a longtemps connue dans nos sociétés capitalistes : l’homme qui est un modèle de productivité, qui gagne de l’argent, qui travaille, et la femme qui se voit attribuer les tâches domestiques, non rémunérées. C’est encore un modèle fort du couple d’aujourd’hui, même s’il existe désormais d’autres agencements familiaux : les familles recomposées, les familles monoparentales, les familles homoparentales, ou les femmes-mères qui travaillent à l’extérieur. Dans les années 70, cette idée de nature a été dénoncée et combattue, avec des revendications portées sur le fait que ce qui se passe dans la sphère privée est politique. C’est à ce moment-là que les violences conjugales, les viols sous couvert de devoir conjugal que les femmes devaient remplir en échange d’une rémunération implicite – la nourriture, le toit au-dessus de la tête, etc. –, que toutes ces réalités taboues ont été reconnues, sont sorties de l’ombre et qu’on a reconnu le travail productif des femmes, qui, même si elles ne sont pas payées, travaillent.

  • Aujourd’hui, le combat féministe a donc abouti à une vraie réappropriation des femmes à décider, à disposer de leur corps, de la contraception jusqu’à la sexualité en général. Le seul blanc, dans tout ça, c’est l’accouchement.

Exactement. La prise en charge de l’accouchement est restée privée et non politique. Pourtant, c’est un événement majeur de la vie sexuelle des femmes qui choisissent de devenir mères ; on doit inclure l’accouchement dans les luttes féministes !

  • D’où vient ce blanc, ce dédain de l’accouchement dans le combat féministe, à votre avis ?

Il découle du refus de reconnaître l’accouchement comme un événement sexuel. Paola Tabet et ses collègues ont montré que les femmes ont depuis longtemps été divisées en deux groupes : les putains et les mères. Les putains étant destinées au travail sexuel, au plaisir masculin, et les mères à la fécondité, à la procréation, aux enfants. Cette dichotomie implique que dès l’instant où tu deviens mère, tu ne peux plus faire partie de la première catégorie, tu ne peux plus prendre de plaisir, donc qu’en est-il de la sexualité ? L’inconscient collectif refuse l’idée d’une mère qui prend du plaisir. L’épisiotomie est d’ailleurs un marquage des mères pour dire « tu ne prendras plus ton pied », c’est clairement un acte de violence obstétricale, comme le point du mari1. Ces violences obstétricales, avec une instrumentalisation de l’accouchement, viennent d’outils créés par des hommes, utilisés par des hommes. Il n’y a que l’obstétricien qui peut les utiliser, en salle d’accouchement. La sage-femme n’a pas le droit aux forceps. Et toutes ces violences faites aux femmes sont légitimées par cette idée de nature qui dit que les femmes sont faites pour être mères, mais paradoxalement, qu’elles en sont incapables sans la médecine.

  • Ces deux images sont contradictoires, il y a de quoi devenir fou !

De mon constat, cette contradiction est à l’origine de nombreuses difficultés maternelles et dépressions post-natales chez les jeunes mères qui ne comprennent pas pourquoi c’est naturel d’avoir un bébé alors qu’on leur renvoie qu’elles en sont incapables sans l’aide de la technologie médicale. Aussi cette fameuse idée de nature est encore plus forte au sujet de l’accouchement. Cette idée rend service à deux idéologies opposées : d’un côté, l’accouchement physiologique est naturel, et de l’autre, l’accouchement est naturellement dangereux. Je crois que beaucoup de féministes ont eu peur de s’occuper d’une chose que certaines d’entre elles doivent penser très naturelle !

  • Il se joue vraiment un combat en salle d’accouchement, plus grand que celui de mettre au monde son bébé.

Pour moi, la salle d’accouchement devient un écomusée du patriarcat avec des preuves matérielles de la domination masculine sur les femmes !

  • Et concrètement, que faire pour mener ce combat à bien ?

Trouver des solutions individuelles pour se détacher des dogmes et de cette identité de mère pathologique, incapable et malade. Se donner la possibilité d’accéder aux informations, transmettre du soutien entre femmes. Continuer la lutte politique et féministe pour sortir de ce système de genres faits de rapports sociaux qui maintiennent les inégalités.

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1 Geste effectué à l'insu de la parturiente qui consiste à recoudre une épisiotomie avec quelques points de suture supplémentaires, ce qui est supposé accroître le plaisir de l'homme lors des rapports sexuels. Pour aller plus loin La construction sociale de l’inégalité des sexes : Des outils et des corps, Paola Tabet, Éditions L’Harmattan (1988). L’Après- patriarcat, Éric Macé, Éditions Seuil (2015). Caliban et la sorcière, Silvia Federicci, Éditions Entremonde (2014).

La violence obstétricale

* article paru dans le hors série "Naissance respectée" de décembre 2015

Alors que les campagnes d’information sur les violences faites aux femmes sont très connues du grand public, la violence faite aux femmes dans le domaine de la naissance en France reste taboue et, de fait, non évaluée. Lorsqu’elles décident de briser le silence, les femmes victimes de violence obstétricale se heurtent au déni, au soupçon, à la stigmatisation, au rejet. Ce tabou semble perpétré, voire accepté, comme si ces violences correspondaient à un « mal nécessaire », en lien avec la peur de la mort du nouveau-né et de la mère. Or, il n’est pas exclu que cette peur soit elle-même activée pour des motifs plus insidieux, alors même que notre organisation sociale est en quête de solutions en faveur d’un système de santé à la fois de qualité et plus économe.

source : https://www.oummi-materne.com/la-pression-fundique-une-technique-depassee

La violence obstétricale est pourtant décrite au niveau international et sa mondialisation reconnue par des instances internationales. Cette violence de genre s’exerce sur les femmes enceintes. Le Code pénal du Venezuela inscrit sa définition ainsi : « […] L’appropriation du corps et des processus de reproduction des femmes par les personnels soignants, s’exprimant par la déshumanisation, la prise en charge hiérarchique, la surmédicalisation et l’interprétation pathologique d’un processus naturel, lesquels facteurs produisent une perte d’autonomie et de liberté du choix au niveau du corps et de la sexualité, ce qui impacte négativement la qualité de vie des femmes.1»

Nouveau terme pour une situation ancienne, depuis 1988, la surmédicalisation de la naissance est dénoncée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). En septembre 2014, l’OMS fait une déclaration sur « La prévention et l’élimination du manque de respect et des mauvais traitements lors de l’accouchement dans des établissements de soin2 ». Les journaux médicaux les plus prestigieux comme The Lancet dénoncent cette violence : « Le non-respect et l’abus sont les signaux d’un système de santé en crise, une crise de qualité et de responsabilité3 ». « La violence obstétricale se traduit par des traitements irrespectueux et abusifs des femmes pendant la grossesse et l’accouchement, des violences ancrées dans les systèmes de santé, souvent liées à la surmédicalisation. C’est une tendance mondiale qui a échappé aux autorités internationales et nationales de santé4 ». « Les soins institutionnels peuvent devenir inhumains avec une mentalité de travail à la chaîne dans beaucoup de pays, des systèmes abusifs de formation et de travail, un défaut d’éducation médicale dans les droits humains et un syndrome post-traumatique chez le personnel lui-même5 ».

Les mécanismes

Dans un premier temps, la violence obstétricale frappe le savoir des sages-femmes autonomes. Dans un deuxième temps, le corps des femmes. Déjà en 1988, les experts de l’OMS dénonçaient « les poursuites judiciaires contre les sages-femmes empiriques ou qualifiées exerçant sans l’appui d’un médecin6 ». Actuellement, cette persécution est mondialisée avec 142 sages-femmes ou activistes des droits des femmes dans le domaine de la naissance poursuivies dans 38 états ou pays différents7. Elle est dénoncée par les cours de justice : « La persécution envers les sages-femmes qui aident les femmes à donner naissance hors des centres hospitaliers constitue une violation des droits des femmes enceintes8 ». « Le jugement rappelle le droit et l’obligation aux soignants de poursuivre la prise en charge des patientes même lorsque ceux-ci s’écartaient du protocole. Les habitudes intégrées de soins non soutenues par des études scientifiques ne constituent pas une base pour rejeter les soins supposés déviants9 ».

En France, les accouchements à domicile (AAD) représentent 2 % de l’activité libérale. Devant la chambre disciplinaire du Conseil de l’Ordre10, sur 42 dossiers de plainte traités depuis 2007, 69 % concernent des sages-femmes libérales. 37,5 % des dossiers jugés en première instance concernent des sages-femmes qui pratiquent les AAD : elles sont donc bien sur-représentées. Les procédures ne respectent pas les droits de la défense, l’instance disciplinaire est juge et partie, les radiations prononcées sont décidées sur des instructions à charge, sans preuves de lien direct entre les faits reprochés et les actes des sages-femmes incriminées. Dans le monde hospitalier, les grèves des sages-femmes, d’une durée de douze mois en 2014, ont mis en évidence le mépris réel et la non reconnaissance de leurs compétences par les pouvoirs publics.

La violation des droits humains des femmes enceintes

L’atteinte au droit privé de la femme pendant la grossesse et l’accouchement est reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme : « La grossesse relève de la vie privée. La femme a le droit de décider où, comment et avec qui elle accouche11 ». Ce contrôle du corps de la femme12,13 est dénoncé par la justice. En Russie, une mère a porté plainte contre une procédure ayant autorisé des étudiants en médecine à assister à son accouchement sans son accord exprès. Sa plainte a été entendue : « La Cour estime que la présence d’étudiants en médecine lors de la naissance de l’enfant de la requérante n’était pas prévue par la loi. Partant, il y a eu violation de l’article 8 (droit au respect de la vie privée et familiale) de la Convention européenne des droits de l’homme14 ».

De quelle façon s’exerce la violence obstétricale ?

Le premier degré est le silence, l’absence de communication, le défaut d’information. Amnesty International le dénoncera dans sa campagne en Uruguay15. Puis vient l’usage persistant de techniques et pratiques malgré les recommandations internationales16. Déjà en 1988 puis en 1996, suite à une étude sur l’ensemble des pays européens17, l’OMS identifiait comme nocifs et inefficaces les pratiques ou gestes techniques suivants : perfusion, position dorsale, l’emploi de l’ocytocine artificielle18, les efforts de poussée. Utilisées fréquemment à tort, se retrouvaient la péridurale, le monitoring19, les forceps, l’épisiotomie20, l’interdiction de boire, de manger. Dans un contexte d’humiliation et d’infantilisation, la violence obstétricale se manifeste aussi par des cris, des réprimandes, des coups, des pincements, l’abandon de patientes, la discrimination, la pose d’actes médicaux sans consentement21. Les mouvements d’activistes et de féministes répertorient également le décollement des membranes, le déclenchement par Cytotec22 la manœuvre de Kristeller23, le point du mari24, la symphysiotomie25, le curetage sans anesthésie, le toucher vaginal sur femme anesthésiée ou viol médical, la césarienne forcée.

Les effets

« Pour 20 millions de femmes dans le monde, l’utilisation d’interventions de routine non nécessaires, incluant la césarienne, les entraves à la mobilité pendant le travail et l’épisiotomie, peut avoir des effets à long terme sur la santé physique et psychologiques26 des mères et des enfants27, 28, 29 ». Le Dr Ibone Olza Fernandez, psychiatre périnatale à Madrid, rapporte qu’un tiers des femmes parlent d’accouchement traumatisant30. 11,5 % des pères présentent également des symptômes de stress post-traumatique (PTSD) et jusqu’à 20 % des états dépressifs31. Pour 96 % des femmes interrogées, l’origine du traumatisme provenait de l’accouchement32. Très récemment, en 2015, un autre effet négatif de l’hyper-médicalisation vient d’être identifié : les accouchements non assistés. Une étude suédoise a montré que « La tendance à centraliser les lieux de naissance a augmenté les taux de mortalité périnatale33. Un des aspects négatifs des soins spécialisés dans des lieux centralisés est l’augmentation des naissances non planifiées et ses effets indésirables34 […] ». Les femmes n’ont plus confiance dans les structures et retardent leur départ, voire ne se déplacent plus vers les maternités.

Le degré ultime de cette violence obstétricale étant la mort maternelle, sur laquelle Amnesty International rédigera son rapport, édité en 2010, « La crise de la santé maternelle aux États-Unis », qui met en évidence la discrimination faite aux femmes enceintes sur leur droit humain à la santé : chaque jour, plus de deux femmes meurent de complications liées à la grossesse et à l’accouchement35. Le personnel, lui aussi, est traumatisé par ce qu’il voit ou fait : 26 % des infirmières ayant assisté à des naissances traumatiques présentaient les symptômes de PTSD36. Elles disaient : « Le médecin la violait », « Je me suis sentie comme une complice ». Le personnel traumatisé développe une addiction aux violences. La nouvelle violence devient le « traitement » de l’ancienne. Les phénomènes d’accoutumance et de dépendance aux drogues endogènes dissociantes37 sont à l’origine de l’escalade des actes violents tels que déclenchements, épisiotomies, césariennes, dont les taux sont exponentiels partout dans le monde.

Les réactions au niveau international

L’émergence des droits humains de la femme enceinte est remarquable dans plusieurs pays : « La femme ne perd pas ses droits constitutionnels en rentrant dans une salle de naissance38, 39, 40, 41, 42 ».

La violence obstétricale est inscrite au Code Pénal43 du Venezuela (2007), de l’Argentine, du Mexique. Le Chili et le Brésil effectuent les démarches en ce sens. Dans quinze pays, un mouvement sur Internet dénonce la violence obstétricale44.

Les femmes d’Équateur ont ainsi inscrit la violence obstétricale dans le chapitre des atteintes aux droits reproductifs, droit à la santé45 dans leur rapport pour le Comité d’élimination de la discrimination contre les femmes des Nations unies (CEDAW)46.

En Angleterre, le Ministère de la Santé recommande aux femmes d’accoucher à domicile47. Les dernières recommandations communes des Fédérations internationales des gynécologues obstétriciens, des sages-femmes, des pédiatres, associées à l’Alliance du Ruban Blanc et l’OMS dénoncent les abus de l’hyper-médicalisation et font des recommandations pour créer des conditions pour la naissance qualifiées d’« amies des mères et des enfants48 ». Dans une déclaration sur « Le respect dans les soins de maternité : les droits universels des femmes lors de la période périnatale », Alliance du Ruban Blanc dresse un répertoire de tous les standards et textes de lois nationaux et internationaux affirmant les droits humains de la femme enceinte49.

La situation française ou la nécessité d’un observatoire de la violence obstétricale

Les études françaises sur la santé périnatale50 comportent des biais de mesure et des biais d’interprétation statistique tels qu’une évaluation réelle de la situation en France est impossible.

Les chiffres reflètent indirectement la réalité de cette violence sur notre territoire par la règle des 80 % : 80 % des femmes françaises subissent la violence obstétricale pendant l’accouchement alors que l’OMS déclare que plus de 80 % des accouchements peuvent se dérouler sans aucune ingérence. Les sages-femmes pratiquent 80 % des accouchements : ceci leur donne le pouvoir de rompre le cycle de la reproduction de la violence obstétricale, dès lors qu’elles auront décidé de briser l’oppression qu’elles ont intériorisée.

L’Observatoire de la violence obstétricale – France51 se propose, comme au Chili52 et en Espagne53, de réunir les témoignages des femmes mais aussi du personnel de santé pour rendre visible cette violence faite aux femmes dans le domaine de la naissance. Il s’agira de faire des propositions, non seulement pour assurer un suivi et des recours possibles pour les victimes mais surtout pour initier des alternatives et des changements de pratiques pour le respect des droits humains de la femme enceinte. ◆

Marie-Line Perarnaud

 1 Ley sobre el Derecho de las Mujeres a una Vida Libre de Violencia, Gaceta Oficial de la Républica Bolivariana de Venezuala, 19 mars 2007, n°38.647, p. 353.350. /

2 http://www.who.int/reproductivehealth/topics/maternal_perinatal/statement-childbirth/fr/

3 Disrespect and abuse of women in childbirth : challenging the global quality and accountability agendas, Recherche de Lynn P. Freedman et Margaret E. Kruk, The Lancet, Early Online Publication, 23 juin 2014. /

4 Lynn P. Freedman et Margaret E. Kruk, The Lancet, Early Online Publication, 23 juin 2014, doi:10.1016/S0140-6736(14)60859. /

5 Conférence du Dr Amali Lokugamage, consultante, gynécologue et obstétricienne anglaise, au Congrès Mondial des Gynécologues et Obstétriciens, 2014, à Hyderabad en Inde. /

6 Rapport sur une étude, Copenhague, OMS. Bureau Régional de l’Europe ; 26. 1988. /

7 http://www.sistersinchains.org /

8 Cour européenne des droits de l’homme, affaire Ternovsky contre Hongrie, requête n°67545/09. /

9 De 2012 à 2014, Laura Van Deth, sage-femme, a été poursuivie par l’État hollandais pour avoir porté assistance à des femmes qui avaient timeodécidé de ne pas suivre les protocoles locaux. Elle a été réhabilitée. Conférence Human Rights in Childbirth, 19 décembre 2014, Ernst van Bemmelen van Gent, avocat en droit international, Centre de Recherche en Droit de la Reproduction de l’institut Bynkershoek, Hague, Hollande, (www.bynkershoek.nl). /

10 N. Richard-Guerroudj, Comment l’Ordre vous juge, Profession Sage-Femme, n° 208, pp.14-20 (2014). /

11 CEDH, affaire Ternovsky contre Hongrie, requête n°67545/09. /

12 Wagner, M. (1994). Pursuing the birth machine, the search for appropriate birth technology, Sydney & London, ACE Graphics. Traduit de l’anglais avec la permission de l’auteur par Dr J. Schorscher-Righetti, traductrice scientifique. Titre provisoire de l’ouvrage : La dérive des usines à naître : Pour une technologie périnatale appropriée (p. 326-327) /

13 Silvia Bellon Sanchez, Medicalisation, authority abuse ans sexism within Spanish obstetric assistance. A new name for old issues ? Erasmus Mundus Master’s Degree in Women’s and Gender Studies, Université de Grenade et Utrecht, août 2014. /

14 Cour européenne des droits de l’homme, affaire Konovalova contre Russie, requête n° 37873/04. /

15 http://vimeo.com/33905912 /

16 Prusova K, Tyler A, Churcher L and Lokugamage AU (2014). Royal College of Obstetricians and Gynaecologists guidelines : How evidence-based are they ? 1-6. doi:10.3109/01443615.2014.9207 94 Greenhalgh T, Howick J and Maskrey N for the Evidence Based Medicine Renaissance Group (2014). Evidence based medicine : a movement in crisis? BMJ 2014; 348:g3725. /

17 « Guide Pratique, Les soins liés à un accouchement normal », WHO/FRH/MSM/96.24. /

18 « Comment les pratiques du mâle dominant rendent les femmes impuissantes » Victoria White Irlande, 29 janvier 2015- © Irish Examiner Ltd. /

19 Thomas P. Sartwelle, BBA, LLB1, James C. Johnston, MD, JD, Cerebral Palsy Litigation Change Course or Abandon Ship, Journal of Child Neurology, USA. 2014 /

20 http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/1343606 /

21 Conférence du Dr Amali Lokugamage, consultante, gynécologue et obstétricienne, Congrès Mondial des Gynécologues et Obstétriciens, 2014, Hyderabad, Inde, https://www.youtube.com/watch?v=Ziy5kSFm7U8 /

22 https://timeo asso.fr/content /

23 https://www.oummi-materne.com/la-pression-fundique-une-technique-depassee/

24 https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=608401622567592&id=167777729963319 /

25 http://symphysiotomyireland.com /

26 En octobre 2013, Birthrights26 contacte mumsnet26 pour réaliser une enquête dans le cadre de sa campagne Proctecting Human rights in Childbirth /

27 http://www.thelancet.com/pb/assets/raw/Lancet/stories/series/midwifery/midwifery_exec_summ.pdf /

28 Cesarean Section and Chronic Immune Disorders, Astrid Sevelsted, Jakob Stokholm, Klaus Bønnelykke, and Hans Bisgaard Pediatrics 2015; 135:1 e92-e98; published ahead of print December 1, 2014, doi:10.1542/peds.2014-0596. /

29 Nils Bergman, expert en neurosciences périnatales, Université de Ciudad del Cabo, Afrique du Sud, http://www.skintoskincontact.com/dr-bergman.aspx /

30 http://happybirthnederland.blogspot.fr/2013_08_01_archive.html /

31 http://www.abc.net.au/local/photos/2014/10/14/4106590.htm

32 http://www.birthtraumaassociation.org.uk/ /

33 La mortalité périnatale comprend les mortinaissances (avant la fin du cinquième mois de la grossesse ou vingt-deux semaines) et les décès néonataux précoces (moins d’une semaine de vie). /

34 MLA Wiley. “Unplanned births out of hospital increases risk of infant mortality.” Medical News Today. MediLexicon, Intl., 3 Sep. 2014. Web. 12 Feb. 2015. http://www.medicalnewstoday.com/releases/281866.php /

35 http://www.amnesty.org/fr/documents/AMR51/019/2010/fr/ /

36 Beck et Gable 2012 /

37 http://stopauxviolences.blogspot.fr/2009/10/dissociation-et-memoire-traumatique.html /

38 http://humanrightsinchildbirth.com/ /

39 http://www.birthrights.org.uk /

40 http://www.improvingbirth.org /

41 http://whiteribbonalliance.org /

42 http://www.ffyh.unc.edu.ar/content/se-firm%C3%B3-un-acuerdo-favor-de-garantizar-la-ley-de-parto-humanizado-en-la-maternidad-de-la-un

43 http://www.theunnecesarean.com/blog/2010/11/7/obstetric-violence-introduced-as-a-new-legal-term-in-venezue.html

44 https://www.rosesrevolution.com/

45 Coalición nacional de mujeres para la elaboración del informe sombra de la cedaw, quito, noviembre de 2014, article 12, page 53. /

46 http://www.un.org/womenwatch/daw/cedaw/cedaw.htm

47 Intrapartum care: care of healthy women and their babies during childbirth Issued: December 2014. NICE clinical guideline 190, guidance. nice.org.uk/cg190. /

48 Mother− baby friendly birthing facilities, International Federation of Gynecology and Obstetrics12, International Confederation of Midwives, White Ribbon Alliance, International Pediatric Association, World Health Organization International Journal of Gynecology and Obstetrics, février 2015, volume 128, Issue 2, pages 95–99. /

49 http://www.healthpolicyproject.com/pubs/46_FinalRespectfulCareCharterFrench.pdf

50 Dossier de presse, Euro peristat, INSERM, 27 mai 2013 /

51 https://www.facebook.com/Observatoire-Violence-Obstétricale-France-340669782803125/

52 https://www.facebook.com/ObsViolenciaObstetrica/

53 https://www.elpartoesnuestro.es/blog/2014/11/25/el-parto-es-nuestro-crea-el-observatorio-de-la-violencia-obstetrica

 

Médecine de la femme : libération ou fragilisation ?

 Il est habituel et consensuel de considérer la médicalisation de la santé reproductive féminine, qu’il s’agisse de maîtrise de la fertilité ou de gestion de l’accouchement, comme un progrès majeur de l’histoire des femmes et un facteur prépondérant d’émancipation, d’affranchissement vis-à-vis des déterminismes biologiques et de la domination masculine. Cependant, lorsqu’on considère les conséquences de cette médicalisation sur la santé et le bien-être des femmes, ses bénéfices sont à relativiser. De plus, un retour critique sur l’histoire de cette médicalisation, entamée dès la Renaissance, nous la montre comme un processus d’acculturation par lequel les femmes se sont vues confisquer les savoirs et savoir-faire dont elles étaient les principales détentrices au profit d’une caste institutionnalisée majoritairement masculine. Considérées du point de vue de ses motifs et de ses effets, et contrairement à ses buts affichés, les vertus libératrices de cette médicalisation apparaissent comme illusoires. C’est à une mise en perspective critique de la médicalisation que nous invite ici Marc Girard, médecin, expert judiciaire européen et auteur d’ouvrages sur des questions médicales. 

La médecine moderne se signale par un déséquilibre majeur en fonction du sexe dans la fréquence et l’intensité de la médicalisation, selon un paradoxe dont l’illogisme et la vacuité scientifique sautent aux yeux du moins averti : se peut-il que les femmes soient si déficientes constitutionnellement qu’elles justifieraient un surcroît aussi exorbitant de prises en charge médicales ? Je soumets à mes lectrices le pari que, quel que soit son âge, chacune d’entre elles porte les stigmates d’une médicalisation justifiée par une spécificité de sexuation : vaccin contre la rubéole (et, plus récemment, contre le cancer du col de l’utérus), hormones sexuelles prescrites à tour de bras dès l’adolescence sous des prétextes aussi débiles qu’une « irrégularité¹ » menstruelle, pilules contre l’acné utilisées (hors indication) comme contraceptif, contraception médicalisée sous toutes ses formes (stérilet et diaphragme inclus), cicatrices de césarienne ou d’épisiotomie, enfer pharmacologique et procédural de la procréation médicalement assistée, rituels de dépistage sans cesse multipliés (frottis, mammographie, trisomie…), traitements de l’endométriose, hormonothérapie de substitution, hystérectomies, ablations thyroïdiennes pour un oui ou pour un non, etc. Et quid de cette autre disproportion sexuée qui concerne les aléas des traitements médico-chirurgicaux à visée esthétique, depuis les épilations au laser jusqu’à des interventions aussi potentiellement hasardeuses que les mammoplasties, les liftings, etc. ?

QUELS BÉNÉFICES ?

Ce qui signe l’irrationalité de cette médicalisation tentaculaire, ce n’est pas seulement la disproportion entre les sexes (quoi d’équivalent chez l’homme ?), ce sont aussi les failles de sa justification « scientifique » : à quoi bon tout ça – sachant que l’actualité ne cesse d’apporter de nouvelles raisons pour entretenir des doutes sérieux quant aux bénéfices de ces procédures ? Encore récemment, on a vu les médias s’embraser sur la question des pilules de troisième ou quatrième génération, des thyroïdectomies pour rien, des prothèses mammaires opérées avec un gel grossièrement non conforme… Ces derniers exemples ne font que conforter la thèse de mon dernier livre² où, sans viser l’exhaustivité, je m’étais concentré sur les exemples phares de la grossesse, de la contraception et de la mammographie (en négligeant, pour une simple question de volume, ceux pourtant non moins patents de l’hormonothérapie de substitution ou de la procréation médicalement assistée, où l’évidence des risques ne cesse d’être confirmée) : références à l’appui, il y était rappelé que nonobstant une médicalisation obstétricale très supérieure à celle de nos voisins, les statistiques françaises de morbi-mortalité maternelle et périnatale étaient parmi les pires d’Europe, que malgré une médicalisation forcenée de la contraception (officiellement justifiée entre autres par l’ardente nécessité d’épargner aux femmes l’épreuve d’une IVG), notre pays restait avec un taux d’avortements dramatiquement élevé, tandis qu’un peu partout dans le monde s’élèvent des voix autorisées pour proclamer que le meilleur moyen de mettre fin à l’épidémie de cancers mammaires serait encore de stopper le dépistage mammographique³. Cherchez l’erreur…

L’ALLIANCE DU CADUCÉE ET DU GOUPILLON

Tout se passe, par conséquent, comme si la médecine contemporaine avait réussi à incarner dans le réel son éternel fantasme, dont on retrouve la trace dès l’Antiquité, concernant la défectuosité fondamentale du féminin, son infériorité essentielle relativement à l’idéal du corps et de la physiologie viriles : pour la médecine, la femme a toujours été “une éternelle malade”, sachant que cette vision académique dégradante a été confortée, tout au long du Moyen Âge, par celle de l’Église catholique qui, après s’être arrogée “le monopole du discours savant4” à cette époque, s’est ingéniée à présenter la femme “comme un être humain qui n’a pu arriver à son entier développement5”, par là même naturellement vouée à la « soumission » d’emblée prônée par Saint Paul – et par bien d’autres après lui6

Nonobstant cette unanimité misogyne des élites, on n’a pas l’impression que, durant un millénaire au moins, ces discours de mépris et même de haine à l’endroit du féminin aient eu un impact déterminant sur les relations entre les sexes. De nombreuses sources (les contes, notamment) convergent pour suggérer que dans la culture dite « populaire », les rôles étaient plus clairement définis, avec – toutes choses égales par ailleurs – un potentiel de respect inhérent à une répartition plus catégorique entre les sexes : en majorité, les savoirs et savoir-faire sur la sexualité, la procréation, l’accouchement et même la maladie y étaient l’apanage des femmes, selon une tendance exactement inverse de celle qui prévaut aujourd’hui, quand la médecine tire une bonne part de son arrogance machiste d’une telle revendication de savoirs.

LE “MOMENT 1560”

Les choses vont changer à partir du « moment 15607 » quand, à la suite du formidable ébranlement de la Réforme, les autorités religieuses vont conscientiser, justement, que leur effort d’acculturation plus que millénaire est très loin d’avoir anéanti les racines d’une culture traditionnelle qui leur fait horreur : de cette culture traditionnelle dans laquelle les femmes jouaient un rôle déterminant de transmission, notamment via le parcours initiatique de la maternité et de l’accouchement. Le grand mouvement de Contre-Réforme, dont les principes sont posés lors de la dernière session du Concile de Trente (1563), vise cette fois une conquête culturelle radicale qui va s’appuyer certes sur le bras séculier – tant pis pour les sorcières –, certes sur le recrutement d’un personnel religieux significativement renouvelé – tant mieux pour le sérieux de l’évangélisation –, mais également sur la collaboration active de la médecine académique, expressément mandée autour de l’événement-clé de l’accouchement pour déposséder la communauté des femmes des pouvoirs qu’on ne lui avait encore jamais contestés dans la transmission de la vie et le passage des générations : c’est, notamment, le moment où les matrones – les sages-femmes traditionnelles – vont se trouver progressivement détrônées au profit de professionnelles nouvelle manière dont « l’accréditation » va requérir que leur rectitude morale soit validée par un membre du clergé8… Le bénéfice d’une déculturation aussi profonde a été au moins triple pour la médecine académique.

 1. Fragilisation du féminin – En prétendant prendre le contrôle du « continent noir9 » sous le prétexte de l’accouchement – qui correspond effectivement à un pic de faiblesse et de déréliction pour la plupart des femmes –, les médecins ont réussi l’exploit de réaliser leur fantasme ancestral pourtant assez primaire consistant à décliner le féminin sur le mode de la défectuosité.

2. Dévalorisation maternelle – En tirant parti de la précarité fœtale et néo-natale pour médiatiser son expansionnisme fondamentalement misogyne, la médecine a créé les conditions pour que, malgré une probabilité de survie alors assez faible, le bébé justifie un déplacement jusqu’alors inconcevable du souci traditionnellement orienté vers la mère, désormais réduite à la fonction de contenant vaguement incongru et potentiellement indésirable. Se poursuivant continûment ensuite, cette ligne de pensée débouche sur l’idée qui est actuellement en train de se développer chez certains obstétriciens américains, à savoir que tout compte fait, les temps sont mûrs pour proposer une césarienne à 100 % des parturientes10.

3. Indifférence aux preuves – Évidemment incapables de justifier leur coup de force sur un minimum de preuves, les médecins se sont peu à peu habitués à une revendication de pouvoir fondée sur un discours découplé des faits, un dis- cours que Molière allait bientôt caractériser à très juste raison comme « le roman de la médecine ».

LE “MOMENT 1960”

Dans les contraintes de place réservées au présent article, sautons à présent quatre siècles pour en venir au « moment 1960 », celui de la mise sur le marché des premières pilules anticonceptionnelles. Cet autre épisode éminent de la fragilisation du féminin coïncide avec la directive européenne 65/65/CEE que, dans un précédent ouvrage11, j’avais déjà dénoncée comme très préoccupante en raison de ses motivations mercantiles jusqu’alors inconcevables en pharmacie et qui, en sus, va introduire l’idée du médicament « par fonction », prenant acte de ce que jusqu’à présent, cela n’aurait traversé l’idée de personne qu’un individu en parfaite santé puisse s’exposer aux risques d’un médicament pour se préserver de quelque chose n’ayant rien à voir avec une maladie. Au-delà même de ses scandaleuses occultations, la récente affaire des pilules de troisième et quatrième générations atteste que, cinquante ans après, la majorité des utilisatrices n’a toujours pas intégré que les pilules contraceptives étaient des médicaments, avec tous les inconvénients du genre (concernant tout autant l’efficacité que les effets indésirables) : qui a bien pu le leur cacher ?...

Cette nouvelle fragilisation des femmes peut se lire, une fois encore, sur divers plans :

• physiologique : qu’on le veuille ou non, la pilule réalise une véritable castration pharmacologique – c’est même sa justification technologique ;

•  iatrogène : n’en déplaise aux séides du planning familial et à leurs affidés qui soutiennent sans honte que la pilule est “un produit sans danger12”, un manuel de référence tel que Martindale – The Complete Drug Reference13 consacre une cinquantaine de pages à un inventaire pourtant sommaire des complications imputables à ce type de produits ;

• psychologique : par contraste avec le climat « militant » des années 1970 où se plaindre des effets dommageables de la pilule aurait valu pour preuve d’un engagement religieux intégriste, je suis frappé du nombre de jeunes femmes qui, sur la base de leur expérience, se disent soulagées d’entendre reconnaître que la contraception hormonale puisse se solder par une dramatique perte de libido ;

• cognitive : la pilule tend à brouiller la connaissance qu’ont les femmes du fonctionnement de leur corps14 , comme tragicomiquement illustré par la panique de celles qui s’aperçoivent avoir oublié leur plaquette le premier samedi soir de leurs vacances15 ;

• transgénérationnel : pour déjà tristement ancien qu’il soit, le débat sur le « droit » des mineures à la contraception peut également se lire comme l’assaut final d’une corporation aussi traditionnellement que férocement machiste pour envahir l’un des derniers domaines de transmission féminine qui persistait dans la modernité. À l’heure actuelle, la mère digne, c’est celle qui met son point d’honneur à initier sa fille aux indécentes brutalités de la gynécologie : mais lorsqu’on a vu des gamines de 16 ans sans la moindre vie sexuelle mourir d’un accident vasculaire au seul motif qu’une mère responsable se doit d’exhorter sa fille aux bénéfices de la contraception hormonale, on a le droit de ne pas applaudir…

Reste à comprendre comment cette allégeance des femmes à un ordre médical aussi férocement machiste a pu, d’emblée et continûment ensuite, être applaudi par les féministes comme l’An I de leur « libération »

MARC GIRARD 

1 – Qui a fixé les règles de la menstruation, et sur la base de quel savoir vérifié ?

2 – La brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne, Marc Girard, édité par l’auteur (2013).

3 – Cancer du sein : « Le surtraitement est devenu un problème de santé publique », Bernard Junod, L’Express (2 juillet 2012).

4 – La femme et les médecins, Yvonne Knibiehler et Catherine Fouquet, Éditions Hachette (1983).

5 – Ibid.

6 – L’Église et les femmes dans l’Occident chrétien des origines à la fin du Moyen Âge, Paulette L’Hermite-Leclerq, Éditions Brepols (1997).

7 – Marc Girard., op. cit.

8 – L’arbre et le fruit – La naissance dans l’Occident moderne – XVIe-XIXe siècle, Jacques Gélis, Éditions Fayard (1984).

9 – C’est l’expression dubitative de Freud à l’endroit du féminin : n’en déplaise aux commentateurs qui n’ont rien compris, elle témoigne d’une perplexité relativement aux femmes qui tranche singulièrement avec l’arrogance misogyne largement prédominante en médecine et dont on a retracé ici un bref historique.

10 – Sachant qu’il faudra bien en passer par là si les assureurs se mettent à refuser de garantir les accouchements par voie basse : on voit actuellement, en France, se réaliser un cas de figure assez comparable, à savoir le refus des assureurs de couvrir les sages-femmes qui effectuent des accouchements à domicile…

11 – Alertes grippales – Comprendre et choisir, Marc Girard, Éditions Dangles (2009), p. 244.

12 – Apprenons à faire l’amour, Collectif, Éditions Maspéro (1973). Ndlr : La volonté de Grandir Autrement n'est pas de diaboliser le planning familial ni de remettre en cause ses actions et son utilité. Voici une citation plus actuelle (janvier 2013) du planning familial au sujet de la pilule : “Le Planning Familial déplore qu’aucune mesure ne soit annoncée notamment quant à l’encadrement des prescriptions, la formation des professionnels et l’information des personnes et tient à rappeler que le risque zéro n’existe pas.” – http://www.planningfamilial-npdc.org/tag/pilule

13 – Disponible en ligne, moyennant un abonnement : https://www.medicinescomplete.com

14 – La rouge différence ou les rythmes de la femme, Françoise-Edmonde Morin, Éditions du Seuil (1982).

15 – Bizarrement méconnu de la mémoire féministe, le précédent roumain de l’abrogation du droit à l’avortement, à la fin de l’année 1966 – qui s’est soldée par une explosion démographique catastrophique à de nombreux égards – dit assez l’effarante dépendance des femmes qui s’en remettent aux professionnels de santé pour contrôler leur fertilité (Roland Pressat, « La suppression de l'avortement légal en Roumanie : premiers effets », Population 1967 ; 22 : 1116-1118).

 

 

La violence dans les salles d'accouchement

Faire le choix d’accoucher en milieu hospitalier expose à un certain nombre de gestes intrusifs, voire violents. La pause d’un monitoring en continu et les touchers vaginaux sont, par exemple, fréquemment imposés dans de nombreuses maternités. Pourtant, la plupart de ces interventions peuvent être évitées et aucune en tout cas ne devrait être imposée. Être informée des pratiques en vigueur dans la maternité choisie et rédiger un projet de naissance donnant des indications précises sur ses souhaits en ce qui concerne le déroulement de l’accouchement1 peut contribuer à se protéger de toute dérive liée à la médicalisation à outrance de la naissance. 


Image tirée du film Le Sens de la vie" des Monty Python

Passons en revue les gestes médicaux les plus couramment pratiqués en salle de naissance, voyons en quoi ils sont inutiles et même dangereux, les raisons de les éviter et, pour certains, les solutions alternatives à adopter.

Le déclenchement

Le déclenchement de l’accouchement consiste à provoquer les contractions de manière artificielle, sans attendre que le travail s’amorce naturellement. Plusieurs méthodes sont utilisées : décollement des membranes, introduction dans le vagin de gel de prostaglandines, rupture artificielle de la poche des eaux et perfusion d’ocytocine de synthèse. Hormis dans les cas où le déclenchement de l’accouchement relève d’une indication médicale justifiée (retard de croissance induisant une souffrance fœtale, par exemple), la plupart sont décidés par convenance, que ce soit au bénéfice de la maternité ou des parents (tel jour afin d’être sûr que le gynécologue soit là ou pour éviter que le bébé naisse pendant le trajet entre le domicile et la maternité lorsque les parents habitent loin).

Outre la violence faite au bébé en venant ainsi forcer sa naissance alors qu’aucun signe ne montre qu’il y est prêt, le déclenchement rend les contractions plus intenses et douloureuses, l’utilisation des forceps plus fréquente, rallonge le temps de travail, augmente le risque de souffrance fœtale, de dystocie (et par conséquent de césarienne) et d’hémorragie du post partum.

 

 L’accélération du travail

La perfusion d’ocytocine et la rupture artificielle de la poche des eaux peuvent aussi être employées pour accélérer le travail, commencé de manière spontanée, mais jugé trop long. Les répercussions ne sont pourtant pas anodines : contractions plus fortes et plus rapprochées, d’où un recours plus fréquent à la péridurale ; liberté de mouvement réduite en cas de perfusion ; inhibition de la production d’ocytocine naturelle par l’ocytocine de synthèse avec pour conséquence des perturbations dans l’élaboration du lien mère/enfant et risque d’infection en cas de rupture de la poche des eaux.

Le monitoring en continu

La surveillance électronique du rythme cardiaque du bébé présente deux inconvénients majeurs : elle entrave la mobilité de la mère qui se trouve reliée à une machine par des capteurs placés sur son ventre et elle inquiète, la plupart du temps inutilement, sur l’état du fœtus2, sans compter le stress que cela occasionne (sur les parents, c’est certain ; sur les bébés, on n’en sait rien, mais on peut imaginer que ce n’est pas anodin non plus). D’autres solutions existent pourtant, comme le monitoring par intermittence ou l’auscultation au stéthoscope.

 

Les touchers vaginaux

Gestes couramment pratiqués par les sages-femmes et les obstétriciens afin d’évaluer le niveau de dilatation du col, les touchers vaginaux devraient et pourraient pourtant être limités. Il est en tout cas tout à fait possible de refuser de s’y soumettre, d’une part parce qu’ils représentent une intrusion dans l’intimité de la femme ; d’autre part parce qu’ils risquent de la faire sortir de sa bulle et, ce faisant, de perturber le travail ; enfin, des touchers vaginaux répétés, parfois effectués par plusieurs personnes, augmentent le risque d’infections.

Positions et mobilité

Une autre violence faite aux femmes dans les salles de naissance est l’obligation, ou à tout le moins la forte incitation, d’adopter la position dite en décubitus dorsal, ou position gynécologique, c’est à- dire allongée sur le dos, les pieds dans les étriers. Elle rend pourtant les contractions plus douloureuses tout en en réduisant l’intensité ce qui, associé à l’absence de verticalité, tend à ralentir le travail, le tout dans une position bien peu confortable. Ne pas être reliée au goutte à goutte d’une perfusion ni branchée au monitoring facilitent bien sûr grandement la mobilité et il est alors tout à fait envisageable (et recommandé, pour peu qu’on en éprouve le besoin !) de déambuler, de se balancer, de danser, de prendre appui pour accueillir et accompagner une contraction, bref, de bouger librement selon ses envies. Et, même une fois installée sur la table d’accouchement, rien n’oblige davantage à s’allonger sur le dos jambes écartées. Là encore, les possibilités sont multiples et adaptables au ressenti de la femme qui devrait seule pouvoir en décider : allongée sur le côté, à genoux, accroupie, à quatre pattes, assise, suspendue, etc.

L’épisiotomie

Bien qu’en diminution en France depuis quelques années, l’épisiotomie, qui consiste en une incision du périnée en cours d’expulsion, est encore fréquemment pratiquée et presque toujours justifiée « pour éviter une déchirure ». Or, si le périnée est bien préparé, régulièrement massé en cours de travail, la poussée non dirigée et l’accouchement non accéléré (par les différents processus décrits plus haut), le risque de déchirure est quasiment nul. Et quand bien même il y en aurait une, ce serait un moindre mal comparé à une épisiotomie qui représente une mutilation du corps féminin pouvant elle-même provoquer des déchirures et bien d’autres désagréments, de la perte de sensations aux douleurs chroniques3.

Nous aurions pu citer encore : l’obligation de porter une blouse en papier ouverte dans le dos, un éclairage trop fort qui encourage la stimulation du néocortex, la respiration et la poussée dirigées, l’interdiction de s’alimenter ou de boire, l’expression abdominale et la délivrance (expulsion du placenta) dirigée.
En conclusion, rappelons que, depuis la loi Kouchner de 20024, les médecins ont pour obligation d’informer les patients sur les soins proposés et d’obtenir leur consentement pour les réaliser. Pourquoi les femmes enceintes, considérées comme des patientes dès lors qu’elles accouchent en milieu hospitalier, feraientelles exception à la règle ? ◆ 

Sophie Elusse 

1 Voir l’article « Faire un projet de naissance », Grandir Autrement n° 47. /

2 Des études ont montré que le monitoring donnait de fausses alertes dans plus de 99 % des cas. Voir, par exemple : Nelson KB et al., « Uncertain value of electronic fetal monitoring in predicting cerebral palsy », NEJM 1996 ; 334 : 613-19. /

3 Voir notamment sur le site de l’AFAR (Alliance francophone pour l’accouchement respecté) : http://afar.info/tag/episiotomie /

4 Loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé.

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