• Il n'y a pas de produit dans votre panier.
Vous êtes ici :Accueil boutique / Disposer de son corps quand on accouche : un combat féministe - Entretien avec Laëtitia Négrié

Disposer de son corps quand on accouche : un combat féministe - Entretien avec Laëtitia Négrié




A l'occasion de la semaine mondiale de l'accouchement respecté, profitez des frais de port offerts dans nos packs abonnement + livre


Laëtitia est doula et mère de deux enfants. Si le féminisme s’est imposé à elle au fil de son parcours de femme et de mère, c’est aujourd’hui entre quatre yeux qu’elle nous explique comment l’accouchement tel qu’il est vécu aujourd’hui en France, fief d’une société patriarcale qui ne respecte pas la physiologie du corps féminin, demeure l’une des plus grandes batailles à mener pour les femmes.
  • Grandir Autrement : Vous êtes maman et doula et, à travers votre expérience professionnelle et personnelle, vous avez peu à peu constaté que l’accouchement était entouré d’une problématique complexe, celle du droit des femmes à choisir, à vivre avec leur corps des choses qui leur sont propres. Une problématique que vous qualifiez à juste titre de féministe. Pourriez-vous nous en dire plus sur tout ce parcours ?
    Laëtitia
    : Je suis devenue doula après les naissances de mes deux enfants. J’ai vécu mes deux accouchements à la maison, où tout s’était plutôt bien passé. Après ces accouchements, j’ai rencontré d’autres mères qui, elles, avéaient accouché à l’hôpital, et j’ai constaté à travers leurs récits qu’il y avait toujours un problème. Tous ces accouchements avaient eu, bizarrement, quelque chose de pathologique ! Au début, j’ai trouvé cela surprenant, puis choquant, jusqu’à ce que j’en sois révoltée. J’ai commencé à me demander pourquoi l’hôpital renvoie nécessairement une image problématique et pathologique de l’accouchement alors que les accouchements à domicile se passent quasiment tous sans problème médical ? J’ai eu envie de devenir doula pour deux raisons. La première, c’est que je voulais me positionner et accompagner des femmes contre cette atteinte du droit à disposer de leur corps et la deuxième, c’est qu’en devenant maman, je me suis sentie isolée. J’ai réalisé qu’on est très seule face au rôle social de la maternité. De là, je me suis formée.

  • Et vous avez commencé à accompagner des femmes.
    À travers ma pratique, j’ai pu observer ce qui se passe en salle d’accouchement. Les femmes sont dépossédées de tout, même de choses aussi fondamentales qu’aller aux toilettes, se nourrir, boire… Pour mon projet de fin d’études de doula, j’ai travaillé sur le trouble de stress post-traumatique (TSPT) post-natal et j’ai rencontré des femmes qui avaient subi des épisiotomies ratées, des sutures à vif, qui ont entendu des propos humiliants, ou qui ont été victimes de techniques de manipulation de la part des équipes médicales pour accepter la péridurale alors qu’elles n’avaient pas forcément mal ou pas envie de cette péridurale… Il y a des femmes en travail qui se présentaient la nuit en maternité, dont on arrêtait le travail pour le relancer le matin, afin de ne pas avoir à gérer un accouchement de nuit, parce que ça incommodait les équipes ! J’ai alors réalisé à quel point cette atteinte allait parfois au-delà de l’imaginable.

  • Face à toute cette souffrance, qu’avez-vous fait ?
    Partant de là, je suis devenue militante pour l’accouchement à domicile. Mais j’ai senti les limites de ce combat. Ce qui était proposé dans cette lutte ne me suffisait pas : la notion de nature – sur laquelle je reviendrai tout à l’heure – ainsi que le refus de voir la naissance comme quelque chose de politique m’ont amenée à me tourner vers d’autres structures militantes. Je suis alors allée au Planning familial me former au conseil conjugal et familial. C’est une structure militante institutionnalisée et reconnue, bien installée, et je pensais à l’époque que ce mouvement féministe pouvait faire reconnaître l’accouchement comme une question politique. Au fond, il s’agit de comprendre de quel féminisme on a besoin.

  • Vous avez trouvé des appuis, du soutien ?
    J’ai fait la rencontre de Béatrice Cascales, avec qui j’ai amorcé une réflexion, féministe et politique, sur la question. Et très vite, nous sommes arrivées au constat que les femmes avaient toujours fait l’objet d’un contrôle social de leur fécondité. Contraception, IVG, sexualité, contrôle des naissances… Une anthropologue féministe, Paola Tabet, ainsi que Colette Guillaumin et bien d’autres, ont mis au jour ce contrôle social, elles ont publié à ce sujet. Les combats féministes modernes ont réussi à s’approprier une partie de ce contrôle : la contraception, l’IVG, sont désormais, en France, accessibles aux femmes. Mais on constate aussi que la lutte s’arrête au choix de poursuivre une grossesse ou non. C’est là que la fécondité est contrôlée d’une manière coercitive et invisible et que l’accouchement devient un événement social. C’est une véritable question politique qu’on cache derrière l’idée de nature !

  • L’idée de nature est politique, alors ?
    C’est une idée fabriquée pour masquer l’histoire du contrôle social de la fécondité ! Cet argument apparaît au 16e siècle. Au travers de l’histoire, on s’aperçoit que l’idée de nature a servi à rendre légitime l’oppression des hommes sur les femmes, des Blancs sur les Noirs, des hétéros sur les homos… Par « nature », les femmes doivent être cantonnées à la sphère privée, à l’éducation des enfants, puisqu’elles les portent, les mettent au monde, les allaitent… Il faut se rendre compte que de dire par exemple « c’est naturel d’allaiter durant six ans, regardez les Africaines, elles le font ! » (ce qu’on entend souvent à propos de l’allaitement), c’est profondément raciste. Les Africaines ne sont pas plus « naturelles » que nous ! Elles ne sont pas plus sauvages ou moins civilisées. Il est nécessaire de prendre en compte ce pourquoi une société allaite ou pas, et de réaliser quels sont les facteurs sociaux, économiques et culturels qui font qu’une femme allaite ou pas, ou qu’une femme allaite deux ans ou six ans. Moi-même j’ai allaité, parce que je pensais que c’était ce qu’il y avait de mieux pour mon enfant, et je le pense toujours. Toutefois, je me refuse d’adhérer à un dogme qui réduit les femmes à l’idée de nature. C’est à chaque femme de choisir ce qu’elle souhaite faire de son corps, d’allaiter ou pas, car il n’y a qu’elle qui sait quelle réalité quotidienne elle vit. C’est elle qui allaitera ou pas, et personne d’autre. La science, la médecine et même la psychiatrie ont contribué à entretenir et appuyer cette idée de nature, ces trois domaines étant à l’origine des domaines masculins. Il est très important de comprendre que cette idée de nature est en fait une idée profondément réactionnaire, un dogme qui assure une domination des hommes sur les femmes. Et c’est cette idée de nature, travaillée et véhiculée par les sciences, qui a créé de toute pièce la pathologisation du corps féminin, en particulier sur tout le continuum de la vie sexuelle et reproductive. La prise en charge de la ménopause en est un autre exemple.

  • La féminité est une maladie, en somme ?
    La façon dont le système traite les femmes porte à le croire, même s’il est difficile de savoir ce qu’est la féminité! Existe-il un original de la féminité? Je ne le crois pas ! Une femme, de ses premières règles à sa ménopause, est tenue d’être régulièrement suivie, avec un traitement, une surveillance… À croire qu’être capable de fécondité est pathologique. Les femmes reçoivent des leçons de morale toute leur vie : si elles font des enfants trop tôt, trop tard, trop rapprochés, pas assez rapprochés, si elles ont une sexualité trop tôt, pas avec la bonne personne, etc., et si elles ne font pas d’enfant du tout, elles seront suspectes ! À nouveau, on tombe dans ce contrôle social. La fécondité dite naturelle comme beaucoup l’imaginent n’existe pas. Les femmes n’entrent pas en rut ! On ne se promène pas le derrière à l’air en poussant des cris pour appeler les mâles alentour quand on ovule. On ne subit pas notre fécondité, nous sommes capables d’intellectualisation, de gestion. Je ne renie pas que certaines femmes ressentent une fluctuation du désir tout au long de leur cycle. J’ai confiance en la parole des femmes qui racontent cela, tout comme je sais que ce n’est pas le cas pour toutes, que nos désirs ne sont pas irrépressibles et incontrôlables, et que nous vivons toutes notre réalité biologique de manière singulière. Tout comme je sais que le désir est lui aussi façonné par le social, par ce modèle hétérosexuel et procréatif qui finit par prendre une apparence naturelle. Le problème est de savoir à qui appartient la gestion de la fécondité.

  • C’est la remise en question à laquelle vous êtes arrivée.
    Pour moi, les femmes devraient avoir le choix pour tout. Leur sexualité, leur contraception, la façon de mener leur grossesse, l’accouchement, l’alimentation de leur enfant ! On touche au droit à disposer de son corps ! L’éducation et les soins aux enfants et le rôle social de la maternité sont relégués tout le temps aux femmes, comme si un homme « naturellement » ne pouvait pas s’occuper d’un petit. Ce n’est pas parce que tu es en capacité de faire le ménage, la vaisselle, l’entretien du logis, la nourriture, les enfants que tu dois le faire. D’ailleurs, quand on regarde les modes de parenté ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, on constate que le modèle hégémonique qu’on connaît ici n’est pas plus « naturel » que les autres. La polygamie, l’échange des femmes sont-ils plus « naturels » ? Ce sont des modèles sociaux et culturels et non « naturels », et le nôtre est clairement issu du patriarcat. En exemple, la division sexuelle du travail comme on l’a longtemps connue dans nos sociétés capitalistes : l’homme qui est un modèle de productivité, qui gagne de l’argent, qui travaille, et la femme qui se voit attribuer les tâches domestiques, non rémunérées. C’est encore un modèle fort du couple d’aujourd’hui, même s’il existe désormais d’autres agencements familiaux : les familles recomposées, les familles monoparentales, les familles homoparentales, ou les femmes-mères qui travaillent à l’extérieur. Dans les années 70, cette idée de nature a été dénoncée et combattue, avec des revendications portées sur le fait que ce qui se passe dans la sphère privée est politique. C’est à ce moment-là que les violences conjugales, les viols sous couvert de devoir conjugal que les femmes devaient remplir en échange d’une rémunération implicite – la nourriture, le toit au-dessus de la tête, etc. –, que toutes ces réalités taboues ont été reconnues, sont sorties de l’ombre et qu’on a reconnu le travail productif des femmes, qui, même si elles ne sont pas payées, travaillent.

  • Aujourd’hui, le combat féministe a donc abouti à une vraie réappropriation des femmes à décider, à disposer de leur corps, de la contraception jusqu’à la sexualité en général. Le seul blanc, dans tout ça, c’est l’accouchement.
    Exactement. La prise en charge de l’accouchement est restée privée et non politique. Pourtant, c’est un événement majeur de la vie sexuelle des femmes qui choisissent de devenir mères ; on doit inclure l’accouchement dans les luttes féministes !

  • D’où vient ce blanc, ce dédain de l’accouchement dans le combat féministe, à votre avis ?
    Il découle du refus de reconnaître l’accouchement comme un événement sexuel. Paola Tabet et ses collègues ont montré que les femmes ont depuis longtemps été divisées en deux groupes : les putains et les mères. Les putains étant destinées au travail sexuel, au plaisir masculin, et les mères à la fécondité, à la procréation, aux enfants. Cette dichotomie implique que dès l’instant où tu deviens mère, tu ne peux plus faire partie de la première catégorie, tu ne peux plus prendre de plaisir, donc qu’en est-il de la sexualité ? L’inconscient collectif refuse l’idée d’une mère qui prend du plaisir. L’épisiotomie est d’ailleurs un marquage des mères pour dire « tu ne prendras plus ton pied », c’est clairement un acte de violence obstétricale, comme le point du mari1. Ces violences obstétricales, avec une instrumentalisation de l’accouchement, viennent d’outils créés par des hommes, utilisés par des hommes. Il n’y a que l’obstétricien qui peut les utiliser, en salle d’accouchement. La sage-femme n’a pas le droit aux forceps. Et toutes ces violences faites aux femmes sont légitimées par cette idée de nature qui dit que les femmes sont faites pour être mères, mais paradoxalement, qu’elles en sont incapables sans la médecine.

  • Ces deux images sont contradictoires, il y a de quoi devenir fou !
    De mon constat, cette contradiction est à l’origine de nombreuses difficultés maternelles et dépressions post-natales chez les jeunes mères qui ne comprennent pas pourquoi c’est naturel d’avoir un bébé alors qu’on leur renvoie qu’elles en sont incapables sans l’aide de la technologie médicale. Aussi cette fameuse idée de nature est encore plus forte au sujet de l’accouchement. Cette idée rend service à deux idéologies opposées : d’un côté, l’accouchement physiologique est naturel, et de l’autre, l’accouchement est naturellement dangereux. Je crois que beaucoup de féministes ont eu peur de s’occuper d’une chose que certaines d’entre elles doivent penser très naturelle !
  • Il se joue vraiment un combat en salle d’accouchement, plus grand que celui de mettre au monde son bébé. Pour moi, la salle d’accouchement devient un écomusée du patriarcat avec des preuves matérielles de la domination masculine sur les femmes !

  • Et concrètement, que faire pour mener ce combat à bien ?
    Trouver des solutions individuelles pour se détacher des dogmes et de cette identité de mère pathologique, incapable et malade. Se donner la possibilité d’accéder aux informations, transmettre du soutien entre femmes. Continuer la lutte politique et féministe pour sortir de ce système de genres faits de rapports sociaux qui maintiennent les inégalités.

Propos recueilles par Laura Boutevin


1 Geste effectué à l'insu de la parturiente qui consiste à recoudre une épisiotomie avec quelques points de suture supplémentaires, ce qui est supposé accroître le plaisir de l'homme lors des rapports sexuels.
Pour aller plus loin
La construction sociale de l’inégalité des sexes : Des outils et des corps, Paola Tabet, Éditions L’Harmattan (1988).
L’Après- patriarcat, Éric Macé, Éditions Seuil (2015).
Caliban et la sorcière, Silvia Federicci, Éditions Entremonde (2014).
  • payboxpaiementgratuit