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Mon accouchement, mes choix : la naissance est un combat

La naissance est, entre autres choses plus douces, un combat. Car, afin de pouvoir construire un chemin qui nous soit propre, il faudra bien souvent aller à l’encontre de nos propres peurs et représentations, et de celles des autres. La liberté de choix des femmes (accoucher où, comment et avec qui on le souhaite) est-elle réellement en contradiction avec une naissance sûre ? 


Avoir le droit de choisir le lieu où l’on va accoucher n’est pas donné. Saisie par deux mères tchèques au sujet de l’impossibilité en droit tchèque d’accoucher à domicile avec l’aide d’un professionnel de santé, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé en décembre 2014 « qu’en absence du consensus européen sur la question, le cadre législatif tchèque opère une protection légitime de la santé publique », tout en admettant qu’il y avait eu ingérence dans l’exercice du droit au respect de la vie privée des deux requérantes... L’ironie veut que cet arrêt a été rendu à peine une semaine après que le dernier rapport de l’organisme de surveillance et de recommandation du système de soins britannique a plaidé en faveur des naissances surveillées par les sages-femmes, y compris à domicile1. Les Pays-Bas et le Canada comptent presque un tiers d’accouchement à domicile (AAD) sans que la vie des femmes et des bébés soit mise en danger. Si l’AAD n’est pas interdit en France, les sagefemmes rencontrent des difficultés pour exercer leur droit de le pratiquer2. Les Maisons de naissance se sont développées dans de nombreux pays depuis une quarantaine d’années, mais peinent à voir le jour en France. Vraisemblablement, les décisions en la matière ne sont pas seulement liées à une question de sécurité.

(Sur)médicalisation systématique et violences obstétricales3

Les accouchements dans un cadre hospitalier ont un recours bien trop systématique à certaines interventions : touchers vaginaux répétés, rupture provoquée de la poche des eaux, monitoring continu, perfusions d’ocytocine pour déclencher ou accélérer le travail, expression abdominale, utilisation de forceps ou ventouse, épisiotomies, césariennes, sans parler de la position « gynécologique » imposée, de l’obligation de porter un vêtement de l’hôpital, ou de l’interdiction de boire et manger pendant le travail.

Si des actes techniques sont indéniablement ponctuellement justifiés, il conviendrait de ne pas les faire rentrer dans un protocole. Cette uniformisation d’une expérience par définition singulière est d’autant plus problématique qu’elle est reconnue, y compris par le CNGOF4, comme potentiellement iatrogène5. En 2007, le Vénézuéla a été le premier pays à nommer « violence obstétricale » ce phénomène, en le définissant dans un article de loi comme « l’appropriation du corps et du processus reproducteur des femmes par les personnes qui travaillent dans le domaine de la santé, appropriation qui se manifeste sous les formes suivantes : traitement déshumanisé, abus d’administration de médicaments et conversion de processus naturels en processus pathologiques. Cela entraîne pour les femmes une perte d’autonomie et de la capacité à décider en toute liberté de ce qui concerne leur propre corps et sexualité, affectant négativement leur qualité de vie. »6

Comment faire évoluer les pratiques, quand la principale intéressée n’a souvent même pas conscience d’avoir le choix, ne serait-ce que de choisir sa(ses) position(s) d’accouchement ?

Peur de la mort

La médicalisation systématique est basée sur l’idée communément partagée que tout accouchement est potentiellement risqué. Dans ce cadre, tous se plient au protocole sans prendre la mesure de sa violence. Pour changer le regard des femmes autant que du monde médical sur cette question, il faut se demander pourquoi la déshumanisation de la naissance est perçue comme un mal pour un bien. Se pencher sur l’histoire de cette médicalisation nous est alors d’une aide précieuse. Grâce aux travaux d’Yvonne Knibiehler7, de Sylvia Federici8 ou encore de Barbara Ehrenreich et Deirdre English9, on comprend que la nécessité d’un recours systématique au médical est historiquement construite. Et donc déconstructible. Si les mortalités infantiles et maternelles ont fortement diminué après la médicalisation de la naissance, il ne faut pas y voir une corrélation unique et évidente : avant Pasteur et l’asepsie, les morts étaient plus nombreuses à l’hôpital qu’à domicile. L’amélioration globale de la qualité de vie (y compris le droit au congé maternité, l’amélioration des conditions de travail de la femme enceinte, etc.) doit être prise en compte. La technique est certes un progrès ; mais pas l’unique recours.

Peur de la douleur

Les opposants à l’accouchement physiologique s’insurgent contre ce « retour en arrière » : se passer de péridurale, ce serait s’imposer une souffrance inutile10. La péridurale est sans conteste une avancée pour les femmes. Son usage systématique, non. Loin de faire l’éloge de la douleur, il s’agit de lever le tabou qu’elle représente : on la nie, ou on veut l’effacer de la réalité de l’expérience humaine. À part des cas extrêmes dont il n’est pas ici question, personne ne souhaite souffrir. Or la douleur peut parfois être un signal utile. Exemple : si on ne ressent rien quand on approche trop près d’une flamme, on se brûle. On peut vouloir écouter les signaux lancés par son corps au moment de l’accouchement. Chercher à comprendre et accompagner la douleur s’avérera souvent fort utile, nous amenant à prendre des positions ou émettre des sons efficaces pour soulager la douleur et faire progresser le travail. Rester à l’écoute de soi est une avancée, pas un recul. Pas plus que la péridurale n’est en soi un échec.

Peur de l’animalité

Outre la peur de la douleur et des positions qui pourraient paraître inconvenantes, le fait de crier peut être envisagé avec appréhension. Comme le rappelle Françoise Edmonde Morin dans son Petit manuel de guérilla à l’usage des femmes enceintes11, le cri « n’est pas seulement expression d’une peine physique, il sert aussi à extérioriser une trop grande tension intérieure ». Il rappelle le cri des sportifs au moment de l’effort maximal. Les cours de chant prénatal, qui permettent d’explorer les sons et leurs vibrations, aident à apprivoiser cet aspect de la naissance. Qui plus est, pour une sage-femme expérimentée, les cris et sons variés peuvent être un indicateur du stade de l’accouchement.

Quelle place pour les accompagnants ?

Être bien entourée est un élément déterminant pour vivre au mieux l’événement de la naissance. Il faut pouvoir créer la bulle qui permet d’être à l’écoute de son corps. Une équipe médicale ayant une connaissance de l’accouchement physiologique est alors utile. La présence d’une sagefemme qui puisse assister la femme comme elle le souhaite est bien sûr avantageux, d’autant plus dans le cadre d’un accompagnement global à la naissance. La présence du père, presque requise après avoir été impensable, n’a vraiment de sens que si elle aide la mère à maintenir sa bulle. Toute présence souhaitée par la mère (doula, ami, parent) devrait être envisagée et discutée avec bienveillance.

Une affaire à la fois privée et publique, un combat féministe

Comment être sûre de soi face à un système qui, au nom de la sécurité, n’a pas vocation à rendre les femmes actrices de leur grossesse et de leur accouchement ? En se renseignant, en se constituant un savoir que les « sachants » du monde médical ont souvent perdu. Que ce soit à un niveau individuel, en cherchant à créer le dialogue à partir d’un projet de naissance, ou à un niveau collectif, pour faire avancer les droits des femmes en matière de naissance, ce sont les femmes (et les hommes) qui par leurs actions feront évoluer les pratiques. Permettre aux femmes d’être à l’écoute de leur corps, de faire confiance à ce qu’elles ressentent, de se sentir capables de (et légitimes à) décider de ce qui est bon pour elles, c’est un combat à la fois intime, social et féministe. ◆

Elsa Pottier


 1 https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2014/dec/03/low-risk-pregnant-women-urged-avoid-hospital-births /

2 Depuis 2002 est exigée une assurance obligatoire dont le prix équivaut à 1 an de salaire ; des sages-femmes passant outre, pour des raisons financières, se voient radiées par l’Ordre des sagesfemmes, sans que les familles dont les femmes et les enfants se portent bien n’aient en rien appelé à une telle décision. /

3 Voir le blog de Marie-Hélène Lahaye : http://marieaccouchela.blog.lemonde.fr/ /

4 Collège national des gynécologues obstétriciens français : http://www.cngof.asso.fr/D_TELE/position_acc_physio_121205.pdf /

5 « Se dit d’un trouble, d’une maladie provoqués par un acte médical ou par les médicaments, même en l’absence d’erreur du médecin », Dictionnaire Larousse. /

6 Rogelio Pérez D’Gregorio, « Obstetric violence: A new legal term introduced in Venezuela », International Journal of Gynecology & Obstetrics (Décembre 2010). /

7 La femme et les médecins (Éditions Hachette, 1983), La Révolution maternelle depuis 1945 : femmes, maternité, citoyenneté (Librairie académique Perrin, 1997, 1999), Histoire des mères et de la maternité en occident (Éditions PUF, 2002, 2012). /

8 Caliban et la sorcière (Éditions Entremonde, 2014) /

9 Sorcières, sages-femmes et infirmières : une histoire des femmes soignantes (Éditions Cambourakis, 2015) /

10 Voir Le Conflit : la femme et la mère, Élisabeth Badinter (Éditions Flammarion, 2010) ; « La renaissance de l’accouchement douloureux », Odile Buisson (15/03/2013, huffingtonpost.fr) /

11 Éditions Seuil, 1985.

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